Aline-Ali/8

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Librairie internationale (p. 247-302).

CHAPITRE VIII.

Le ciel se fit d’azur. Un beau soleil, le gai soleil d’avril, brilla sur les vitres de la cabane, enluminant les rideaux de coton rouge. L’air, selon la naïve et charmante expression de l’analogie, l’air, si rigoureux autrefois, devint clément ; et, comme en effet, sous l’influence d’une bonté protectrice, le cœur s’émeut, on se sentait pénétré, au sein de cette ambiante douceur, d’attendrissement et de bien-être. Autour du chalet, les neiges se fondaient ; les grandes masses des monts et des pics gardaient encore leur majestueuse immobilité ; mais à des frémissements dans l’air, à des chuchotements dans le sol, à je ne sais quelle agitation inquiète, partout répandue, bien qu’insaisissable, on pressentait un travail latent, mystérieux.

Au pied de la montagne, bientôt, des filets d’eau pure, se frayant un chemin dans les neiges et se faufilant dans les pentes, émus et joyeux, partirent pour le grand voyage. De moment en moment, dans le bois voisin, des bruits sourds, suivis d’un frôlement prolongé, se faisaient entendre. C’était un rameau de sapin qui se relevait libre et triomphant, tandis que le fardeau de neige sous lequel il était resté courbé pendant tout l’hiver s’abattait en pluie sur les neiges du sol. Le torrent, immobile en apparence, n’agitait encore aucun pli de son linceul ; mais du fond de sa fosse des craquements s’élevaient, signes d’une résurrection prochaine. L’avalanche ne pouvait tarder longtemps.

Malgré leur désir d’épier ces phénomènes, les difficultés de la marche par le dégel, et les remontrances de Favre, ne permettaient aux deux amis que de courtes promenades autour du chalet. Ils s’en plaignaient et de leurs désirs appelaient impatiemment la grande débâcle. Au fond, cependant, lorsqu’ils étaient ensemble, que ce fût au coin du foyer ou dans la montagne, à la ville ou aux chalets, le regret ou le désir pouvaient bien, dans un rêve commun, émouvoir leur imagination ou leur fantaisie ; mais le cœur satisfait goûtait une quiétude ineffable.

Depuis le jour où ils avaient failli périr, leur intimité était devenue plus étroite encore. Ce n’était plus l’amitié de deux frères, ou de deux amis, qui jouissent, mais sans effusion et sans caresses, de leur affection tranquille ; ni même celle plus tendre d’une sœur et d’un frère. Dans la vivacité, dans l’exaltation de leur sentiment, il y avait plutôt de cet amour, le plus saint et le plus ardent de tous peut-être, l’amour maternel, ici réciproque, bien que, renversant les lois de l’âge, il s’accusât davantage chez Ali. Mais définir par comparaison un sentiment — la plus intime, par conséquent la plus individuelle, des manifestations de l’être, — est chose toujours incomplète ; surtout celui-ci, que jugeaient étrange et sans précédent ceux mêmes qui l’éprouvaient.

Quel nom donner, en effet, à ce charme si puissant, libre des inquiétudes et du trouble d’un autre amour, qui remplissait leur âme de délices, lorsque, appuyés sur le sein l’un de l’autre, échangeant parfois un long baiser, ils savouraient en silence la joie de s’aimer ?

Cette joie, chez Ali, était aussi sereine qu’éclatante ; mais elle n’était point exempte, chez Paul, d’étonnement, de trouble mème. Il se sentait pénétré par des influences inexplicables. Il lui semblait vivre parfois au sein d’un enchantement, pareil à ceux des légendes… Par quelle magie ne pouvait-il détacher ses yeux de ces traits chéris, où chaque jour il découvrait une beauté, des grâces plus exquises ? D’où venaient tant de persuasions sur les lèvres de ce jeune ami ? dans sa voix de tels accents, qui remuaient l’âme dans ses profondeurs ?… Un si pur attachement pouvait-il avoir, ainsi qu’une autre passion, ses exagérations, sa folie ?… Oui, toute grande affection, sans doute…

Et puis, cet Ali, cet enfant si chaste, si noble, si réfléchi, si courageux, si peu semblable aux autres hommes, n’était-ce pas un être à part ? En faire un demi-dieu, pour Paul, était bien facile, et son hésitation ne fut pas longue. Par cette affection sans pareille, Ali le transportait en des mondes nouveaux. Il accepta le miracle. Tout ce qu’il y avait en lui d’enthousiasme, de mysticisme et d’exaltation prit l’essor dans ce noble et étrange amour, et, sans bien comprendre, il adora.

Plus d’une fois, recueilli dans une méditation inquiète, ou frappé tout à coup d’un geste, d’un son de voix, agité encore par le souvenir de la scène du Puits-d’Enfer, la vérité l’effleura du bout de son aile ; mais quoi ! tant de faits écartaient cette supposition : ce jeune homme conduit par son père ; cette vie au milieu des hommes, pure sans doute, mais pleine de calme et de fermeté ; le coup de poignard donné au comte Melina, l’intrépidité, le sang-froid, dépensés tous les jours sans effort et simplement, qualités si exclusivement attribuées à une seule moitié de l’humanité, que l’autre se garderait avec soin d’en prendre sa part, lui fût-elle échue…

Un soir, comme le soleil allait disparaître, on entendit une détonation lointaine, puis un grondement sourd, qui s’accroissait en roulant, comme un tonnerre.

« L’avalanche ! » cria Favre.

Et, malgré lui, les deux amis coururent sur le seuil.

L’air était tout vibrant de bruits et de souffles. Les yeux attachés sur la coupure d’où chaque année l’avalanche se précipitait dans le vallon, ils entrevirent tout à coup un torrent furieux, énorme, de blocs immenses roulants, qui obstrua l’air. Un vent terrible les renversa, étourdis et suffoqués, sur le sol, qu’ils sentirent trembler, et des milliers de pointes les frappèrent, au milieu d’un ouragan de détonations assourdissantes et de sifflets aigus.

Quand ils se relevèrent, en secouant la pluie de neige fouettée par l’avalanche, ils virent la moitié de leur vallée comblée par un nouveau mont ; les sapins renversés gisaient sur les flancs de la montagne ; les vitres du chalet étaient en éclats ; du fond de l’étable partaient des mugissements sourds et plaintifs ; et ce n’était de toutes parts, à la suite de cet ébranlement formidable, que mouvements sourds, trépidations, craquements, un émoi, une agitation immenses. On eût dit que ce grand signal avait partout réveillé la vie. Débarrassée d’une partie de son lourd manteau, la montagne tressaillait, de la cime à la base, au souffle de l’air libre, et ses échos, encore enroués, s’essayaient à répercuter en murmures les tonnerres de l’avalanche.

« À présent, messieurs, quand partons-nous ? » demanda Favre au souper.

Les deux jeunes gens se regardèrent. Cette question si simple venait de bouleverser en eux tout un monde, formé déjà, de chères habitudes. — Avaient-ils donc accepté pour définitive demeure ce pauvre chalet ? Assurément, ils n’y avaient pas songé ; cependant ils sentirent, à ce moment, qu’aucun autre lieu dans le monde ne leur serait intime et cher comme celui-ci. Ils ne répondirent pas à Favre, et tombèrent l’un et l’autre dans la rêverie.

Le lendemain, ils se dirigèrent ensemble du côté de l’avalanche, et tandis qu’ils considéraient cette immense et froide ruine, qui allait bientôt porter la fertilité dans les chaudes régions, Paul, s’adressant à son ami, répéta la question de Favre.

« Qu’en dis-tu ? devons-nous partir maintenant ? »

Dans cette question, aucune idée de séparation n’était contenue, et cependant l’émotion d’Ali fut visible. Il rougit, baissa sur ses yeux humides le voile de ses paupières et balbutia :

« Nous ferons ce que tu voudras

— Restons ! s’écria Paul. Et moi aussi, je t’assure, je souffrirais de partir. Nulle part je n’ai tant vécu ; nulle part je ne t’ai si bien aimé. Ailleurs comme ici, nous serions ensemble ; mais ici notre intimité est bien plus profonde. Restons.

— Du moins quelque temps encore, dit Ali. Nous n’avons assisté qu’à la première partie du spectacle que nous sommes venus chercher. N’as-tu pas entendu parler de la merveilleuse transformation qui s’opère après le départ des neiges ? Déjà ce travail a commencé ; les puissances de la végétation sont éveillées. Il faut voir ces belles montagnes, qui sont nôtres désormais, se couvrir d’herbe et de fleurs. Après, nous retournerons dans le monde, si tu le désires. »

Cette dernière phrase fut accentuée d’une tristesse dont Paul saisit l’accent. Il s’écria :

« Tu ne peux redouter le monde pour notre amitié ? »

Et comme il ne reçut point de réponse, prenant les deux mains d’Ali, il chercha ses yeux. Ils s’efforçaient de sourire ; mais Paul y crut lire des anxiétés confuses. Alors, jetant le bras autour de son ami :

« Comme toi, lui dit-il, je sens qu’une amitié telle que la nôtre doit être jalouse de l’amour. Mais quel amour pourrait jamais l’égaler ? Sois-en certain, si un tel sentiment doit encore avoir place dans ma vie, cette place ne sera jamais que secondaire. »

Ali, cette fois encore, ne répondit pas, et ils continuèrent de marcher en silence, jusqu’au moment où Ali fit un mouvement pour se dégager du bras de son compagnon. Mais Paul le retint, et, se penchant sur lui, vit son visage couvert de larmes.

« T’ai-je donc blessé par mes paroles ? cher, étrange enfant ! Que se passe-t-il en toi ? Que veux-tu ? »

Honteux de sa faiblesse, Ali se jeta dans les bras de son ami.

« Paul, si tu aimes, et… tu aimeras sans doute… que ton amour ne soit pas secondaire, mais noble et digne de toi. Je le veux ! »

Cela fut dit au milieu de sanglots vainement contenus ; et longtemps encore, malgré des efforts intérieurs que Paul devinait, par cette pénétration intime qu’ils avaient l’un de l’autre, Ali resta douloureusement ébranlé. Paul était pensif.

La neige décroissait rapidement. Le torrent, qui avait repris son cours, charriait pêle-mêle, avec ses derniers glaçons, des sapins brisés, des terres éboulées, des blocs de neige. De toutes les pentes, de toutes les fissures, de tous les pores de la montagne, de toutes les aiguilles des sapins, torrent, filet ou goutte, l’eau coulait. Il devenait plus difficile de se préserver de l’humidité que du froid, et Favre plus que jamais soupirait pour son foyer.

Mais, dès que la première herbe eut paru, ce fut un enchantement. On vit la verdure courir de proche en proche et s’épandre comme une lave, mais riante, féconde et bénie. Chaque matin, à leur réveil, Paul et Ali, courant observer ses progrès, la trouvaient nouvellement tombée, comme une manne. Elle aussi, de ses mille petits pieds tenaces, grimpait à l’assaut de la montagne et couvrait chaque jour, conquérante paisible, des espaces nouveaux. Une atmosphère humide et chaude, qui faisait songer à celle des âges créateurs, enveloppait la montagne, et du sein de la terre, à chaque heure, surgissaient des plantes nouvelles. Déjà les crocus ouvraient leurs calices ; la primevère s’étalait sur les gazons, et les longs rubans du narcisse se renversaient, afin de livrer passage à la fleur parfumée qui grossissait au bout de sa hampe.

Les deux amis jouissaient avec enthousiasme des poésies de cette renaissance ; Ali surtout semblait les goûter avec cette mélancolique avidité qu’inspirent les joies passagères. Ils n’habitaient plus guère le chalet et vivaient dehors, en des excursions sans but arrêté d’avance, mais si entraînantes qu’elles absorbaient la journée entière. Chaque jour variait le décor et, si préparés qu’ils fussent, les jetait en des surprises, en des admirations nouvelles ; car nulle part la fécondité de la nature ne se déploie avec plus de puissance et de splendeur que dans ces contrées alpestres.

Un jour que, tout enivrés de leur course, ils redescendaient au chalet, Ali, courant sur la pente sans regarder à ses pieds, heurta une pointe de roche et tomba sur le gazon. Paul s’approchait de lui d’un air moqueur, mais il le vit pâle.

« Qu’as-tu donc ? Est-ce une entorse ?

— Je le crains, car la douleur a été très-vive. »

En même temps, Ali essaya de se relever ; mais il pâlit de nouveau et se laissa retomber, en s’efforçant de sourire.

Non loin d’eux était une de ces rainures verticales de la montagne que les bûcherons appellent des coulées et qui leur servent à faire descendre dans la vallée les troncs des sapins. Cette coulée, pour le moment, servait de canal aux neiges supérieures ; elles s’y épanchaient en une chute limpide, aux filets irisés, entrecoupée de petites cascades. Paul, enlevant son ami dans ses bras, le porta près de la chute, avec l’intention de soumettre le pied malade à une douche de cette eau glacée. Il ôta le soulier, dont il ne put s’empêcher, le tenant dans sa main, de remarquer l’extrême petitesse ; puis il voulut relever le pantalon, pour ôter le bas ; mais sa main fut arrêtée dans cette tentative par celle d’Ali.

« Eh bien, dit Paul, pourquoi ?… »

Il regardait en même temps son jeune ami. Qu’avait-il ?…

Une sorte de nuage rose, qui semblait produit par une confusion pudique, couvrait son visage, et jamais ce visage n’avait, comme en ce moment, paru si timide, si pur et si doux. Paul en reçut au cœur une commotion étrange.

« Eh bien, reprit-il, pourquoi t’opposer ?… l’eau froide est le meilleur remède… >>

Ali hésita ; sa rougeur s’accrut encore, et, avec un trouble étrange, il balbutia :

« Attends ; je vais moi-même… »

Il releva le pantalon, mais légèrement, fit glisser le bas et l’enleva.

Paul se saisit alors du petit pied nu, tissu de veines bleues, que marquait à la cheville une rougeur, et le tint sous la chute. L’eau, qui tombait de si haut, rejaillissant, formait de mignonnes cascades sur les doigts roses ; comme elle mouillait le pantalon d’Ali, Paul, sans hésiter, le releva jusqu’au-dessus du genou. Mais à son tour qu’a-t-il ? Pourquoi ce regard fixe, attaché sur ce genou d’une rondeur polie, sur cette jambe dont aucun duvet n’altère le blanc si pur, et sur ce pied si petit, fortement cambré, qui rappelle par la pureté des lignes les modèles antiques, mais assurément Diane chasseresse plutôt qu’Endymion ou l’Antinoüs.

Un frémissement parcourut Paul des pieds à la tête. À demi défaillant sous le soupçon qui venait enfin de se formuler nettement dans son esprit, il porta les yeux sur le visage de son compagnon, tout rose encore de pudeur… Alors la conviction, dont les éléments germaient depuis quelque temps en lui sous mille formes confuses, se fit tout à coup par une éclatante et soudaine lumière. Il chancela ; sa main tremblante posa sur le gazon le petit pied, d’où ruisselait l’eau des neiges, et palpitant, presque foudroyé, il s’appuya, pour ne pas tomber, sur son autre main jetée en arrière.

« Paul ! s’écria le jeune blessé, qu’as-tu donc ? »

Mais la voix lui manqua sous le regard éperdu, insensé, plein d’un inexprimable délire, où éclatait, aussi clairement qu’en paroles, la joie, le triomphe, la folie, d’une telle découverte ; en face du visage transfiguré de Paul s’agenouillant aux pieds de l’être nouveau qui venait de lui apparaître. Aline se vit reconnue. L’effet de cette révélation fut double et contraire. Un cri profond et déchirant s’échappa des lèvres de la jeune fille ; une mortelle pâleur s’étendit sur son visage, et, s’appuyant contre la paroi de roches près de laquelle elle était assise, sa tête s’inclina sur sa main.

Arraché à son délire par la vue de cette douleur, Paul, en frémissant, entoura d’un de ses bras la chère créature, que dans l’habitude de son cœur il nommait encore Ali, et fit jaillir de la cascade une rosée sur ce front pâle. Aline frémit, ouvrit les yeux et les referma en exhalant un profond soupir ; puis sa poitrine se gonfla, et des larmes, filtrant au travers des cils, coulèrent bientôt, abondantes, sur ses joues.

« Ô chère ! murmura Paul, ô cher être divin que je ne sais plus nommer ! pourquoi ces larmes, quand mon âme déborde de ravissements ? Où sommes-nous ? Que regrettes-tu ? Un tel miracle bouleverse ma pensée… Mais nous sommes toujours ensemble, et… ne veux-tu pas m’aimer encore ? »

Il s’arrêta le souffle manquait à sa poitrine. Il contemplait en l’adorant cet être, si cher déjà, devenu plus cher encore, et ses bras tremblants l’osaient à peine soutenir. Au milieu de tant de bonheur, ces larmes, qu’il voyait toujours couler silencieusement, lui faisaient mal… et peur.

« Oh ! parle-moi, reprit-il ; un mot, je t’en prie ! Dis-moi si je veille ou si je rêve, et quel monde nous habitons. Je me sens jeté hors de l’espace où j’ai vécu jusqu’ici… Je vis dans l’ivresse la plus puissante qu’un homme puisse porter sans mourir. Ah !… tu fais bien de pleurer peut-être, et de mêler cette amertume à de telles délices, pour que je n’en sois point écrasé. Ali ! cher Ali ! Pardonne-moi d’avoir deviné ce que tu voulais sans doute me cacher encore. Dis-moi ton autre nom, et rends-moi ton âme ; car la mienne fléchit sous le poids de ce double amour. »

Elle rouvrit les yeux, se redressa, et le repoussa doucement. Paul resta muet, le cœur serré, traversé tour à tour de saisissements et d’élans de joie. Quand leurs yeux se rencontrèrent, elle baissa les siens avec un mélange de confusion et de tristesse, puis elle murmura :

« Funeste accident !

« Paul, dit-elle un moment après, soyons toujours les mêmes, je t’en prie ! »

Il répéta :

« Les mêmes ! » avec une sorte de stupeur.

Elle voulut alors se relever, oubliant sans doute sa blessure ; mais en appuyant le pied malade, elle fit un léger cri et retomba.

Sur les traits de Paul, la douleur et la joie se fondirent en une tendresse inexprimable.

« Laisse-moi te porter, dit-il, tu ne peux marcher, tu le vois bien. »

Elle ne répondit pas ; il l’enleva dans ses bras et l’emporta vers le chalet d’une marche inégale, tantôt se sentant près de défaillir sous la violence de ses émotions, tantôt soulevé comme par des ailes. Pendant ce trajet, pas une parole ne fut échangée entre eux ; un grand trouble dominait également leurs pensées, d’autant plus grand, pour ces cœurs si habitués à s’entendre, qu’une différence profonde venait de se marquer dans leur sentiment, et que chacun cherchait avec anxiété quelle serait la pensée de l’autre.

Au chalet, tandis que Favre s’empressait autour du blessé, ils reprirent un peu possession d’eux-mêmes.

Mais quand il les eut quittés et qu’ils se retrouvèrent seuls, de chaque côté du foyer, une étrange timidité les prit l’un et l’autre. De toutes les pensées qui se pressaient dans leur esprit, aucune, au moment d’élever la voix pour se faire entendre, n’osait ; car toutes entamaient par quelque côté la question décisive qui venait de se poser, et qui leur paraissait à tous deux également redoutable. Elle, enfoncée dans son fauteuil, la jambe allongée sur un coussin, détournant un peu la tête, semblait tout occupée de suivre les jeux de la flamme sautillante et claire qui se tordait autour des bûches résineuses. Paul, accoudé, les yeux à demi couverts par sa main, la contemplait, étourdi encore de cet entrechoquement du présent et du passé, tout à coup séparés par un abîme ; encore tout ébloui de cet éclair, qui lui dévoilait un ciel nouveau.

Lui ! devenu Elle ! accomplissement d’un rêve qu’il n’eût jamais osé formuler, mais qui gisait pourtant dans les profondeurs de sa pensée, de son désir, dans toutes les aspirations de son être ! Déjà, combien il l’avait adorée ! surpris de tant d’exaltation dans l’amitié, mais cédant à un charme irrésistible, à la grande et secrète magie de la nature ?

À présent, même encore, l’être qu’il aimait avant tout, c’était bien assurément ce frère, cet ami, dont il avait éprouvé la noblesse, le dévouement, les qualités charmantes et sublimes ; seulement, ce qui le rendait heureux jusqu’au délire, c’était de pouvoir la chérir, l’idolâtrer, dans toute la plénitude des forces humaines, de faire de cet amour le seul but, la raison d’être de son existence, de se perdre et de s’absorber en lui tout entier !…

Elle ! mon Dieu, qui l’aurait cru ? En vain cette idée, sous une forme ou sous une autre, était venue frapper aux portes de son cerveau ; il l’avait toujours écartée, et ne l’avait même pas entendue. Ce jeune homme, présenté, conduit par son père, pouvait-on supposer ?…

Si ferme, si résolue, si hardie, si chaste, quelle nature étrange ! Mais comment ne l’avait-il pas reconnue à sa seule beauté ? Un homme a-t-il ces traits, ce doux sourire, ce regard, et par-dessus tout ce geste, cet accent, cette démarche, en un mot ce charme infini qui trahit la présence de la déesse ?

Le jour baissait. À la lueur de la flamme, qui se jouait sur ces traits chéris, Paul y découvrait mille beautés nouvelles qu’il n’avait point encore aperçues. Quelle grâce dans ce cou délicat, doucement penché, presque entièrement caché par la cravate, mais dont on pouvait cependant, au-dessus du col rabattu, deviner la blancheur et le contour ! Ces cheveux bruns, pleins d’ondulations jeunes et naïves, ce front si pur, où la douceur se fond avec la fierté, où la femme rayonne, comment n’a-t-il pas compris plus tôt ?…

Il ne pouvait trop s’en étonner et se riait de lui-même, d’un cœur si gonflé, que sa joie, s’il l’eût exhalée, se fût traduite en cris douloureux.

C’est pour cela qu’il se taisait, respectant d’ailleurs son silence à elle, dont il souffrait cependant un peu. Oh ! pourquoi détournait-elle ainsi les yeux ? — Et pourtant il sentait que si elle les eût attachés sur lui, il n’en eût pu supporter l’impression sans défaillir. — Pourquoi sur ce doux front ces ombres ?… Étaient-ce des pensées importunes, ou seulement l’ombre de la nuit ? Non, il y avait là quelque chose de sombre que la flamme du foyer, en l’éclairant, ne chassait point mais rendait au contraire plus visible. Cette attitude pensive, muette, presque timide, si nouvelle… et si charmante… les tenait trop à part l’un de l’autre pourtant. Ce silence enfin lui pesait ; il voulait, il devait le rompre, et le doux nom d’Ali venait à ses lèvres, mais s’y arrêtait… car Paul en voulait maintenant un autre, encore inconnu, déjà plus chéri.

Elle poussa un long soupir étouffé, pencha sa tête sur le dossier du fauteuil, et sa main s’étendit languissante sur ses genoux, laissant pendre des doigts effilés que la flamme, en les pénétrant, rendit tout roses. Le poids qui chargeait la poitrine de Paul s’augmenta de ce soupir ; il étouffait. Un nœud de sapin, éclatant, lança hors du foyer un trait de feu qui alla s’abattre près d’elle, et lui, jetant un cri, se précipita pour l’éteindre. Ils se regardèrent ; elle aussi avait tressailli ; cependant elle dit :

« Une étincelle te fait peur !

— J’ai cru qu’elle allait tomber sur toi, » répondit-il.

Déjà courbé, il s’agenouilla, saisit la main de la jeune fille, et, attachant sur elle un regard timide et fervent, d’une voix basse et douce :

« Ton nom ? demanda-t-il. Je t’en supplie, dis-le-moi !

— Relève-toi ! » s’écria-t-elle si vivement, qu’à l’instant il obéit

« Mon nom, reprit-elle avec tristesse, je n’en ai point de plus cher et de plus intime que celui que tu me donnais. Que t’importe l’autre ? Appelle-moi toujours Ali.

— Ah ! balbutia-t-il, garderas-tu de ton secret tout ce que je n’en pourrai deviner ? »

Elle s’efforça de sourire ; mais, comme lui, un invincible embarras la dominait.

« Ton Ali, dit-elle, se nomme dans le monde Aline de Maurignan, fille de vingt-trois ans, fortement soupçonnée d’idées excentriques, non-seulement parce qu’elle n’est pas encore mariée, mais parce qu’elle s’est permis de rompre, sans cause raisonnable, puisqu’il ne s’agissait que d’incompatibilité morale, — un riche mariage, arrêté depuis longtemps.

— Toi ! s’écria Paul, toi !… comme s’il eût entendu des choses inouïes.

— À Paris, Mlle de Maurignan passe pour vivre retirée dans ses terres, depuis la mort de son père, avec une gouvernante anglaise ; tandis que, dans ces mêmes terres, cette même gouvernante, miss Dream, affirme que Mlle de Maurignan vit chez une tante, à Paris. Toi seul sais où elle réside maintenant, et cette Aline, à tes yeux mêmes peut-être, est une étrange créature, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, s’écria-t-il, étrange, unique, divine ! »

À son tour, elle s’écria :

« Pas de ces mots entre nous ! Paul, nous sommes frères. Nous avons déjà vécu la douce vie de l’amitié ; nous la reprenons. Il est temps que l’excès de cette surprise se calme. Je suis le même être que j’étais hier. Hier, nos pensées étaient unies, et nous vivions du même cœur… Un changement de nom est bien peu de chose, et, je l’espère, il ne saurait le troubler longtemps. »

L’accent âpre, amer, un peu dédaigneux, de ces dernières paroles mordit Paul au cœur ; il se rejeta sur son siége.

Après un silence :

« Je vais te raconter, reprit-elle, les raisons très-simples et très-naturelles, il me semble à moi, qui m’ont amenée à des actes si en dehors des lignes étroites où l’on enferme la vie en ce monde. »

Alors, elle raconta son enfance, calme, réfléchie, studieuse, innocente ; l’amitié protectrice de son père, et, enfin, l’amour de son fiancé ; combien, malgré l’estime et la sympathie que lui inspirait Germain Larrey, elle ressentait déjà de vague appréhension vis-à-vis d’un engagement si solennel, dont les conditions lui étaient si peu connues et lui paraissaient déjà fort incomplètes.

Puis, cette nuit terrible, où les révélations de sa sœur la transportèrent subitement du monde chimérique de l’ignorance dans le monde réel ; sa stupeur devant le testament de haine laissé par Suzanne contre l’ordre de choses qui l’avait tuée ; le souvenir de ces paroles répétées cent fois : « Si tu n’as point une âme d’esclave, si tu ne veux vivre de honte et mourir de douleur, garde-toi des hommes ! reste libre. »

D’une voix moins émue Aline raconta encore ses incertitudes, son désir de vérifier par elle-même d’aussi terribles révélations, et son explication avec Germain Larrey, suivie d’une rupture. En quelques phrases, entrecoupées d’autant de réticences, elle laissa voir la crainte qu’éprouvait son père qu’elle ne se mariât point, son propre désir à elle-même d’aimer, de vivre la vie humaine, mais sans se perdre ni s’abaisser ; et le projet qu’elle avait formé dès lors, dans sa chaste audace de jeune fille, de connaître en frère et en ami celui qu’elle épouserait. Elle parla en souriant des hâtives études grâce auxquelles, en une seule année, elle avait ajouté à ses connaissances un vernis universitaire ; la permission obtenue de son père, non sans peine, qu’elle revêtit pendant son voyage en Suisse l’habit masculin. « Cet habit, dit-elle en terminant, sous lequel j’ai pu vérifier la justice des accusations de ma sœur, et joindre aux leçons de sa cruelle expérience l’amertume de mes dégoûts. »

Sur tant d’émotions intimes, sur d’aussi graves problèmes, agités par un être si cher, Paul avait mille choses à dire, dont son cœur plein débordait. Mais cette dernière phrase, qui résumait d’une manière si brève et si dure les impressions d’Aline pendant son séjour à Florence, au milieu des amis de Paolo, les souvenirs qu’elle lui remit en mémoire… cela le frappa au cœur d’une terreur secrète et le rendit muet. C’était près de cette jeune fille, c’était sous ses yeux, qu’il avait aimé Rosina !…

Favre, apportant la lampe allumée, entrait. Paul quitta brusquement la chambre.

Au dehors, la nuit étoilée étincelait sous ses voiles. Baignés de molles lueurs entrecoupées d’ombres, les monts assoupis revêtaient des formes fantastiques ; au loin, le torrent glissait, jetant sa note éternelle. Plus transparente et plus vive à ces hauteurs, l’atmosphère livrait aux regards un demi-lointain plein de mystère et de poésie ; ce n’était partout que splendeur et calme, et toute âme accessible à ces influences en eût été pénétrée ; mais Paul apportait au sein de ce grand repos un trouble profond.

Il venait de comprendre au récit d’Aline la vraie distance qui les séparait, elle, vierge d’âme et de corps, esprit pur, austère, qui, sans autre atteinte qu’une amère tristesse, avait traversé cette orgie brutale et immonde que les hommes appellent leur vie de jeunesse ; lui, le meilleur peut-être de tous ceux-là, mais, hélas ! déjà souillé par plus d’un amour vulgaire, avant le jour où les caresses d’une courtisane l’avaient avili, sous les yeux mêmes de ce juge suprême et adoré qui tenait sa destinée. Ce qu’il avait cru pardonnable aux yeux d’Ali, devant elle, ne l’était plus. Il subissait, malgré leur intimité, malgré lui, l’influence de la différence énorme établie par l’esprit humain entre l’homme et la femme. Moralement, aussi bien que physiquement, Aline et Ali ne lui semblaient plus le même être.

L’avenir, qui tout l’heure lui apparaissait flamboyant de délices inespérées, il le vit alors douteux, sombre. Un pressentiment fatal lui serra le cœur. Cependant… il se savait si profondément aimé de son Ali ! Cet amour si unique, si grand, qui avait attaché à ses pas cette jeune fille, qui les unissait vraiment d’un indissoluble lien, ne serait-il pas capable de dominer tout fatal souvenir ?

Aussi brusquement qu’il était sorti, il rentra, avide de la revoir, de trouver dans ses regards, dans son attitude, des indices de ce qu’il pouvait espérer ou craindre…

Elle l’attendait, et le doux regard, un peu inquiet, qu’elle fixa sur lui fit sentir à Paul les immensités nouvelles de cette affection, qu’auparavant il n’eût pu croire susceptible de s’étendre. Favre avait mis le couvert et servait le souper. Les deux amis s’efforcèrent d’y prendre part, mais avec si peu de succès, que Favre, dont l’idée fixe était de partir, affirma qu’ils allaient tomber malades, et qu’il était grand temps d’aller retrouver des vivres plus frais et la vie des basses vallées.

« Je crois que vous avez raison, Favre, » dit Ali.

Paul fut troublé de cette parole.

Restés seuls, ils firent un effort pour vaincre la gêne secrète qui, malgré eux, persistait. Paul se fit raconter de nouveaux détails de l’enfance d’Aline, qui se plut à le satisfaire ; elle retraçait avec charme et rêverie ces purs souvenirs ; il l’écoutait avec un attendrissement profond.

« Ah ! s’écria-t-il, pourquoi ne nous sommes-nous pas connus dès ce temps-là ! »

Et prenant la main de la jeune fille, il la baisa.

Mais elle la retira si brusquement qu’il en fut blessé.

« Quoi ! s’écria-t-il, un hommage aussi simple peut te fâcher ?

— Un hommage ! s’écria-t-elle. Et que signifie un hommage entre nous ? Ah ! Paul, Paul ! je t’en supplie, n’altère pas la plus haute, la plus parfaite union qu’aient jamais goûtée deux êtres !…

— Parle, exprime ta volonté, dit-il tristement, j’obéirai.

Mais cette humble réponse ne fit qu’augmenter la douloureuse impatience d’Aline.

« Toi, m’obéir, Paolo ! toi me rendre hommage ! Et que sommes-nous devenus, en quelques heures, nous qui jusqu’ici vivions si à l’aise dans les hautes régions du libre accord, de la franchise, de la liberté ? Quand nos âmes depuis longtemps se sont pénétrées, faut-il que ce nom de femme, que tu me donnes aujourd’hui, me rende à tes yeux un être différent d’hier ? Écarte ces souvenirs d’un monde qui n’est pas le nôtre ; rejette ce bagage vieux et souillé de faux respects, de perfides humilités, et cette abjecte phraséologie, instrument du secret dédain de l’homme pour la femme. Tout cela, crois-le bien, m’est odieux. Il faut que de telles habitudes soient une lèpre bien tenace pour amener sur tes lèvres, de toi à moi, ce langage, et venir troubler une intimité si étroite que la nôtre, une si vraie fraternité ! Mon ami, il n’existe rien de plus cher ni de plus complet à mes yeux que la sainte égalité de notre affection. Ne l’offense plus ! Rappelle-toi combien de fois, dans une joie immense et sacrée, ma tête a reposé sur ton sein, et ne prends ma main désormais que pour la serrer dans la tienne. »

Plein d’agitation, il se leva, s’écriant :

« Tu demandes l’impossible !… Oublier la femme en toi ! Ne pas t’honorer d’une affection plus pieuse, d’une adoration plus ardente… Ah ! je subissais à mon insu déjà ce charme… »

Elle sourit amèrement.

« Le charme ! oui ! Il est un charme qui fait déraisonner tout homme sur lequel il est jeté, c’est le nom de femme. Sous son empire, à l’instant, ce qui était clair devient obscur, ce qui était vrai devient faux ; la réalité s’évapore en fantaisie ; la logique se renverse, et la fiction règne M’honorer ! Paolo. Et comment pourrais-tu m’honorer plus que tu ne l’as fait jusqu’ici, en m’estimant et en m’aimant de toute la raison, de toute ton âme ?

« Honorer la femme ! dans la langue des hommes ce mot a deux sens : le plus honnête, c’est la mettre à part, comme chose à ne pas toucher, comme propriété d’un autre ; le plus commun signifie ramper devant elle pour l’abuser, l’étourdir de louanges et en faire sa proie. Laissons ces choses-là.

« Il n’y a, vois-tu, qu’une manière vraie pour l’homme d’honorer la femme, c’est de voir en elle ce qu’elle est surtout et avant tout, l’être humain, comme lui. La femme n’est pas cet être de convention que l’imagination troublée des hommes entoure de nuages, quand ils ne l’écrasent pas sous la boue. C’est l’être dont la chair et le sang ont formé les vôtres ; c’est votre fille, votre sœur, vous-même… Ici, près de toi, Paul, c’est encore, et toujours, ton frère, ton ami. Pour tout homme honnête et digne, vis-à-vis des femmes, l’amour serait l’exception, non la règle ; une seule épouse, toutes les autres sœurs. Mais non : une différence existe, elle devient tout ; de ses yeux troublés l’homme ne voit plus qu’elle ; il s’en affole, s’en enivre ; il l’étudie, l’analyse, l’étend, la cultive, l’exalte ; il en devient fou, et fonde sur elle tout un système, tout un ordre de choses, tout un Credo. Il a tant fait que la femme lui est devenue comme étrangère ; et maintenant il en fait le tour en savant ; braquant sur elle ses lorgnettes, il amoncelle sur l’espèce des traités profonds ; il s’approche à petits pas de l’objet curieux, change sa voix, et se grime pour lui parler. Leur seul accent, en prononçant ce mot : femme ! est une insulte, doublée d’une sottise. Vis-à-vis d’elles, ils ont beau se faire humbles, ils ne peuvent être respectueux ; car dans leur voix, dans leur regard, dans leur mielleuse attitude, tout trahit la pensée fatale, écœurante, qui a changé promiscuité morale la grâce élective de l’amour.

— Ah ! s’écria-t-il, mais c’est de la haine ! Tu as été cruellement blessée parmi nous ?

— Oui ! » dit-elle.

Avec un profond soupir, et d’un geste désespéré, il cacha sa tête dans ses mains, et à cette explosion de sentiment succéda un silence morne. Cependant, touchée de sa douleur, elle attachait sur lui des yeux émus, où se lisait une tendresse profonde, mais désormais timide, — et dont l’effusion s’arrêtait au bord de ses lèvres et dans ses regards, tandis que sa main, avancée comme pour une caresse, retombait sur ses genoux. Ce silence dura longtemps. Autrefois, le silence n’était entre eux que le repos de la parole, dans l’harmonie de la pensée. Maintenant, plein de secrètes divergences, il devenait lourd. Ce fut pour le rompre peut-être qu’Aline, quittant son fauteuil, alla prendre, en boitant un peu, la pincette dans le coin opposé de l’âtre. Paul se leva brusquement :

« Marcher ! quelle imprudence ! Pourquoi ne pas ne demander ?… »

Elle s’appuya sur l’épaule de son ami, tendre et souriante.

« N’aie pas peur ; ce ne sera rien, je crois. Je pose déjà le pied sans douleur. »

Cependant, il l’entraîna vers son fauteuil et la fit asseoir. Ils causèrent alors, mais sans entrain, cherchant un peu leurs idées, et d’un commun accord écartant celle qui les occupait le plus. Lui, surtout, semblait étudier ses paroles, et malgré lui son accent n’était plus le même. Une déférence profonde, ou plutôt une sorte d’idolâtrie, s’y marquait. Parfois un mot, une allusion involontaire, arrêtait leur parole, ou répandait une rougeur sur leur visage. À dix heures, Paul se leva.

« Il est temps que tu prennes du repos », dit-il, et il sortit.

La jeune fille le suivit d’un regard triste.

« J’aurai beau faire, se dit-elle en soupirant, tout est changé. »

Elle se coucha. Paul ne rentra que longtemps après, et le lendemain, à son réveil, Aline se vit seule dans la chambre. Elle s’habilla comme à l’ordinaire sous ses rideaux. Favre vint allumer le feu.

« Où donc est Paul ? demanda-t-elle.

— Oh ! pas loin ; il m’a dit de l’appeler quand monsieur serait levé. Comment va votre pied, monsieur ? Est-ce une vraie entorse, ou une fausse ?

— Appelez Paul, mon bon Favre, il vous le dira »

Favre sortit en grommelant un monologue, et Paul entra bientôt après. Il visita le pied malade, qu’Aline assurait être guéri, et déclara qu’en effet ce n’était qu’une simple entorse. L’os ayant repris immédiatement sa place, et l’eau glacée ayant prévenu toute congestion, après trois ou quatre jours l’effet de la commotion aurait cessé.

« Trois ou quatre jours, s’écria-t-elle, ici, dans fauteuil ! quel ennui ! Mais c’est inutile, je t’assure. »

Et posant dans sa pantoufle le petit pied débarrassé de ses bandelettes, elle se mit à faire le tour de la chambre légèrement, quoique avec une certaine hésitation dans la démarche. Inquiet, un peu mécontent, il la suivait, les bras étendus, comme une mère craintive surveille les premiers pas de son nourrisson ; mais elle fuyait devant lui, tournant la tête et le regardant d’un air malicieux, sans deviner combien elle était ainsi gracieuse et piquante.

En achevant le cercle, près du foyer elle se heurta contre une bosselure du sol ; ce ne fut qu’un ébranlement léger ; mais il ne l’en saisit pas moins dans ses bras en poussant une exclamation de crainte.

« Imprudente !

— Eh ! docteur mille fois trop prudent ! ce n’est rien du tout. »

Devant ce beau, ce divin sourire, une folie le prit, et — ce qui d’ailleurs lui était arrivé cent fois déjà — il serra sur son cœur son bien-aimé compagnon, mais avec une violence inusitée, et, au lieu de son front, rencontra ses lèvres. Ce contact l’enivra ; toute la passion qui déjà le possédait s’épancha dans ce baiser ; ivresse aussi courte par sa durée qu’immense par l’intensité, car il se sentit presque aussitôt repoussé avec énergie, et, s’arrachant de ses bras, l’œil éclatant de courroux, Aline alla se jeter sur un siége, où, se couvrant le visage de ses mains, elle fondit en larmes.

Désespéré lui-même, il s’approcha d’elle ; ses traits étaient animés d’une expression ardente et sombre, et sans doute une explication allait avoir lieu entre eux, quand Favre rentra, portant le déjeuner. Ils dissimulèrent l’un et l’autre leur agitation, en attendant la sortie du bonhomme ; mais celui-ci entendait rester. Il s’accroupit près du feu et les força de se mettre à table, disant que le café allait refroidir.

« Et puis, dit-il en manière d’exorde, j’ai une idée à vous communiquer.

— Parlez, » dit Paul.

Il faut dire que, depuis l’installation au chalet, Favre, actif, habile, traité par les deux jeunes gens en aide plutôt qu’en serviteur, eût trouvé son sort des plus agréables, sans le mutisme auquel il se trouvait condamné. Ces messieurs travaillaient, causaient et se promenaient ensemble ; ils avaient bien à chaque rencontre un mot obligeant pour lui ; mais ce n’était qu’un mot, et quand l’Évangile dit que l’homme n’est pas fait pour vivre seul, il entend qu’un peu de conversation est indispensable à la vie.

Favre, pour tout recours, n’avait que sa Bible et sa vache. Il parlait beaucoup à celle-ci, mais elle lui répondait peu ; l’autre moyen lui procurait la consolation d’entendre sa propre voix, quand il lisait à voix haute ; mais ce n’était que sa propre voix, et, bien qu’il usât souvent de cette ressource ingénieuse, cela était loin de le satisfaire. Il se hâta donc, sur l’invitation de Paul, de prendre la parole.

« Oui, monsieur, vous dites bien, il faut parler ; Dieu a donné la parole à l’homme pour exprimer sa pensée et non pour la garder dans sa bouche à ne rien faire. Et même, il faut avouer que quand la pensée ne s’exprime point, il semble qu’elle se rapetisse et s’en aille ; en sorte qu’on a bien raison de dire que, sans la parole, l’homme deviendrait semblable aux animaux.

« Eh bien donc ! messieurs, c’est pour dire qu’il y a tantôt six semaines que nous sommes ici, ce qui, en cette saison, vaut près de six mois. Je ne nie pas qu’à présent la verdure ne soit agréable. Mais ce n’est pas assez peuplé ici, voyez-vous. Vert ou blanc, c’est toujours aussi muet et aussi tranquille ; les oiseaux même n’y chantent point encore. Vous autres, vous êtes ensemble, vous vous distrayez en causant ; c’est bien. Mais moi, qui ne suis pas assez bien éduqué pour vous tenir tête, et pourtant trop bon chrétien pour vivre dans la société d’une bête à cornes, — bien que de l’espèce la meilleure et du meilleur naturel, depuis ces six semaines, il ne m’est arrivé de me pouvoir décharger un peu, en causant avec âme humaine, que cinq heures en tout, quand mon fils est venu renouveler les provisions ; et à dire le vrai, ce n’est pas assez, et je ne me sens pas capable de tenir plus longtemps à pareille vie ; si bien que, quand je suis là-bas dans l’autre chambre, tout seul devant le foyer, et que l’idée me revient de mon chalet, de ma femme et de mes enfants, et de mes voisins, le cœur me manque, et si ce n’avait été la peur de vous contrarier, je serais déjà là-bas.

« J’ai toujours attendu que vous vous décidiez à partir ; car, en vérité, je n’aurais jamais pensé que deux beaux messieurs comme vous se plairaient ici tant de temps ; mais vous ne dites mot de retraite, et à présent que M. Ali a mal au pied, c’est donc à n’en plus finir. Aussi, viens-je vous prier de ne point trouver mauvais que je retourne chez nous, et de prendre mon fils à ma place. Fritz est un bon garçon, il sait se tirer d’affaire et… »

Il s’étendait sur les qualités de Fritz, quand Ali l’interrompit par ces mots :

« Je suis guéri, Favre, et nous partirons avec vous demain. »

Paul tressaillit. Favre, joyeux, s’écria :

« À la bonne heure ! J’avais le cœur gros de vous laisser là, car je vous aime rudement, au moins, et je vous accompagnerais volontiers dans tous les pays où il vous plairait de me conduire, pourvu que ce fussent des pays vivants, c’est-à-dire où l’on trouve à qui parler. Ainsi donc, il ne sera pas dit que je vous aurai quitté. J’en suis bien aise.

« Et puis, reprit-il en voyant que les deux amis se taisaient, il me semble que la mélancolie vous prend tout comme moi. Depuis hier, vous êtes tout tristes et ne mangez plus. Le café n’est-il plus bon ?

— Excellent, père Favre, dit Ali.

— Eh bien, on ne s’en douterait pas à vous voir faire. Ah ! l’air d’en bas, allez, va nous faire du bien à tous trois, ce bon air tout sonnant de vie, où chantent ensemble les voix des hommes et celles des cloches, le bruit des sabots et des moulins, et les cris de la marmaille, et les sifflements des merles, et tous les bruits qui s’élèvent d’une assemblée d’êtres sur cette terre. Tenez, je suis voisin de la mère Mioule, la plus criarde femelle de ce monde, et parfois je suis si agacé de l’entendre brailler après ses petits, que, respect à vous, messieurs, je l’envoie au diable, bien que ce soit un péché ; eh bien, croiriez-vous à présent que de penser à la voix de la mère Mioule, j’en ai le cœur attendri ? J’aime bien la montagne ; mais avec des troupeaux et des armaillis. Oui, tout ce qui est dans la Bible est la vérité… Il ne faut pas que l’homme soit seul et…

— Paul, dit Ali, avant de quitter Solalex, je veux revoir le lieu où mon père… »

Sa voix faiblit sous le surcroît d’émotion que ce souvenir lui apportait.

« Alors, dit Paul d’une voix altérée, ce ne peut être demain…

— Pourquoi pas ? dit Favre, nous pouvons y aller aujourd’hui. Seulement, je crains que M. Ali n’ait là une surprise.

— Laquelle ?

— On n’entre plus au chalet, même pendant l’alpage. Une dame de Paris l’a acheté dès l’année dernière, l’a fait entourer d’une palissade, et en a la clef.

— Cette clef est dans ma malle, Favre.

— Ah ! monsieur ! très-bien ; aussi m’étais-je pensé que cette dame devait être de vos parentes. »

Il rapporta, outre ce commentaire, bien d’autres qui avaient eu lieu, jusqu’au moment où Ali le pria de préparer le cheval pour le voyage. Quand le brave homme fut parti :

« Paul, dit la jeune fille sans regarder son ami, pardonne-moi d’avoir décidé sans toi notre départ ; il est nécessaire. »

Il répondit amèrement :

« Il suffit que tu le désires. »

Au bout d’un instant, comme elle se taisait, Paul reprit, d’un ton qu’une inquiétude secrète rendait plus doux :

« Où irons-nous en partant d’ici ?

— Je ne sais, dit-elle après avoir hésité.

— Cela dépend de toi seule, dit-il ardemment ; car moi je n’ai d’autre vœu, d’autre ambition que de te suivre et de ne jamais te quitter, quelles que soient les conditions auxquelles je doive me soumettre pour obtenir ce bonheur. Eh bien ? demanda-t-il, voyant qu’elle se taisait.

— Avant de te répondre, dit Aline, hésitant encore, laisse-moi me recueillir et m’interroger ; on prend mal une décision dans le trouble.

Fort bien, reprit-il avec une amertume nouvelle. Quant à moi, mon cœur me parle si haut que je n’ai pas besoin de l’interroger. »

Peu de temps après, ils partirent, Ali monté sur le vieux cheval de Favre, celui-ci et Paul à pied. Ils suivaient le même chemin qu’ils avaient suivi l’année précédente, accompagnés d’amis joyeux et de ce vieillard qui se rendait, souriant, à sa tombe.

À revoir ces lieux, toutes les bouffées du printemps de leur affection leur revenaient au cœur. Déjà, en ce temps, qu’ils étaient heureux de se connaître ! Ils marchaient en causant, séparés des autres, à quelques pas de Favre comme aujourd’hui. -Par moments, le regard mélancolique d’Aline semblait chercher au détour des routes le père si tendre qu’elle avait perdu ; et Paul, en pensant à lui, ne pouvait s’empêcher de mêler à ses regrets une égoïste pensée Aline, à côté de son père n’eût jamais pénétré si avant dans les spectacles qui l’avaient troublée, et, sous les yeux de M. de Maurignan, leur intimité, continuée sans interruption, eût à jamais écarté la rencontre fatale de Rosina. Leur amour se fût développé sans obstacles ; elle serait maintenant sa femme, ou du moins sa fiancée ; il se serait fait digne d’elle à force d’amour.

Mais au milieu de ces tristesses, de ces craintes, quand Paul rencontrait le doux regard qui cherchait le sien, il se demandait quel obstacle, quel malentendu pouvait séparer deux êtres si irrésistiblement tournés l’un vers l’autre, qu’ils avaient besoin sans cesse de compléter l’un en l’autre leur impression, leur pensée. Il tressaillait alors d’espérance, et, sous le soleil déjà chaud, foulant d’un pas vif la verdure nouvelle, il ne voyait de tout ce qui l’entourait que ce cavalier gracieux en qui pour lui, maintenant, la femme perçait de toutes parts, et qui, nonchalamment ployé sur sa monture, tantôt regardant le ciel et la montagne, tantôt son ami, semblait aspirer et fondre dans son regard toutes ces harmonies, pour en composer la plus humaine et la plus puissante, l’amour ; amour pur, calme et bleu comme le ciel de la montagne, et qui, tout en remplissant d’âpres délices le cœur du jeune homme, le faisait rêver d’éternité.

Arrivés sur le plateau d’Anzeindaz, ils laissèrent à Favre la garde du cheval, et pénétrèrent dans le chalet où s’était exhalé le dernier souffle de M. de Maurignan. Sauf les ustensiles enlevés par l’armailli, toutes choses étaient les mêmes : le lit grossier sur lequel on avait couché le mourant était là près du foyer ; la plupart des objets qu’avaient touchés ses derniers regards étaient encore en ce lieu ; cette chambre, asile des dernières pensées, était la vraie tombe.

Paul avait craint pour sa compagne une émotion trop vive ; mais en la voyant ferme sous sa pâleur, il dit à demi-voix :

« Veux-tu rester seule ?

— Sans doute, répondit-elle vivement, seule avec toi. »

Heureux de cette parole, il reprit bientôt :

« Laisse-moi te dire le souvenir qui me remplit ici tout entier : ce dernier regard de ton père, dont je ne compris pas alors tout le sens, et par lequel il nous fiança l’un à l’autre…

— Je le vois aussi, murmura-t-elle.

— Aline, ton père mourant a consacré notre mariage… Veux-tu joindre ici ta main à la mienne ? »

Il attendit une réponse ; mais il vit la jeune fille devenir plus pâle encore.

« Je t’aime uniquement, dit-elle enfin, nous ne pouvons être séparés. Cependant… cette union que tu désires… laisse-moi le temps d’y penser encore… J’en ai besoin. »

Une flamme où l’âpreté se mêlait à la passion, par l’effet d’un ressentiment douloureux, brilla dans les yeux de Paul. Étendant la main vers le lit funèbre :

« Soit ! s’écria-t-il ; eh bien ! moi seul vais jurer ici, et moi seul serai lié ; mais je le serai ! Je jure amour et fidélité pour la vie, moi, Paul Villano, à Aline de Maurignan. — Et que tu consentes ou non à notre union, mon serment reste le même ; à toi seule, toujours, tout mon cœur, toutes mes forces, tout mon dévouement ! »

Elle fondit en larmes pour toute réponse ; brisée par tant d’émotions, elle s’affaissa près du lit funèbre et, la tête appuyée sur ce bois grossier, pleura longtemps, la poitrine soulevée de sanglots. Quand elle voulut se relever, Paul, resté près d’elle, lui tendit la main. Aline la saisit dans les siennes, et levant sur son ami un regard où l’adoration se mêlait à la tendresse, elle appuya ses lèvres sur cette main. Ému, presque mécontent, bouleversé jusqu’au fond de l’âme par cette caresse, qui semblait une demande muette de pardon, une timide prière, il releva la jeune fille vivement. — Bientôt après, ils reprirent le chemin de Solalex.

Le lendemain, ils quittaient ce haut vallon, devenu pour eux une patrie, et la plus chère. Favre les conduisit de Grion à Villeneuve, au bord du Léman, et, après avoir embrassé le bon montagnard et l’avoir comblé au delà de ses espérances, Aline et Paul montèrent sur l’Helvétie, un des bateaux à vapeur qui, suivant la courbe du lac, font escale sur la côte vaudoise.

Ils venaient de changer de monde. Au sortir de ce grand silence de la montagne, le bruit, les cris, l’agitation du port et des voyageurs ; au lieu de l’air vif, transparent, éthéré des cimes, une atmosphère plus dense, presque étouffante. On était à la fin d’avril, et, depuis plusieurs jours, un soleil sans nuages dardait ses rayons sur la belle vallée du Léman. Autour d’eux se dépliaient, sous les monts qui les abritent, anses, ports, vallons, châteaux, villes, et tout le panorama de ces rives tant admirées.

L’eau bleue se parait de crêtes d’écume, et le sillage du bateau s’allongeait au loin, vers ce point de l’espace qu’ils venaient de quitter, mais où leur cœur habitait encore Oppressés, ils se taisaient.

Les grands yeux d’Ali, fixés sur le paysage, ne contemplaient rien de visible. Paul, accoudé sur le bord du bateau, le haut du visage à demi voilé par sa main, semblait absorbé par le spectacle des vagues, mais ne regardait que sa compagne, et, plongé dans cette adoration silencieuse, le regard brillant et attendri, il retrouvait l’éblouissement de cette heure où il avait découvert une femme dans Ali.

De tous ses mouvements, de chaque expression de ses traits, de ces grâces charmantes, qui étaient les siennes à elle seule, il s’enivrait, et ses regards ne s’écartaient d’elle que pour se porter avec une jalouse inquiétude sur les autres passagers. Mais, à l’indifférence des hommes qui passaient et repassaient près d’Ali, à l’attention discrète dont les femmes honoraient ce beau jeune rêveur, il était évident que son déguisement n’était nullement soupçonné.

Il était difficile qu’il pût l’être, grâce à l’aisance avec laquelle Aline portait son costume. On était en droit assurément d’admirer l’élégance de la taille de ce jeune homme, la grâce accomplie de ses mouvements, la beauté tout idéale que donnait à ses traits une rare expression de pureté ; mais tout cela, comme à Florence, passait aisément pour distinction native et aristocratique, et la simplicité de la pose et des manières ne laissait place à aucun soupçon.

En pareil cas, en effet, c’est l’embarras surtout du déguisement qui le trahit. Aline, dès l’abord, avait rejeté cet embarras par une forte résolution, et l’habitude avait achevé de le détruire. Cependant, lorsqu’elle rencontrait les regards de Paul, avant qu’il se fût hâté de les détourner, des nuances roses passaient sur son visage, à demi caché sous l’ombre d’un feutre à larges bords ; elle se reprenait à marcher à petits pas dans la longueur du bateau, et retombait en soupirant dans sa rêverie.

À mesure qu’ils gagnaient le milieu du lac se dressaient derrière eux les cimes bien connues du Moeveran et des Diablerets, entre lesquelles, au défaut de leur vue, leur pensée marquait la place d’Argentine. C’était là-haut que gisait, effacé, enfoui dans les vapeurs bleues, ce pli de terre, si vaste en leur cœur, où ils avaient joui d’une vie si pure, si élevée, si unique peut-être.

« C’est lui, n’est-ce pas, que tu regardes, le nid déserté du bonheur ? » murmura la voix de Paolo à l’oreille d’Aline.

Elle tressaillit, prit le bras de son ami et l’entraîna pendant quelques pas, sans répondre. En se penchant, il vit aux paupières baissées de la jeune fille des gouttes d’eau qui brillaient sous la lumière, comme de toutes parts l’onde autour d’eux. Ils s’appuyèrent sur le bord du bateau, dans un endroit solitaire.

« Paul, dit Aline, à Genève… je partirai pour la France.

— Mais non pas seule ? s’écria-t-il vivement.

— Là-bas, je reprends mon nom… et vis-à-vis de ceux qui me connaissent… tu ne peux m’accompagner…

— Voilà le fruit de tes méditations ? dit-il.

— Ne sois pas amer, je t’en prie !… Je souffre comme toi… Ce n’est d’ailleurs qu’une séparation momentanée…

— Mais à quoi bon, grand Dieu ! ce malheur, qu’il est si facile de ne point subir ?

— Depuis longtemps des affaires… me réclament… »

Il s’écria « Des affaires ! » avec colère et dédain.

« Tu as raison, dit-elle tristement ; ce ne serait point assez. Il y a de plus… pour nous deux… le besoin de réfléchir…

— À quoi ?… Pourquoi ? reprit-il avec un emportement à grand’peine contenu. Notre attachement l’un à l’autre serait encore une question à agiter ? un problème à résoudre ? Il ne serait point irrévocable ! Et qu’avons-nous à dire, à penser, chacun à part ? Moi, rien ! Ne savons-nous plus nous parler et nous entendre ? Entre deux êtres libres, qui s’aiment, je cherche en vain l’opportunité d’une réticence, d’une séparation… Je ne la vois pas. »

La tête baissée, les joues couvertes de rougeur et de larmes, Aline murmura :

« Je t’écrirai. »

PAUL À ALINE.

Je ne quitterai pas Genève. Ne pouvant te suivre, où tu m’as laissé je reste, vivant ici des traces de ta présence d’un jour. Dans cet air où tu as passé, au milieu des objets que tu as touchés, en face de ce divan où tu t’es assise, je te revois, j’entends encore tes paroles ; tu me sembles encore passer devant moi avec cette démarche et cet air… Tout ce que tu fais, les plus légères choses, tombe dans ma mémoire et s’y grave — surtout les souvenirs de ces derniers jours, quand, au moment de te perdre, hélas ! toutes les forces de mon être, tendues vers toi, s’appliquaient à te retenir. Mais cette image qui glisse ainsi devant moi n’est plus que ton fantôme. Tu ne m’entends plus, ne me réponds plus…

Ah ! chère adorée, que penses-tu d’être ainsi partie ? Se quitter, quand on s’aime, cela est vraiment insensé. Je ne comprends pas ton départ. Il est certain que tu ne m’as rien dit qui donnât à ce départ la moindre apparence de raison sérieuse ; tu ne m’as pas tout dit. Tu caches à cet égard un sentiment secret ; et c’est cela, vois-tu, qui m’épouvante et me plonge par moments dans une agitation où je souffre des tortures… Me rejeter, toi !… serait-il possible que tu voulusses me rejeter, Aline, toi qui tiens dans tes mains chéries ma destinée ? Mais tu m’aimes : tu ne peux être implacable ; tu ne saurais m’écarter de ton cœur, ni le vouloir. Nous séparer, songes-y bien, est impossible. Et d’abord, j’accepterais tout plutôt……

Je ne suis pas digne de toi, je le sais ; mais impose-moi les épreuves que tu voudras. Purifie-moi par la souffrance, par le temps même, si tu n’as pas assez confiance dans cette flamme de feu sacré qui a renouvelé tout mon être, qui me consume en ce moment loin de toi.

Ah ! mon Ali ! quand je songe à ce que nous sommes l’un pour l’autre, quand je me reporte à ce rêve d’amour céleste vécu là-haut, à cette pénétration si profonde… je sens qu’il est impossible ni à ta volonté, ni à la mienne, et même aux événements, de nous séparer.

Ne le crois-tu pas ainsi ?

Parle-moi, je t’en supplie ! Quand ta lettre m’arrivera-t-elle ? Tu n’es partie que d’hier !…

Nous écrire !… je te le répète, c’est insensé. Des affaires ! Voilà bien… prends un intendant sûr. Que t’importe ? Et puis il n’y a, vois-tu, qu’une solution vraie, simple, qui sans cesse me vient aux lèvres, que je n’ose te répéter, puisque tu ne réponds pas ; mais la vérité tout entière est que nous ne pouvons pas être séparés. Quoi que tu décides, ami, amant, époux, je suis à toi de toutes mes facultés, de tout mon être… Ma vie entière n’est plus qu’une aspiration vers toi.

Sans cesse, là, dans ma solitude, réunissant le souvenir du passé au sentiment du présent, je retombe dans cette sensation indicible de la découverte où le ciel s’ouvrit à mes yeux, où je te vis femme ; où de cette amitié, sans nom possible, pleine de pressentiments, de ravissements secrets, je me sentis tout à coup emporté sur des ailes de flamme à ces sommets de l’amour que jusqu’ici nul autre sans doute que ton amant n’a pu atteindre ; car dans ces bas-fonds de l’habitude où se traîne la vie ordinaire, la femme, être fugitif, indécis, à demi étranger à l’homme, n’est que l’ébauche d’une âme et trouble surtout les sens. Toi, déjà mon frère, mon ami, centre déjà de toutes mes pensées, de ma plus vive tendresse, moitié de ma vie, toi, cette puissance de plus !… Quand ces idées, quand ces deux courants d’amour se rencontrent en moi, j’éprouve toujours le même coup de foudre ; je m’agenouille, palpitant, devant le miracle, et me reprends à t’adorer avec des joies nouvelles. Il ne manquait à l’enchantement que ce philtre, et tu l’as versé. Ô cher être unique ! J’ai beau considérer tous ceux que j’ai connus en cette vie, toi seul es complet. Tu m’offres l’infini dans l’être ; tu es divin !

Quand j’étudiais, enfant, nos classiques, les passages qui me frappaient de l’intérêt le plus vif, que je ne me lassais point de relire, c’étaient les scènes où se révèle au héros la divinité protectrice, alors que « la grâce de sa démarche trahit la déesse. » Et moi aussi, comme le héros, je demeurais éperdu. Que de fois j’ai relu surtout l’admirable page, tout imprégnée d’amour mystique, où Minerve, quittant la figure de Mentor, se révèle aux yeux de Télémaque ébloui. Je devenais Télémaque, et devant la belle déesse autrefois compagnon fidèle de mes épreuves et de mes travaux, je me sentais agité, sous un tremblement respectueux, de l’émotion la plus délicieuse et la plus tendre. — N’était-ce pas prophétique ? Ô chère et sacrée déesse ! ne te dérobe pas comme les autres à mes soupirs. Accepte cette union de la terre et du ciel, éternellement rêvée par l’homme ; laisse-moi mourir peut-être d’un bonheur trop grand, et non de cette horrible langueur, loin de toi.

Souvent, je souffre à ne pouvoir te peindre l’horreur de l’angoisse où je suis plongé, quand je me vois sous ton œil de femme dans le passé, dans ce cruel passé de Florence, où je t’ignorais si profondément, où rien de semblable à toi ne m’eût semblé possible, où tu ne m’avais point encore abreuvé de tant d’idéal d’amour. Là, te parlant d’une autre, à toi !… te rendant témoin… Une honte, une amertume insupportables alors me remplissent. Oh ! qui effacera ces souvenirs et de ton esprit et du mien ? Hélas ! il me semble en ces moments que nos liens sont détendus ; je te vois alors dans une autre sphère, loin de moi, qui, du fond de mon ombre, ne puis t’atteindre. Ta métamorphose, qui m’enivre, me cause aussi mille terreurs ; tu deviens pour moi plus idéale, plus sévère, plus éloignée, en même temps que mon ardeur à franchir la distance qui nous sépare est cent fois plus vive.

Quelquefois je me sens perdu… Mais alors je m’écrie vers toi, mon Ali, frère si intime et si tendre, âme chérie, qui se confondit si souvent avec la mienne ! Je me reporte à ces jours de la montagne où nous vécûmes si étroitement unis. Je sens que tu ne peux m’abandonner, que tu m’appartiens par ton propre cœur ; je reprends confiance, je m’élance vers toi.. Mais de nouveau je retombe dans le doute et dans la tristesse, car tu m’as quitté. Ces alternatives épuisent… Crois-tu que les forces humaines y puissent tenir longtemps ? Je t’aime d’amour… tu le sais… Ton regard fier et doux arrêtait les paroles sur mes lèvres, mais tu le sais… J’ose te l’écrire, et si tu pouvais deviner avec quel saisissement, quelles délices… quelles terreurs !… Je t’aime, Aline, et ce n’est plus en moi qu’est ma vie.

ALINE À PAUL.

Mon ami, je suis depuis deux heures à La Chesneraie. Ma bonne miss Dream m’a embrassée en pleurant, et, tout d’une haleine, m’a raconté ses inquiétudes, ses embarras, ses travaux. J’ai refait connaissance avec les habitants du domaine J’ai revu le jardin et le bois, le bel horizon, le cabinet de mon père et sa chambre ; partout, ici, je retrouve sa chère présence, et aussi ma première enfance et ma jeunesse, qui me rient dans tous les coins. Mais je n’ai fait que traverser tout cela pour venir à toi plus vite, et me voilà, sous prétexte d’une grande fatigue, enfermée dans ma chambre pour y causer avec toi.

Plus de cent lieues nous séparent, mon Paolo ; depuis deux jours écoulés je n’ai pas entendu ta voix ; cela me semble étrange, horriblement triste, et déjà, dans ce nid de famille où je suis née, où j’ai grandi, je me sens comme en exil.

Ce départ m’a rempli d’une agitation que je n’ai pu calmer encore. Te quitter, va, je le sens bien, c’est résister à une force vivante, à une de ces lois qui sont l’ordre vrai des choses. Tu es devenu le centre de ma vie ; tu es toute ma famille en ce monde, frère chéri. Notre parenté vient d’un fluide plus pur que le sang, et ces quelques mois passés ensemble ont noué entre nous des habitudes éternelles.

Aussi ai-je déjà peur de ne pas trouver ici le calme que j’y suis venue chercher. Je voulais mettre plus d’ordre et de précision dans mes idées ; mais quel trouble et quel désordre que de ne plus être avec toi ! Et puis, tu souffres de mon départ, tu m’accuses, je le sens, et le poids de ta souffrance, jointe à la mienne, et ton mécontentement, m’oppressent, me causent un tourment presque insupportable. Sois plus calme, je t’en prie, pour que je le sois moi-même, que je puisse méditer sérieusement sur notre destinée, et la comprendre et la vouloir telle qu’elle doit être.

Tu t’es refusé à comprendre mon départ, et je ne t’en ai point donné, je le sais, une explication complète. Mais peut-être vaut-il mieux la suspendre encore. Dans la situation nouvelle où nous sommes, quant à cette différence que tu pressens entre nous, et qui doit être effacée, lequel de nous deux se devra rendre au sentiment de l’autre ? Je désire, j’espère que ce sera moi. Mais laisse-moi me recueillir un peu dans la solitude. Depuis le changement qui s’est fait en toi, notre intimité n’est plus la même ; un embarras invincible paralyse nos épanchements et force à se baisser sous tes yeux les miens, qui s’y noyaient autrefois.

La question posée actuellement entre nous, et qui prend sur notre sort une importance décisive, est celle précisément à l’égard de laquelle l’éducation, le naturel peut-être, ont établi entre nous de telles dissemblances, que peut-être nous est-il impossible de nous bien comprendre, réciproquement. Tu sais quel monde nous avons traversé ensemble ; ce que tu ne peux savoir, c’est de quelles hauteurs j’y suis descendue, et par conséquent l’ineffaçable impression qu’il a produite sur moi.

Tandis que l’éducation donnée aux hommes les soumet aux tristes enseignements de la vie, qui, reçus trop tôt, détruisent d’avance les révoltes d’une conscience non encore formée, j’ai grandi, moi, dans une sainte ignorance, grâce à laquelle, nourrie d’études saines et pures, je m’élançais vers l’idéal du juste et du beau avec l’ardeur d’une plante vers la lumière. Dans l’état moral où se trouve l’humanité, l’ignorance du mal, vois-tu, est la première vertu que l’éducation devrait s’attacher à préserver. Tout ce dessous de la vie, ces coulisses du grand théâtre, cet égout qui roule ses fétidités sous la cité étalée en plein soleil, tout cela pour moi, pendant vingt années, fut comme s’il n’existait pas, et, loin de savoir alors que je jouissais d’une illusion enchantée, je me croyais seulement à l’aube du jour sublime et radieux que j’attendais. Ma sœur, tout à coup, me jeta de ce rêve dans le monde réel ; mais, étourdie de ma chute, je doutais encore ; je voulus savoir, et pris cet habit, sous lequel tout aussitôt l’impureté vint à moi, me fit fête et me promena dans son palais.

Ce que j’ai vu sous mes yeux, ce que d’odieuses confidences ont appris à mon oreille, ce qu’il m’a été donné de découvrir d’infamie, de lâcheté, d’abjection, dans ce monde où mon pied ne s’est posé qu’en passant, à jamais, vois-tu, mon âme en sera troublée. Je suis comme un voyageur qui, s’approchant d’une source pour y boire, la voit remplie d’immondices, au milieu desquelles nagent des reptiles affreux ; il fuit, pénétré d’un tel dégoût, que sa soif se trouve éteinte, sans avoir été satisfaite. Dans ce temps-là, tu m’accusais de mélancolie. J’endurais une souffrance extrême. Personnelle ? oui, sur un point où sans doute elle fut plus intime ; mais, à l’égard des choses en elles-mêmes, quoique désintéressée, non moins âpre. Le spectacle journalier de ce viol odieux, insensé, de l’être moral, qu’ils nomment leurs amours ; l’âme de la femme atrophiée par leurs systèmes, avilie par leurs injures, étouffée sous leurs baisers ; sa honte et sa misère, fruit de leurs joies ; eux-mêmes, au cœur des plus nobles dons de l’intelligence et de la bonté, nourrissant le ver de l’illogisme et de l’injustice, tout cela me jetait en des fièvres d’indignation et de douleur. J’eusse laissé là promptement cette horrible étude, si j’avais pu te quitter, et si la volonté ne m’était venue de chercher dans ces maux leur remède. Je le connais : tout mal est dans l’esclavage. Il faut donner à la femme l’indépendance par le travail.

Ne voudras-tu pas m’aider, cher et noble ami, à faire dans cette voie notre tâche possible ? Je ne comprends, crois-le bien, la vie qu’avec toi. Je t’aime d’un amour plus ardent que celui que tu me demandes. Je t’aime à n’avoir pas une pensée qui ne soit mêlée de toi, à ne pouvoir trouver en mon cœur une seule retraite où tu ne sois avec moi. Ici, comme à Solalex, je sens constamment ta présence ; tu remplis l’espace autour de moi, et ne le sais-je pas d’ailleurs ? tu es en esprit ici bien plus qu’à Genève.

Pardonne-moi ; il me faut un peu de méditation solitaire. J’ai besoin de sonder mes propres forces, de me poser en juge vis-à-vis de moi-même, et… d’ailleurs, je voudrais t’appeler ici qu’un obstacle m’arrêterait. Ce serait, avec nos mœurs ignobles, où nul respect n’arrête le soupçon, donner au marquis de Chabreuil, à ce débauché, û mensonge d’un ordre social hypocrite autant qu’abject ! le droit de me refuser son fils, qu’il a promis de me confier pendant un mois tous les ans ; pauvre chère enfantine conscience, déjà faussée, dont ma sœur désespéra, mais qu’elle m’a pourtant recommandée. Ne crains rien : nous ne pouvons être longtemps séparés. Pour quelque raison que ce soit, nous ne pouvons l’être. Ah ! si je n’avais pas su déjà combien profondément je t’aimais, je le saurais maintenant, dans cette absence. Écris-moi.


PAUL À ALINE.

Ces lâchetés, ces infamies, est-ce moi qui les ai commises, et dois-je en porter la peine ? Suis-je condamné à jamais pour l’amour fatal de Rosina ? Si tu exiges pour amant un être aussi pur que toi, où le trouveras-tu, mon Aline ? Il n’en est point. Tous, de bonne heure, hélas ! avant d’avoir compris l’amour vrai, nous sommes entraînés dans cette boue. L’opinion nous y pousse avec un sourire ; la famille tolère ; l’exemple corrompt ; de toutes parts, nous ne rencontrons que facilités, consentement, séductions. Que de femmes elles-mêmes, soi-disant chastes, n’auraient pour la virginité d’un homme qu’un sourire railleur ! Pèse tout cela et condamne-moi, si tu ne m’aimes pas assez pour me pardonner.

Craindrais-tu que j’eusse commis de ces lâchetés, que je juge comme toi inexpiables ? Te faut-il ma parole que je n’ai point, comme tant de pères de famille honorés et tendres, jeté préalablement des enfants à la voirie, avant d’aspirer aux joies du foyer ? Non, n’est-ce pas ? Tu me connais assez. Ah ! si tu savais avec quelle amertume je contemple ma vie passée ! avec quelle haine je renie ces fausses amours qui me font rougir devant toi ! J’en souffre par moments des douleurs insupportables, je voudrais me dépouiller de ces honteux souvenirs, et m’en laverais dans la mort, si j’étais sûr de revivre auprès de toi. Mais c’est comme ton amant, Aline, qu’il me faut vivre ; il ne me suffirait point d’être ton fils ou ton frère ; ton fils ! le fils d’un autre homme !… Ah ! si ta jalousie était pareille à la mienne, je l’avoue en frémissant, tu ne me pardonnerais pas.

Oui, j’en conviens, ce monde est insensé. Il ordonne des sentiments, de la raison même, comme de choses neutres à façonner à sa fantaisie, à imposer ou à supprimer çà et là. Depuis des siècles que l’homme se contemple, cherchant à saisir sa propre image et à la fixer en institutions, en usages, en lois, il ressemble à ces peintres qui, de la fusion harmonieuse de toutes les nuances dans la nature, n’en savent tirer qu’une, dont ils barbouillent tout. Chaque époque a son fard, ses postiches, et se contorsionne, pour ressembler à son bizarre idéal. Suivant le mot d’ordre parti comme une balle des mains de quelque joueur, la foule court et se précipite ; la mode est au viril ou à l’efféminé, au décolleté ou bien à la pruderie ; la femme doit être ceci et l’homme cela…

De liberté, de nature, de vérité, qui se soucie ? L’homme le plus souillé rugira si la fille qu’il aime a été trompée par un autre, et sa délicate ignominie rejettera cette chaste honte, pendant que la plus pure acceptera sans rougir… Ah ! vois si je suis sincère ! je reconnais, je sens qu’en toi comme en moi la jalousie, et la plus âpre, la plus ardente, n’est que trop légitime ; et peut-être pour le reconnaître a-t-il fallu que je t’aie connue comme frère avant de t’aimer comme femme ; car l’esprit humain, — ce grand raisonneur, dit-on, — vit bien moins de raisonnement que d’habitude.

Mais tout cela, je ne le sais que par toi, ma révélatrice. Avant toi, j’ignorais ce que maintenant je sais le mieux, et je n’étais encore que la moitié de moi-même. Je te sens à la fois différente de moi et semblable. Le lien qui existe entre nous est le plus fort de tous ceux qui puissent unir et river deux êtres. Déjà tu m’étais indispensable avant de me devenir nécessaire ; tu étais déjà la meilleure part de ma vie avant d’être mon ambition la plus ardente. Au bonheur tu as joint les délices, et trouvé en toi une puissance nouvelle pour devenir, en même temps que mon bien le plus sûr, mon aspiration.

Ne vois-tu pas que notre union serait l’idéal le plus splendide de l’amour ? Dans l’union vulgaire actuelle, l’homme et la femme, tout pétris de différences, presque étrangers l’un à l’autre, et dont l’amour n’a guère d’autre saveur que l’attrait des sens, — ils savent d’avance, par l’expérience d’autrui, que leurs joies seront fugitives, et peut-être suivies de regrets. Mais nous, mon Aline, déjà liés par les affinités les plus profondes, les plus éprouvées, frères autant qu’amants, sûrs l’un de l’autre comme de nous-mêmes, l’amour est pour nous le feu divin qui ne peut s’éteindre et qui doit, sans se consumer, pénétrer notre vie entière de sa chaleur et de ses clartés.

Ah ! l’oubli ! l’oubli !… je te le demande pour tout ce qui est tombé dans un passé disparu, mille fois abjuré, qui n’existe plus en moi. Suis-je encore l’homme d’autrefois ? Tu ne peux le croire. En regardant en arrière, je me vois moi-même sans me reconnaître, ne pouvant plus me comprendre. Je t’en conjure, ne me force plus à détourner les yeux de toi, ma lumière et ma pureté, pour les reporter sur ce passé trouble et infâme. Que veux-tu ? Ordonne-moi des choses possibles : je ne puis vivre sans ton amour !

Hier, après l’heure du courrier, je suis parti pour le Salève. Ma solitude me rend fou ; la tête me tourne ; cette tension vers toi, trop vaine, hélas ! me dévore. Le monde parfois prend à mes yeux des aspects bizarres. En le voyant du haut de la montagne si petit, je ne sentais plus que toi dans l’univers. Ici l’air me manque. Appelle-moi, je t’en supplie ! J’ai le besoin le plus ardent de te voir, et surtout là-bas, ma chère et charmante châtelaine… Quelques jours seulement ; puis je partirai… si tu veux.

Ta lettre contient des réticences. Pas une seule, je veux tout savoir. Tu me dois, comme toujours, toutes tes pensées. Comment puis-je combattre ce que je ne connais pas ? Dis-moi tout, je le veux, je t’en supplie ! Mais plutôt laisse-moi te parler, entendre ta voix !… Nous nous comprendrons bien mieux. Grand Dieu ! nous entendre ! nous expliquer ! Et sur quoi ?… pourquoi ?… Nous nous aimons ; nos âmes sont déjà confondues, et tu veux réfléchir, considérer, et tu nous sépares ! Aline, mon Aline, cela est vraiment insensé ! Envoie-moi la permission de partir. Je l’implore, et je l’attends… n’est-ce pas ?

ALINE À PAUL.

Tu es trop impatient, ami. C’est toi qui te refuses à comprendre. Tu demandes des explications nouvelles, quand je craignais d’en avoir trop dit. Moi, je te demandais un peu de temps, du calme, et je croyais cela nécessaire ; mais je le vois, cela ne me sera point accordé. Tu veux une solution à tout prix ; notre union te semble pouvoir s’accomplir demain. Eh bien ! tu te trompes : c’est impossible.

Je ne t’accuse point, je t’aime. Ce n’est pas sur toi, tu le sais bien, que je voudrais venger ce que j’ai souffert. Je n’ai pas de désir plus ardent que celui de le voir heureux, et pourtant… je ne puis encore m’empêcher de déplorer le jour où tu découvris que j’étais femme, et je pleure amèrement notre grand amour à jamais perdu. Je sais que mon sentiment te paraîtra faux, bizarre ; il n’est que trop réel.

Partis de points différents, il nous est difficile à cet égard de nous bien comprendre. Toi, de bonne heure mêlé au monde, habitué à ses mœurs, l’amour, quoi qu’on en ait fait, te passionne ; il te paraît le charme le plus puissant de la vie ; il est resté, malgré tout, ton idéal. Moi, devant la réalité mon rêve a fui, et cette passion, qui m’est apparue sous les traits de la débauche, me fait horreur. Je sais, je sens bien que je manque ici de froide raison, qu’à des conditions nécessaires il est fou de s’opposer, qu’accepter, en les respectant, les lois de sa propre nature, est le devoir d’un être intelligent… Mais, que veux tu ? dans un monde où l’orgie règne, tout équilibre est rompu ; l’excès y produit l’excès. Une réaction trop puissante s’est faite en moi ; l’épouvante et l’horreur m’ont donné des ailes, et j’ai fui… trop loin… Ces spectacles m’ont pénétrée d’une indignation farouche, de répugnances invincibles, et mon orgueil est devenu un ressort puissant, qui, sans prendre même conseil de ma volonté, me soulève… et que je ne puis ni ne veux briser.

La séparation de l’âme et du corps, cette doctrine si vieille, que le christianisme a exagérée, est le plus mortel des poisons qu’ait essayés sur elle-même l’humanité. En rompant l’unité dans l’amour comme dans la vie, elle fit naître la débauche, créa partout l’opposition, l’antithèse, l’immorale autant qu’absurde contradiction. C’est grâce à cette fausse division de toutes choses que l’esprit humain s’est attaché à saisir les différences plus que les rapports, les a creusées, déterminées, augmentées, créées au besoin. C’est grâce à cet esprit que l’homme et la femme, faits pour s’unir le plus fortement, pour vivre d’une seule et même vie, ont été fourvoyés en divers chemins. À force d’exagérer dans l’amour la différence, on a tué l’amour. Il n’est plus que le point unique où se rencontrent deux sexes ou deux intérêts ; mais en dehors de ce point nulle fusion possible, deux oppositions soigneusement préparées, deux êtres si divergents de vues, d’habitudes, et en apparence d’intérêts, que rien n’est plus impossible entre eux que cette unité, à laquelle les destinait la nature, et que tout en eux réclame. De là ce drame de l’amour, ce puissant martyrologe qu’ont chanté les Tasso, les Goethe, les Staël, les Prévost, ou le rire, plus triste encore, des Anacéron et des Parny…

Je te dis tout cela… Que te dire de nous-mêmes ?… Je donnerais tout autre bien de ce monde pour que nous eussions été élevés l’un près de l’autre dans la solitude. Mais ce désir est vain. Eh bien ! attends ; espérons. Et surtout, Paolo, rappelle-toi cette union si pure, si complète, que nous goûtions là-haut ; cette expansion incessante qui était le bonheur même, et qui était bien aussi l’amour. Etre ensemble nous était alors une joie toujours sentie, toujours vive, au sein d’un calme si profond et si délicieux !… Rappelle-toi la limpidité de ces regards, qui suffisaient souvent à l’échange de nos pensées. Crois-tu, mon Paolo, qu’il puisse exister un bonheur plus vif que celui que nous goûtions dans notre chalet, au coin de l’âtre, quand après de longs épanchements tu m’attirais dans tes bras, ou quand la tête chérie se reposait sur mon sein ? Alors je penchais aussi ma tête sur la tienne ; j’appuyais mes lèvres sur ton front ; nos cheveux se mêlaient ; mon sein, en se soulevant sous ton poids, se sentait avec délices pressé par toi ; je recevais chaque battement de ton cœur. Tu étais ainsi plus que mon frère, tu étais bien mon amant ; tu étais plus encore peut-être, et m’inspirant de toutes les tendresses de ce monde pour les verser sur toi, je t’aimais encore de la plus haute et la plus profonde, l’amour maternel. En ces moments, la parole était impuissante ; nous demeurions silencieux, nous voyant penser, nous laissant vivre d’une immense vie, portés sur l’océan de l’amour infini. Après de telles joies, que rêver ? Où veux-tu descendre ? Nous avons habité l’alpe blanche des pures amours, nous avons respiré l’air des hautes cimes, et tu voudrais nous ramener dans l’atmosphère écœurante des plaines, au milieu des miasmes d’une foule impure ?…

Oui, j’aurais toujours gardé mon secret, bien que j’eusse prévu d’avance de grandes souffrances près de toi. Notre amitié, qui était bien pourtant un amour, ne t’eût pas suffi sans doute… Je m’efforçais d’accepter d’une autre pour toi ces joies de famille, que je renonçais à t’offrir ; mais quelles amères jalousies !… Et maintenant encore… oui, je l’avoue avec toi, il y aurait là quelque chose d’odieux, d’insensé… Mais quoi ? toute voie tracée dans l’erreur aboutit à la souffrance. Oh ! c’est bien d’amour que je t’aime, va ; mais d’un amour qui ne ressemble en rien à celui des autres, et qui s’offenserait de lui ressembler. Paolo, toi si noble, ne sens-tu pas, combien la préoccupation exclusive où sont presque tous les hommes de ce triste amour est indigne de toi ? N’est-il pas devenu, vois, comme une maladie de l’espèce humaine ? Science, art, conscience, affections vraies, tout cela ensemble ne tient pas dans la vie autant de place qu’en donnent les sens excités, l’imagination frappée, à cette passion toute, presque toute sensuelle, qui remplit le monde de désordres, de violences, d’injustices.

Mais on a voué la moitié de l’humanité à n’avoir d’autre préoccupation, d’autre but, que les choses d’amour. N’était-ce pas livrer à cet affolement l’humanité tout entière et condamner fatalement à l’excès et au désordre un sentiment qui pouvait, qui devait être digne et grand ? À côté de lui, cependant, que d’activités fécondes ! que d’attachantes préoccupations ! Cet amour-là n’est pas toute la vie. Il meurt non-seulement avec la jeunesse, mais se détruit par ses propres joies, fragile de nature, et si flétri par les hommes… N’en trouble point cet amour sublime, âme et soutien des mondes, qui me donne par toi, avec toi, la confiance de l’éternité.

Je n’ose relire tout ceci. Tu voulais toute ma pensée, j’ai dû te la dire. La voici plus entière encore : je t’aime ! Ceci est plus fort que tout et doit tout sauver. Ne l’oublie pas. À toi.

Aline.
PAUL À ALINE.

Ne me parle plus de l’amour, tu me fais mal. Tu l’insultes, faute de le comprendre. Te l’entendre ainsi rabaisser, à toi !… Je ne puis te dire quelle souffrance… Ainsi parle un chimiste de la nature. Ce que vous ignorez, hélas, mademoiselle de Maurignan, c’est que tout véritable amant est un poëte. À cette heure de l’année où la terre, parée de guirlandes, sourit au ciel enivré, rêveuse là-bas, au milieu de vos lilas et de vos narcisses, les décomposez-vous pour savoir à combien de parties de carbone, d’azote, d’oxygène, vous devez leurs couleurs et leurs parfums ? Avez-vous compté les couches d’air qui vous composent ce mirage des cieux enflammés ?… Rejetez-vous de ces harmonies l’âme immense qui les remplit et qui fait palpiter la vôtre ? Ah ! chère insensée ! Toi sacrilége à ce point !… tu me désoles. Te voir aveugle, insensible ainsi ! Tu parles de choses qui te sont, hélas ! étrangères, cela est trop évident, et c’est là, là seulement, qu’est l’argument terrible, écrasant, qui me jette…

Mais je ne veux plus te parler de mon désespoir. Je n’en ai pas le droit, si tu ne peux le comprendre. Je veux te dire seulement que cela est impie, insensé, de vouloir séparer la rose de son parfum, et tes lèvres de ton âme. D’où viennent ton charme et ta beauté, si ce n’est de toi, de toi tout entière ? Et ce bonheur infini que j’eus autrefois, que tu me rappelles, de t’envelopper de mes bras, de te presser sur mon cœur, n’était-ce pas l’expression nécessaire, invincible, de la plus sublime tendresse ? Oui, grâce aux réalités chères et saintes qui formulent l’être, je puis te voir, te toucher, t’étreindre… Je veux dire, je pourrais… Ah ! cher Ali, tu ne le vois pas, mais tu veux follement refaire cette œuvre divine de la vie.

Tu blâmes cette erreur de la séparation du corps et de l’esprit. Tu la déclares immorale, et tu la subis, tu l’acceptes !…

Ah ! c’est vrai ! l’abjection existe ; mais toi, qui juges de si haut cet abîme, n’en peux-tu détourner les yeux, en effacer en toi jusqu’au souvenir ?

Ne me parle plus, ne parlons jamais des autres, de ces fous, de ces infâmes… Qu’ont-ils à faire avec nous ? Ne nous flétris pas de comparaisons semblables. Ne me parle pas de l’homme que je fus. Je t’aime. Il n’existe plus.

Oui, tu blasphèmes ! Cet amour dont tu oses parler avec mépris, c’est le lien éternel de tous les amours, leur père, leur créateur, leur Dieu ! Il est ce qu’il est, non ce qu’on l’a fait.

Ne vois-tu pas que, tournés l’un vers l’autre comme nous le sommes, notre destinée est de nous unir de l’union la plus complète ? Vivre séparés ! quand toutes les forces de mon être te désirent, quand ton cœur a besoin de moi ! Seuls tous deux, sans famille, abjurer ces joies, qui sont des vertus ! Pour avoir erré, un bandeau sur les yeux, en cherchant ma route, serais-je maudit à jamais ? La science en ce monde ne s’acquiert que par l’erreur, ne le sais-tu pas ? Hélas ! non, tu ne le sais pas ; ton défaut, à toi, c’est d’être sublime. Mais je t’en supplie, ne m’abandonne pas. Donne-moi la main, que je puisse te suivre et m’élever jusqu’à toi.

Écoute, il m’est impossible de comprendre pourquoi je suis ici, toi là-bas. Quel mal peux-tu craindre de ma présence ? On trouve facilement un prétexte. Ne serai-je pas ce que tu voudras ? Et je ne te parlerai que de ce qu’il te plaira d’entendre. Mais vivre ici, loin de toi, je n’y puis rien, c’est une agonie ; je manque d’air. J’éprouve une oppression insupportable, une inquiétude, une irritation, qui éclate parfois en emportements irrésistibles. Laisse-moi t’aller voir ou t’aller chercher. Je me calmerai près de toi. Nous nous comprendrons par un mot, par un regard, mieux que par cent lettres. Nous écrire !… Tiens, mes doigts se crispent autour de cette plume et l’écrasent. À quoi bon cette séparation ? Que peut-elle produire ? Rien. Tu raisonnes là-bas ! Ah ! pauvre chère adorée, laisse-moi vivre près de toi, et sans raisonner, sans même parler, te tout dire, t’envelopper de la contagion d’un puissant amour, te communiquer cette fièvre qui est, crois-le bien, l’expansion la plus haute et la plus sacrée de la vie.

Appelle-moi. Ne me refuse pas. J’attends ta réponse avec une anxiété mortelle. Je ne pourrais comprendre ton refus ; j’en serais désespéré.


ALINE À PAUL.

Viens, puisque tu le veux. Car tu es en ceci comme les autres hommes : ton désir est ta volonté. Je ne sais si tu fais bien. Mais il m’est trop difficile de persister contre tes prières. Viens donc, et, malgré la triste réserve de ces paroles, tu sais combien je serai heureuse de te revoir.

Tu passeras pour un cousin de miss Dream, et ton peu de ressemblance avec un Anglais n’importe guère ; ce ne sont pas les gens d’ici qui y trouveront à redire. Le domaine est isolé, et je n’ai fait savoir ma présence à aucun de nos voisins de campagne. Tu ne me trouveras pas oisive. Je fais la guerre à l’ignorance et à la misère ; tu m’aideras. Et maintenant, puisque tu dois venir, viens vite ; je ne songe plus qu’à ce bonheur.