Album des missions catholiques, tome IV, Océanie et Amérique/Canada

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Collectif
Société de Saint-Augustin (p. 69-79).

CANADA.

Provinces de Québec et d'Ontario. Manitoba. Athabaska. Mackenzie. Pontiac.

ASSONS de l'Alaska au magnifique empire que la couronne britannique possède dans le nord de l'Amérique, des États-Unis jusqu'à l'Océan Glacial et depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique. C'est le Canada.

Sous le rapport politique, le Canada forme depuis 1867, sous le protectorat de l'Angleterre, une confédération quasi-indépendante, connue sous le nom de Confédération Canadienne ou de Puissance du Canada (Dominion of Canada).

Elle se compose de huit provinces, savoir :

PROVINCES.
SUPERFICIE EN MILLES CARRÉS.
POPULATION EN 1871.
CATHOLIQUES EN 1871.
Québec (Bas-Canada)
193,355
1,191,516
1,119,850
Ontario (Haut-Canada)
107,780
1,620,851
274,162
Nouvelle-Écosse
21,731
387,800
102,001
Nouveau-Brunswick
27,322
285,594
96,016
Ile du Prince-Edouard
2,134
94,021
40,000
Manitoba
14,340
12,228
10,006
Colombie anglaise
213,500
33,586
30,000
Territoire du Nord-Ouest
757,000
60,500
20,000
TOTAL
1,337,162 3,686,096 1,692,029

Depuis dix ans la population s'est considérablement accrue tant par l'immigration au Manitoba et dans le territoire du Nord-ouest, que la propagation toujours croissante des Canadiens français, dans la province de Québec surtout. Ces derniers, qui n'étaient qye 75,000 en 1760, lors de la cession du Canada à l'Angleterre, étaient, en 1871, 1.104.401 dans la seule province de Québec, outre à peu près 150.000 dans les autres provinces, et 400.000 aux États-Unis. La population totale dépasse maintenant 4.000.000 d'habitants dont près de 2.000.000 sont catholiques.

Il y a environ 50.000 indigènes sauvages répandus pour la plupart dans les vastes prairies du Nord-Ouest et dans les territoires avoisinant la baie d'Hudson et la mer Glaciale. Il n'en reste plus que 6.000 ou 7.000 dans la province de Québec, et ce nombre diminue d'année en année. Ces restes des nombreuses tribus, qui parcouraient autrefois en toute liberté les forêts du Canada, sont condamnés à disparaître dans un avenir prochain. La plupart des sauvages sont catholiques.

Les Canadiens jouissent d’une entière liberté politique et religieuse. Le gouvernement est fédéral constitutionnel ; il a la direction et le contrôle des intérêts généraux des provinces confédérées, et comprend trois pouvoirs : 1° un gouverneur général nommé par l'Angleterre qui administre la Puissance par un conseil privé de 13 députés responsables devant les Chambres, comme en Angleterre ; 2° une Chambre haute appelée sénat composée de 80 membres nommés à vie ; 3° une Chambre basse appelée chambre des communes, comptant aujourd'hui 206 députés élus par le peuple tous les cinq ans. Le siège du gouvernement fédéral est à Ottawa, sur la rivière du même nom, entre les provinces de Québec et d'Ontario.

Chaque province possède aussi un gouvernement local constitutionnel, lequel s’occupe des affaires particulières de chacune d’elles, des lois civiles, de l’éducation, de l’agriculture, de l’industrie, des arts, etc., etc.

Le gouvernement se compose d’un lieutenant-gouverneur (canadien-français pour la province de Québec), nommé par le gouvernement fédéral et assisté d’un conseil exécutif, responsable devant les Chambres ; d’une assemblée législative élue par le peuple. Chaque province est divisée en un certain nombre de comtés qui envoient chacun un député tant au parlement fédéral qu’au parlement provincial.

Le gouverneur-général (aujourd’hui marquis de Lansdowne et les lieutenants-gouverneurs règnent, mais c’est réellement le peuple qui gouverne par ses députés, lesquels gouvernent à leur tour par les ministres choisis parmi eux et responsables devant les Chambres. Le français et l'anglais sont les langues officielles du gouvernement fédéral et des gouvernements locaux des provinces de Québec et de Manitoba ; mais il arrive que, par suite de la prépondérance de l'élément anglais à Ottawa, l'anglais y est beaucoup plus usité que le français, tandis que le français est presque exclusivement employé au parlement local dans la province de Québec.

Les Canadiens français forment un peuple de 1.104.401 habitants unis par la langue française, la religion et les mœurs.

Provinces de Québec et d'Ontario. — C'est dans ces provinces que vit l'élite de la population canadienne. Le vénérable archevêque de Québec, S. Ém. le cardinal Taschereau est le chef du clergé canadien. Autour de lui se groupent les archevêques de Toronto, de Saint-Boniface, d'Halifax, de Montréal et d'Ottawa et les nombreux évêques qui dirigent, avec une légion de missionnaires, dans les voies du salut de deux millions d'âmes.

L'instruction est très répandue au Canada.

Voici pour la provinces de Québec seulement : 5 grands séminaires ; Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe, Trois-Rivières et Rimouski avec 444 ecclésiastiques tonsurés se préparant au sacerdoce ; les Universités Laval à Québec, Megilt à Montréal ;


CANADA. — CATHÉDRALE DE QUÉBEC


les collèges classiques de Saint-Sulpice et des jésuites à Montréal ; ceux de Québec, de Trois-rivières, de Saint-Hyacinthe, de Rimouski, de Nicolet, de Sainte-Thérèse, de Sainte-Anne, de l'Assomption, de Sainte-Marie du Mounoir, de Sorel ; 16 collèges industriels ; 66 académies de garçons, 72 de filles ; 260 écoles modèles, 20 établissements des Frères des écoles chrétiennes fréquentées par 9,000 enfants ; enfin 3,600 écoles élémentaires.

Depuis trente ans, des progrès extraordinaires se sont accomplis au Canada. « Si on jette la vue sur les districts de l'est, dit le Courrier de Saint-Hyacinthe, et qu'on examine l'état du pays en 1850 avec ce qu'il est maintenant, on demeure étonné, et on se réjouit de contempler l'énergique et forte population qui habite le territoire. Partout où l'on aperçoit un établissement agricole, partout on voit briller la croix qui domine l'église. »

Le progrès religieux a marché de pair avec le défrichement, car le plus souvent c'est le prêtre qui a déterminé la vocation du colon ; c'est à la suite du prêtre que le hardi défricheur est allé s'établir dans la forêt ; c'est le zèle de l'évêque qui a fait surgir les paroisses. augmenté en proportion de l'élan donné à la religion catholique par les éminents prélats qui ont présidé aux destinées des diocèses.

Colombie britannique. — Cette grande et belle mission, confiée au zèle des Oblats, se transforme depuis quelques années et va leur offrir un double champ à cultiver ; ce ne seront plus seulement des sauvages infidèles qu’ils auront à convertir, mais des hérétiques de couleur blanche ou civilisés qu'ils auront à ramener au bercail du bon Pasteur

Le vicaire apostolique, Mgr d’Herbomez, dirige depuis un quart de siècle cette grande mission. Il a pour coadjuteur Mgr Durieu, comme lui de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

La grande voie ferrée transcontinentale, inaugurée en 1886, amène beaucoup d’émigrants anglais et protestants, Les Irlandais catholiques qui émigrent préfèrent se rendre aux États-Unis, n’aimant pas s’établir là où la domination anglaise se fait sentir.

Les missionnaires exercent leur zèle parmi ces hérétiques, se mêlant avec eux, les amenant aux offices de l’Église catholique. Plusieurs retours à la vraie foi ont déjà consolé les Pères et encouragé leurs efforts.

Les sauvages, même infidèles, sont restés attachés à la robe noire et ne veulent pas d’autre religion que la sienne. Les six grandes tribus que les Pères Oblats évangélisent depuis plus d’un quart de siècle, ont fait de grands progrès dans la civilisation. Cédant à la douce influence de la religion, ils ont abandonné leur vie nomade pour se grouper autour de l’église, et forment aujourd’hui des villages florissants.

Il y a encore plusieurs tribus de sauvages plongées dans les ténèbres de l’idolâtrie ; le nombre restreint des missionnaires et le manque de ressources n’ont pas permis de les visiter régulièrement. Espérons que le maître de la vigne enverra des ouvriers pour cette partie de son champ.

Manitoba. — Le Manitoba, connu autrefois sous le nom de Rivière-Rouge, forme aujourd’hui une des provinces de la confédération canadienne. C’est là que, depuis bien des années déjà, les missionnaires ont porté la foi. Ils ont poussé leurs excursions à plusieurs centaines de milles plus loin, sur les grandes rivières Saskatchewan et Mackenzie. Messagers de la bonne nouvelle, ils sont les premiers qui aient introduit des germes de civilisation dans ces immenses territoires. Après avoir adouci les mœurs farouches des sauvages, ils ont rencontré quelques hommes blancs, venus pour échanger leurs marchandises contre des fourrures. Bientôt ces blancs se multiplièrent, s'établirent dans ces contrées, et formèrent une petite population, surtout dans l'ancien territoire de la Rivière-Rouge.

En 1872, Manitoba devint une province ayant tous les rouages d’un gouvernement régulier et offrant toutes sortes d’avantages aux étrangers. Dans le premier enthousiasme, beaucoup de familles anglaises et protestantes y arrivèrent d’Ontario. Bientôt une immigration de Mennonites, et même une centaine de familles de l’Islande, s’établirent sur les bords de la Rivière Rouge.

« Menacés d’être envahis par l’élément étranger et protestant, dans ce pays que nous avons été les premiers à défricher, écrit le R. P. Lacombe, nous nous sommes levés, et, conduits par notre archevêque, nous avons tenté de paralyser les efforts du protestantisme, Au commencement de l’hiver 1875, Mgr Taché m’envoya au Canada pour commencer l’œuvre d’une émigration canadienne française vers Manitoba. Je parcourus plusieurs centres canadiens dans les États-Unis ; je parlai de Manitoba, de ses avantages et de l’avenir de ce pays pour la colonisation. Le gouvernement canadien approuva notre plan et vota même quelque argent pour aider au transport de nos immigrants. En 1876, cinq cents colons catholiques et français avaient grossi les rangs de nos anciens habitants, les métis.

« Mgr Taché, encouragé par ce premier succès, me confia une seconde fois la mission de continuer aux États-Unis et au Canada le recrutement des colons. A la fin du mois de janvier 1877, je partis de Saint-Boniface par la diligence, jusqu’à Moorhead, distante de 220 milles de Winnipeg. De Moorhead, le chemin de fer me conduisit à Montréal où je fus reçu par nos Pères. Je me mis aussitôt en rapport avec le gouvernement,avec les Compagnies de chemins de fer et avec les agents d’immigration dans la république américaine.

« Dans mes différentes excursions aux États-Unis je fus accueilli partout en missionnaire et en ami. Les prêtres m’offraient l’hospitalité, heureux de m’aider dans l’accomplissement de mon œuvre. De New-York, je me rendis à Washington, où une Société scientifique m’offrait d’imprimer, à ses frais, mon dictionnaire adjibway ou sauteux. N’ayant pu réussir à m’entendre sur les conditions posées par les membres de cette Société, je laissai la capitale des membres de cette Société, je laissai la capitale des États-Unis et continuai mon œuvre de propagande d'émigration parmi les Canadiens employés dans les manufactures américaines.

« Depuis que nous avons commencé cette œuvre de colonisation à Manitoba, nous avons éprouvé bien des contrariétés et rencontré bien des obstacles ; mais les résultats obtenus jusqu'ici compensent nos peines. Des paroisses se forment, et des familles vont s'échelonner le long des rivières, au milieu de nos provinces de métis.

« Dans quelques jours, je partirai avec deux prêtres, un Frère scolastique, des maîtres et des maîtresses d'école et quelques colons. Par mes rapports avec des différentes Compagnies de chemins de fer et de steamboats, j'ai pu obtenir des réductions sur les prix de passage.

« Pendant ces quelques mois passés en Canada, je me suis occupé de l'impression du dictionnaire et de la grammaire de la langue sauteuse. Après avoir publié le prospectus et les premières pages, je me suis arrêté, pour attendre les remarques et observations qu'on jugerait devoir me faire. C'est à Manitoba, durant les longues soirées de l'hiver, que je continuerai ce grand travail qui, loin d'être parfait, sera cependant d'un grand secours aux missionnaires.

« Mgr Taché m'avait aussi chargé de procurer au diocèse de Saint-Boniface des Frères des Écoles chrétiennes. J'ai eu le bonheur de réussir... »


MANITOBA. — LA RÉSIDENCE ARCHIÉPISCOPALE ET LA CATHÉDRALE DE SAINT-BONIFACE ; vue du côté occidental de la Rivière-Rouge ; d'après une photographie communiquée par le Révérend Père Lacombe, missionnaire oblat.


MANITOBA. — CATHÉDRALE DE SAINT-BONIFACE, d'après une photographie communiquée par le R. P. Lacombe.


L'insurrection des Métis et de Riel compromit durant quelque temps l'œuvre de la colonisation catholique. Mais aujourd'hui la pacification des esprits s'opère peu à peu et les missionnaires de Sait-Boniface et de Saint-Albert reprennent leurs œuvres momentanément interrompues.

Athabaska-Mackenzie. — Ce vicariat apostolique détaché en 1862, de l'immense diocèse de Saint-Boniface, a presque trois fois l'étendue de la France. Il est borné, à l'ouest, par les Montagnes Rocheuses, au nord par l'Océan Glacial, à l'est, par la baie d'Hudson, et au sud, par les hauteurs qui limitent le bassin du Mackenzie.

La partie la plus méridionale avait reçu, en 1847, la première visite d'un missionnaire, le R. P. Taché, aujourd'hui archevêque de Saint-Boniface. Dans une visite de trois semaines seulement, ce missionnaire baptisa 194 infidèles.

Les sauvages d'Athabaska-Mackenzie se rattachent à trois grandes nations. Ce sont d'abord les Crees ou Cris appartenant à la famille algonquine. Ils sont en petit nombre dans le vicariat, et en habitent la partie sud-ouest. Viennent ensuite les Montagnais ou Dénè, au centre du vicariat ; ils sont les plus nombreux. Leur langue, l'une des plus difficiles qui soient au monde, se subdivise en une dizaine de dialectes. Enfin, les Esquimaux, tout à fait au nord, le long de l'Océan Glacial et de la baie d’Hudson. Les langues des Cris, des Montagnais et des Esquimaux n'ont entre elles aucune ressemblances.

Avant l'arrivée des missionnaires, les cas d'anthropophagie étaient assez fréquents. Dans une petite localité, à Good-Hope, en un seul automne, 86 sauvages s'entre-dévorèrent.

Ces sauvages avaient encore la coutume de mettre à mort un très grand nombre de petites filles aussitôt après leur naissance. Les filles, ne pouvant pas aller à la chasse, étaient regardées comme une charge inutile. On se fédesait d'elles, l'hiver, en creusant dans la neige un trou où on les enterrait toutes vivantes, l'été, en les suspendant par leur maillot à une branche d'arbre.

Un sort non moins cruel était réservé à beaucoup de vieillards. Quand l'âge ou les infirmités les rendaient incapables de suivre la caravane (car tous nos sauvages vivent de la vie nomade), on les abandonnait, après leur avoir laissé pour un jour ou deux de nourriture. Ces malheureux mourraient de faim ou devenaient la proie des bêtes féroces.

La sainteté du mariages était absolument méconnue. La femme était méprisée, ravalée au dernier degré et traitée à l'égal de la brute.

En 1848, le R. P. Taché fit une seconde visite à ses


SAUVAGES DU MANITOBA, d'après une photographie communiquée par le R. P. Lacombe.


chers néophytes d'Athabaska. Il les trouva un peu moins enthousiastes qu'en 1847 ; mais il se convainquit qu'ils approfondissaient les enseignements qu'ils leur avait donnés et qu'ils s'affermissaient dans la foi.

En 1849, le R. P. Faraud, aujourd'hui vicaire apostolique d'Athabaska-Mackenzie, succéda au R. P. Taché dans la visite des sauvages d'Athabaska. En 1850, le 8 septembre, fête de la Nativité, il fixa définitivement sa résidence à l'extrémité occidentale du grand lac Athabaska et il dédia la mission à Notre-Dame de la Nativité. En 1852, il se rendit à 100 lieues plus au nord, au grand lac des Esclaves. Le plus beau succès couronna son entreprise. La même année, le R. P. Grollier, mort douze ans plus tard au cercle polaire, venait l'aider dans l'évangélisation des peuplades montagnaises ; et, l'année suivante, ce Père fut envoyé au nord-est du lac Athabaska pour y établir une mission parmi les Mangeurs de Caribou.

En 1855, le R. P. Grandin, aujourd'hui évêque de Saint-Albert, arrivait dans l'Athabaska.

En 1858, les PP. Clut et Eynard venaient rejoindre les RR. PP. Faraud et Grollier. Il n'y avait donc encore que quatre missionnaires dans le pays d'Athabaska-Mackenzie. Maintenant il y a vingt missionnaires et deux évêques. Tous, un seul excepté, appartiennent à la Congrégation des Oblats de Marie-Immaculée. Grâce à cet apostolat, les sauvages ont bien changé. Plus des trois quarts sont catholiques, et la plupart excellents catholiques. À Saint-Joseph, au grand lac des Esclaves, sur une population de 500 sauvages, pas un seul n’omet ses devoirs religieux. Ils s’approchent des sacrements de pénitence et d’eucharistie, régulièrement au printemps et à l'automne. Dans les autres saisons, s’ils viennent aux postes de traite établis près de la mission, ils ne manquent jamais de se rendre d'abord à l’église pour adorer Notre-Seigneur et faire leur prière devant l'image de la sainte Vierge. Ils vont ensuite toucher la main au missionnaire et recevoir sa bénédiction. Après une courte conversation, ils demandent à se confesser, et le lendemain ils se présentent à la sainte table. Chez eux, il n'y a pas de respect humain en ce qui touche aux devoirs religieux.

Inutile d’ajouter qu’ils ont entièrement renoncé à leurs actes de barbarie. Maintenant le père et la mère aiment autant leurs filles que leurs fils. Sans recevoir encore toutes les marques de respect désirable, les vieillards ne sont plus abandonnés. La femme, autrefois traitée en esclave et en bête de somme, est aimée et respectée de son mari.

Tout cela est dû exclusivement à l’enseignement de la religion. Jusqu’à présent ils n’ont ni loi civile, ni magistrat, ni gouvernement ; et cependant, depuis l’arrivée des missionnaires, les crimes et les vols sont infiniment plus rares, proportion gardée, que dans les pays civilisés. Quand le missionnaire, voulant aider les sauvages à faire une bonne confession, les interroge sur quelques fautes graves qu’ils pourraient oublier, il arrive souvent qu’ils sont étonnée de ces questions et répondent : « — Mais, mon Père, maintenant que je connais la religion, que je sais que Dieu défend le péché, comment pourrais-je le commettre ? »


MACKENZIE. — FAMILLE D'INDIENS PEAUX-DE-LIÈVRE EN VOYAGE ET EN COSTUME D'HIVER, d'après une aquarelle d'un missionnaire oblat.


Un grand nombre de ces sauvages sont devenus très fervents. Dans plusieurs chrétientés où ces enfants des bois et des déserts ont leurs huttes de peaux groupés autour de la chapelle, ils se rendent exactement aux exercices de la missions. Dans les forêts ou le long des grands fleuves ou des grands lacs, ils ne sont pas moins fidèles à vivre en chrétiens. Ils font habituellement leurs prières du matin et du soir. Le dimanche, ils ont deux exercices religieux, chez le chef du camp, ou chez l'un des chrétiens les plus instruits. Là on récite les prières, on chante des cantiques, on lit un chapitre du catéchisme ou de l'abrégé de l'Écriture sainte traduits en leur langue. Soit à l'église, soit dans les huttes, hommes, femmes, jeunes garçons, jeunes filles, enfants, tous ensemble louent le Créateur par leurs prières et par leurs chants.

Songeant à ce qu'ils étaient autrefois avant l'arrivée des « hommes de la prière », et voyant le bien opéré parmi eux, ces sauvages apprécient mieux notre sainte religion et l'aiment davantage. Un sauvage disait à Mgr Clut : « — Lorsque le « priant » arriva pour la première fois dans l'Athabaska, mon père s'y rendit du grand lac des Esclaves pour l'entendre. A son retour, il nous raconta ce qu'il avait entendu, et , tout enfant que j'étais encore, j'eus grand désir de voir le prêtre. Enfin, quelques années après, le P. Faraud vint jusqu'au grand lac des Esclaves et nous prêcha. A mesure qu'il nous instruisait, il me semblait que je grandissais et que je prenais comme un nouvel être, un être spirituel, et voilà vingt-six ans que j'entends parler de la religion. Plus j'en entends parler, plus je la médite, et plus je me sens grand et élevé. »

Bon nombre de sauvages ont un véritable goût pour les vérités de la religion, et il arrive souvent qu'ils viennent trouver le missionnaire en particulier et lui disent : « — Mon Père, j'ai bien réfléchi à ce que tu m’as dit la dernière fois ; je le comprends. Dis-moi encore quelque chose ; j’ai faim de la prière et de l’enseignement divin. »

On voit que les missionnaires n’ont pas travaillé en vain dans ces régions glacées. Mais ce n’est pas sans avoir eu beaucoup d’obstacles à vaincre, qu’ils sont arrivés à ces résultats. Ils ont eu et ont encore beaucoup à souffrir des rigueurs de la température, des difficultés des communications et des privations de tout genre.

L’hiver dure ordinairement de huit à neuf mois, et le thermomètre marque souvent 30, 40 et même 50 degrés centigrades au-dessous de zéro. Malgré ce froid excessif, la plupart des missionnaires sont forcés de faire de longs voyages pour visiter des postes dépendants de leur district. L’évêque, pour remplir les obligations de sa charge, doit, chaque année, voyager une grande partie de l’hiver.

« J’ai fait, raconte Mgr Clut, il y a cinq ans, un voyage de trente-cinq jours de marche à la raquette, et j’étais parti du cercle polaire, le 5 janvier. Pendant les seize premiers jours, la température descendit entre 40° et 52°.

« Après une journée de marche et de fatigue, nous passons la nuit dans une vaste hôtellerie préparée par la Providence. La voûte en est immense et incomparablement ornée : c’est celle du firmament, presque toujours resplendissante de magnifiques aurores boréales qui l’embrasent d’une extrémité à l’autre. Des étoiles très brillantes ajoutent leur éclat à ce beau spectacle, éclat d’autant plus vif que le froid est plus intense.

« On choisit, autant que possible, un endroit où l’on trouve du bois sec et des sapins verts, et un abri contre le vent. Quelques-uns des voyageurs, se servant de leurs raquettes comme de pelles, écartent la neige et disposent la place du campement. D’autres coupent des branches de sapin qu’on étendra en guise de matelas. D’autres enfin abattent des arbres, allument un grand feu et préparent le souper. Pour les chiens on se contente de faire un peu dégeler et rôtir des poissons. Les deux gros poissons qu’on leur donne à chacun sont dévorés à l’instant, et c’est leur unique repas de la journée. Les chiens vont ensuite se blottir sous les arbres jusqu’à ce que leurs maîtres les appellent pour venir se coucher auprès d’eux.

« Pendant ce temps on a fait fondre de la neige pour le thé. La viande sèche est bouillie ou rôtie, selon les goûts. Bien que la viande sèche, le pemmican et plus encore le poisson sec ne paraissent pas capables de satisfaire le palais, on les mange de bon appétit. On y ajoute parfois un petit biscuit de farine d’orge mêlée à un tiers de farine de froment ; car c’est pour ces pénibles voyages qu’est réservé le peu de farine que nous recevons.

« Vient le moment du repos. Nous étendons sur les branches de sapin une couverture, puis nos manteaux ; c’est sur ce lit que nous coucherons, protégés par deux couverture de laines et une fourrure. Nous nous enveloppons le plus hermétiquement possible, ne laissant aucune ouverture pour respirer. L'air pur et vif de ces régions arrivera à nous plus que nous ne le désirerons, et nous sommes sûrs de ne pas nous asphyxier. Vers deux ou trois heures du matin, le maître de la caravane appelle celui qui doit faire le feu et préparer le déjeuner. Les voyageurs le font tour à tour, Enfin le signal du réveil général est donné. On se lève, on fait sa prière, et, après un léger déjeuner, la caravane se remet en marche.

« Un des voyageurs, les raquettes aux pieds, passe devant les chiens et leur trace le chemin, s’il n’en existe pas, et c'est l’ordinaire. Autrement les chiens refuseraient d'avancer ; du reste, ils enfonceraient trop dans la neige. Quand la neige est abondante, il faut que deux ou trois voyageurs tracent le chemin les uns à la suite des autres. Nos traîneaux sont ordinairement attelés de quatre gros chiens. Le traîneau se compose de deux ou trois planches de bouleau, d’une épaisseur de trois quarts de pouce. Il a huit pieds de long et seize pouces de large. Les planches en sont minces, afin que le traîneau chargé puisse plier et suivre les ondulations des bancs de neige.

« Entre dix et onze heures du matin, on s’arrête pour dîner. Quelques branches de sapin étendues sur la neige servent de siège et de table.

« Telles sont nos journées de marche l’hiver. »

Les voyages d’été se font en barques découvertes, ou en canots d’écorce de bouleau. Ces voyages sont quelquefois très dangereux, à cause des rapides qui abondent dans nos rivières.

Les missionnaires sont exposés à souffrir de la disette de la viande et du poisson, leur nourriture habituelle. La viande est devenue excessivement rare depuis sept à huit ans, surtout ces deux dernières années. Les animaux de chasse, les orignaux, les rennes et les ours sont moins nombreux, parce que les sauvages en tuent davantage au moyen des armes perfectionnées. D’autre part, les sauvages tirant de

MACKENZIE. — STATION DE GOOD-HOPE, d'après une aquarelle d'un missionnaire oblat (Voir p. 75.)


3. Ancienne résidence.   2. Enclos de la mission   1. Résidence des Pères.
MACKENZIE. — Le R. P. SÉGUIN, MISSIONAIRE OBLAT, EN COSTUME D'HIVER, arrivant à la station de Good-Hope, d'après une aquarelle. (Voir p. 75.)
leurs fourrures un prix plus élevé qu'autrefois, quelques-uns

deviennent comparativement riches et en même temps moins généreux à l'égard des missionnaires. Parfois aussi le poisson vient à manquer.

Dans une des missions, à N.-D.des-Sept-Douleurs, dix-sept sauvages sont morts de faim en 1876 ; ceux qui ont survécu ont dû manger toutes leurs pelleteries. A Good-Hope, sept sauvages sont aussi morts de faim l'hiver dernier, et, dans un autre poste, trois ont eu le même sort. Quand il y a aussi famine dans les camps sauvages, on comprend que les missionnaires ne reçoivent rien. Une fois ils furent réduits à manger une vieille jument ; et ensuite, pendant cinq semaines, il fallut se contenter de carpes bien maigres, assaisonnées au sel.

À la mission Providence, ils ont eu aussi beaucoup de privations à endurer. Ils durent bannir la graisse de toute préparation culinaire ; par conséquent le poisson, dont on faisait deux repas par jour, n’avait d’autre assaisonnement que du sel. Cependant on découvrit que la graisse de chien était bonne, et il fut décidé que désormais on en ferait usage. Quinze jours plus tard, quatre chiens rejetés par les sauvages furent pris. Puisque la graisse de chien était bonne, on pensa que la viande de chien ne devait pas être mauvaise. On servit donc des côtelettes de chien. Tous les convives y firent honneur.

La pauvreté pour le luminaire est un autre genre de privations. Faute d’éclairage, les Pères sont souvent obligés de passer dans l’inaction les longues soirées d’hiver : tous les missionnaires se servent d’une seule chandelle pour dire la messe.

Pontiac. — Du bassin du fleuve Mackenzie, passons maintenant aux parages limitrophes de la Baie d’Hudson qui forment l’immense mission de Pontiac. Ce vicariat apostolique, érigé en 1882,embrasse toutes les terres comprises entre le 88° et le 72° de longitude. Elles sont peuplées par des tribus d’Algonquins et des Cris.

Il y a trois ans, Mgr Lorrain, évêque de Cythère et vicaire apostolique de Pontiac, visitait, pour la première fois, ses missions sauvages de Témiscamingue, d’Abbitibi, de Moose Factory et d’Albany sur la baie James. Le prélat avait emmené plusieurs Pères Oblats. Le trajet complet des missionnaires fut de plus de 2,500 kilomètres et se prolongea durant les mois de juin et juillet 1884. C’est dans de simples canots d’écorce que s’accomplit cette rude pérégrination apostolique à travers les lacs et le long des rivières de ces vastes domaine du Haut-Canada.

Mgr Lorrain et ses vaillants compagnons remontèrent d'abord le cours de l'Ottawa, jusqu'au lac Témiscamingue. De là, franchissant la ligne de hauteur qui séparent le bassin de l'Atlantique de celui de l'Océan glacial, ils atteignirent les cours d'eau qui se déchargent par la rivière Abbitibi dans la baie James.

Dans ces régions écartées, le missionnaire doit toujours être en mouvement pour porter aux nombreux campements de nomades éparpillés à travers ces immenses solitudes le bienfait de sa parole, de ses conseils, de son ministère.

L'été, les missionnaires se rendent à Abbitibi, et poussent jusqu'à Albany, sur la baie d'Hudson, environ quatre cents milles plus au nord ; l'hiver, ils visitent les missions des chantiers. Ils aiment les sauvages et ils portent loin pour eux la charité et leur condescendance. Ils ne veulent pas qu'on les gronde.

« Avec des reproches, disent-ils, on n'en fait rien de bon. Le sauvage, tout sournois et rancunier qu'il soit ne connaît pas d'impatience et elle lui déplaît fort chez les Blancs. Au contraire, on le relève et on le soutient avec de bonnes paroles et du sucre. »

Tous les printemps, au commencement de juin, les sauvages d’Abbitibi sortent de leurs bois et viennent au Fort de la Compagnie vendre leurs pelleteries ; c’est le temps de la mission. Ils restent campés autour de la chapelle pendant une quinzaine de jours, et ils y resteraient volontiers plus longtemps si le missionnaire n’était appelé ailleurs pour donner les mêmes secours spirituels à une autre partie de son troupeau. Ce sont pour lui quinze jours d’un travail incessant. Il s’agit d’entendre les confessions, de catéchiser les enfants, d’instruire les adultes, de faire les baptêmes, de bénir les mariages, d’enseigner à lire et à chanter : pas de repos ni le jour ni la nuit.

Après ces deux semaines d’exercices spirituels, fortifiés par la parole de Dieu et le pain eucharistique, les sauvages reprennent le chemin de leur pays de chasse. Ils ont en propriété chacun leur part de la forêt sur une étendue de dix milles, de vingt milles, de quarante milles carrés : ils sont familiers avec les limites de leurs domaines respectifs, comme un habitant de nos campagnes connaît les lignes de sa ferme.

La pêche, la chasse aux bêtes errantes et voyageuses comme l’orignal et le caribou, enfin toute chasse nécessaire pour le soutien de l’existence, sont libres partout ; mais, pour la chasse des pelleteries précieuses, comme celle des castors, des martres, des

HAUT-CANADA. — UN COIN DE LA RIVIÈRE ALBANY, d'après un dessin du R. P. Paradis, missionnaire oblat. (Voir. 77.)


HAUT-CANADA. — TRAVERSÉE DES RAPIDES, d'après un dessin du R. P. Paradis, missionnaire oblat. (Voir. 77.)


bisons qui cherchent et trouvent leur vie dans un rayon assez circonscrit, personne ne doit empiéter sur le terrain de ses voisins.

Détachons du Journal de Voyage de Mgr Lorrain ce joli croquis d’Albany et de ses habitants.

« Au soleil levant, écrit le P. Paradis, nous entrons dans la rivière Albany. À neuf milles de distance nous apercevons le fort, terme de notre course, depuis huit jours point de mire de nos vœux et de nos soupirs ; le cœur nous bat d’émotion, nos lèvres murmurent une prière, notre âme s’élève vers Dieu, reconnaissante.

« Albany est moins considérable que Moose ; mais, dans la solitude inhabitée, elle présente un spectacle qui réjouit. Au fur et à mesure que nous approchons, la résidence du Bourgeois, les magasins, les maisons des employés, tous bâtiments passés à l’eau de chaux et éclatants de blancheur, l’église catholique avec son clocher brillant, l’église protestante avec sa flèche, les mâts au haut desquels flottent les longs pavillons, la goëlette qui balance son grand mât chargé de cordages, tout cet ensemble paraît sortir de l’eau pour nous saluer.

« Le vent nous pousse ; nos hommes sérieux, fiers, le corps raide, voulant montrer ce qu’ils savent faire, rament en une cadence accélérée avec des bras d’acier ; les avirons plongent à l’eau comme des palettes de plomb : le canot galope sur la houle légère. Nous faisons redire aux rivages les versets solennels du Magnificat, le cuivre sonore soutient les voix et fait vibrer les échos.

« Tout le peuple des Cris nous attend sur le bord d’une haute falaise à douze arpents du débarcadère. Ils sont rangés sur deux lignes, curieux, étonnés, avides de voir leur évêque, le regard attaché sur ce canot attendu depuis si longtemps, grands, la tête digne, drapés comme des sénateurs romains majestueusement dans leurs guenilles. Ils nous saluent d’une décharge générale de tous leurs fusils.

« Cette poudre a coûté un repas à la tribu :

« — Mais n’importe, se sont-ils dit, jeûnons et
« sachons faire honneur au Grand Chef de la prière
« qui nous visite. »


« Puis, hommes, femmes et enfants se mettent à courir pour nous suivre ; seuls les plus vigoureux peuvent tenir tête à nos rameurs, les autres viennent espacés sur la grève, plus ou moins loin, selon la force de leur jarret. L’émotion nous gagne. Les mots du cantique s’éteignent dans notre gosier, nous avons plutôt envie de pleurer que de chanter, le silence règne à bord et sur la rive ; une larme furtive coule sur plus d’une joue.

« Nous accostons au quai de pierre. Pauvres gens, ils sont là, pâles, exténués par la famine, fatigués d’une longue attente ; le respect les tient à distance, mais sur leur figure, généralement impassible, brille la joie ; leur regard étincelle, ils sont heureux. Le voici donc enfin ce père spirituel, ce premier pasteur qui leur envoie leurs missionnaires, ce successeur des apôtres, ce représentant de JÉSUS-CHRIST, cet aiamieganawabitch, dont ils ont entendu parler si souvent et qu’ils n’ont jamais vu, qui vient les visiter de si loin et qu’ils sont venus eux-mêmes rencontrer de leurs rivières et des profondeurs de leurs forêts aux retraites insondables. Benedictus qui venit in nomine Domini. Hosanna in excelsis !

« Il est sept heures et demie. Mgr Lorrain est à jeun, nous gagnons la chapelle, escortés d’une foule empressée qui nous précède, qui nous suit, qui nous environne et nous presse. La messe est dite au milieu de cantiques chantés à pleins poumons par cette population enthousiasmée ; pas une bouche qui reste muette, c’est enlevant.

« Après la messe, il faut, selon les rites du pays, toucher la main à tout le monde, en disant : « Koué, Koué, bonjour, bonjour » ; personne ne manque à cette cérémonie, les mères y présentent leurs enfants à la mamelle. Une femme sur le retour de l’âge, s’arrête, appuyée sur un bâton, devant Sa Grandeur.

« — Gardien de la prière, dit-elle, voilà trois jours
« que je n’ai pas mangé, j’ai peine à me tenir sur mes
« jambes ; pourtant je suis contente. J’ai voulu te
« voir et je te vois. Maintenant, tu vas me permettre
« de m’en aller là où il y a du poisson et des lièvres,
« car je ne veux pas mourir.

« — Tu ne t’en iras pas, répond l’évêque, et tu ne
« mourras point. Je vais te nourrir, et non seulement
« toi, mais aussi toute ta nation. »

« Et il donne à chaque chef de famille un ordre sur le fort, pour qu’on leur distribue une ration journalière. Il faut voir l’allégresse générale. Ils vont donc pouvoir assister aux exercices de la mission sans inquiétudes pour le vivre, dans l’abondance de toutes choses. Y a-t-il sur la terre un homme aussi riche et aussi généreux que le Gardien de la prière ! Pour eux, comme pour les Israélites, avec la grâce du ciel, leur arrive la graisse de la terre. »

La mission de Pontiac compte déjà près de 32,000 catholiques.