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Aline (Ramuz)/II

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Aline : histoire
Perrin et Cie, libraires-éditeurs (p. 133-200).


DEUXIÈME PARTIE



I


Novembre était venu.

— Oui, dit un jour Henriette, il te faudrait au moins avoir de quoi mettre ton enfant au sec quand il sera là.

Aline prit son fil et sa toile et se mit à coudre. Sa mère avait fait le compte :

— Deux ou trois langes, quatre chemises et puis des mouchoirs ; tu as de la besogne tant que tu voudras et juste le temps.

La toile était grossière, les petits des pauvres n’ont pas des draps fins. Aline cousait ; les doigts s’envolent, l’aiguille brille ; mais c’est un ouvrage qu’elle n’aimait pas faire ; elle le faisait parce qu’il le fallait. Et Henriette la surveillait, assise à côté d’elle et disant à tout moment :

— C’est pas comme ça. À quoi est-ce que ça sert de t’avoir appris ? Regarde-moi ça. C’est tout plissé, une misère !

Elle prenait l’ouvrage et défaisait tout. Aline s’appliquait pourtant tant qu’elle pouvait. Seulement il faut que l’ourlet soit bien droit et il faut encore que les points soient égaux et faire attention de ne pas casser son fil : il y a tant de choses qu’on s’y perd. Et elles étaient là, rien que les deux, en face l’une de l’autre, avec l’hiver dehors.

Elles étaient là rien que les deux. La cuisine avait quatre murs et sa petite fenêtre. Il faisait triste. Elles ne parlaient pas.

Et Aline pensait au petit qu’elle aurait. Elle se demandait : « Comment est-ce qu’il fera pour sortir ? Est-ce qu’on a mal ? Oh ! on doit avoir bien mal ! » Elle se rappelait des amies qui avaient eu des petits frères. Elles disaient :

— On nous avait mises dans la chambre d’en haut, mais on a bien entendu maman crier tout de même.

Il y a la sage-femme qui vient et, des fois aussi, le médecin. Et Aline avait bien peur.

Puis elle se disait : « Comment est-ce qu’il sera ? Je me demande. Comme c’est drôle d’avoir un petit garçon ! Ou bien ce sera peut-être une petite fille. On ne sait jamais d’avance. C’est seulement quand ils sont là, ça fait toujours une surprise ; mais j’aimerais mieux un garçon. » Elle l’imaginait dans ses pensées ; il aurait une grosse tête et des cuisses comme des saucissons ficelés.

Elle voyait aussi la robe qu’il aurait mise. Ils font bien plaisir quand ils commencent à parler,

Et puis, tout à coup, elle se souvenait qu’elle n’était pas comme les autres. Les autres qui ont un mari peuvent être joyeuses et beaucoup rire ; elles mangent tout le jour pour avoir du lait. Le soir, à la fraîcheur, elles prennent leurs enfants ; elles s’en vont dans le village de porte en porte. On leur dit : « Comment ça va ? » « Pas mal, merci. » « Et le petit ? » « Oh ! le petit, regardez-moi ça ! » « Oh ! le beau petit ! » « N’est-ce pas ? Savez-vous combien il pèse ? Il fait déjà ses cinq kilos. » « Pas possible » ! Et la mère est tout heureuse qu’on ne veuille pas la croire.

Seulement, les enfants qui n’ont pas de père, ceux-là on n’ose pas les montrer. On les garde à la maison ; on les fait taire quand ils crient ; ils deviennent grands et vont à l’école, les autres enfants ne jouent pas avec eux, on leur donne des noms. Aline pensait : « Ce n’est pas seulement moi qui suis punie, lui aussi sera puni. » Pourquoi ? Et pourquoi est-ce que Julien ne serait pas puni ? Elle sentait qu’il y a dans la vie des choses qui sont bien difficiles à comprendre.

Les feuilles tombaient. Quand les feuilles tombent, l’une tombe, l’autre suit. Elles se montrent le chemin, elles disent : « Venez-y ! » et se plaignent un peu en touchant la terre qui est froide et noire ; et l’arbre reste en haut comme deux vieux bras qui attendent. Les bois ressemblent à des fumées, la campagne est mouillée et grise, avec les carrés noirs des forêts de sapins.

Il n’y avait plus dans le jardin que deux ou trois choux qui laissaient pendre leurs feuilles flétries ; les autres étaient cueillis et enfouis sous la paille dans un coin. On ne pompait plus au puits. On voyait les toits qui s’étaient montrés avec la chute des feuilles.

Ensuite on entra dans le mois de décembre. Aline continuait à coudre. Elle cousait du matin au soir. Elle cousait une chemise ; puis elle la mettait dans la corbeille ; et elle prenait un petit drap. Et le tas montait lentement dans la corbeille. Il n’arrivait rien d’autre dans sa vie.

Elle ne sortait presque plus, parce qu’on se retournait pour la voir et que les garçons riaient en dessous. Quelquefois, pourtant, elle était si triste qu’elle ne pouvait plus rester assise, et elle se sauvait dehors.

Elle allait un bout de chemin. L’herbe était courte et jaune comme du poil de bête et les buissons pareils à des pelotes de fil de fer. Elle marchait, le haut du corps en arrière, car son ventre devenait lourd. On voyait qu’elle était bien maigre. Quand il faisait sec, elle s’asseyait sous un arbre pour se reposer un petit moment. Elle aurait voulu pleurer, mais elle ne pouvait plus pleurer. Puis elle s’en revenait. Et sa mère lui disait :

— Qu’as-tu encore à courir ? quand on est comme tu es.

Et elle ne répondait pas, n’ayant plus le droit de rien dire. Elle n’avait plus que le droit de faire ce qu’on lui disait de faire. Et voici ce qu’elle aurait aimé faire, c’était d’aller vers sa mère et de lui demander pardon, de se mettre par terre devant elle et de poser sa tête sur ses genoux, pour que tout fût oublié, mais Henriette restait fermée et sombre ; et Aline n’osait pas. Et elle se remettait à coudre, pendant qu’on allumait la lampe.

Elle n’avait personne pour la plaindre. Il y a des paroles qui font du bien comme l’huile sur les brûlures. Elle n’avait que le silence. L’estomac lui faisait toujours bien mal. Il lui était venu aussi des taches jaunes le long du nez et un goût amer sur la langue. Ses joues étaient comme du papier sale. Elle avait tellement vieilli qu’on ne l’aurait pas reconnue. Et son ventre était devenu si gros qu’elle était effrayée de le voir.

Vers la fin du mois, il gela. Les glaçons pendaient en longues barbes blanches aux fontaines. On entendit les sabots des vaches, sonner sur la route durcie. Aline toussa davantage, couchant dans une chambre sans feu. Ensuite elle eut des engelures. Ses doigts étaient si gros et si raides qu’elle ne pouvait presque plus les plier ; souvent la peau crevait et le sang sortait. Son aiguille lui paraissait pesante comme une barre de fer. Le petit chat jouait avec son peloton.

Quand vint Noël, les cloches sonnèrent. C’est le jour de la joie et des promesses. On fait l’arbre dans l’église et les enfants viennent et les femmes viennent aussi pour voir. D’abord il fait sombre ; on chante et on allume les bougies. Elles sont comme des petites larmes qui bougent parmi l’arbre vert et les noix d’or pendues. Le sapin est un grand sapin qui touche presque au plafond. Et il y a une bougie tout au bout, avec une grande étoile, parce que, dans la nuit de Noël, les bergers virent l’étoile et l’ayant suivie virent l’étable, la crèche et l’enfant Jésus. Mais Aline pensa que le bon Dieu l’avait abandonnée à cause de son péché.

Puis, à minuit, la nuit de l’an, elle pensa : « Qu’est-ce qui va venir » ? Qu’est-ce qui peut venir, quand le malheur est là ? Deux ou trois mois qui passent et le petit enfant ; et les saisons qui tournent comme une ronde sous les arbres. L’année s’ouvrit devant elle : c’était une longue route nue et droite où il faut marcher. On ne voit rien, loin devant soi, rien que la route. Elle fermait les yeux. Est-ce qu’on peut arrêter le temps qui passe ? Ce n’est pas même de l’air qui passe qu’on sent passer ; on ne sent pas le temps et on ne le voit pas, mais il passe quand même. Et le petit bougeait en elle. Elle se disait : « Les choses viennent, on ne peut pas les empêcher. »

Le froid dura longtemps, car l’hiver était rude. Puis le ciel, comme une bouche ouverte, souffla une grande haleine chaude qui fit mollir les routes et tomber la neige des toits et verdir l’herbe dans les prés. On dit : « Voilà l’hiver qui est bien malade. » Et les enfants couraient devant les maisons.

Bientôt les vents de mars s’élancèrent d’au delà les montagnes, bondissant par-dessus le lac qu’ils remuent. Ensuite, alourdis d’eau, ils vinrent heurter les nuages dans un grand choc qui fendit le ciel ; et le ciel croula avec un grand bruit. Alors le soleil éclata, et les primevères fleurirent.

Il y a comme une voix qui encourage à vivre à cet endroit de l’année. Elle est dans l’oiseau qui crie, dans le jour et dans les bourgeons qui se gonflent. Le printemps saute sur un pied par les chemins. On voit les vieux qui viennent sur la porte et hument l’air comme un qui a soif et font trois pas dans le jardin, levant la tête vers le bleu. Seulement on vit mieux aussi les taches bleues autour des yeux d’Aline et les deux trous dans ses joues.

Le jour de la délivrance approchait.


II


Au milieu de mars, elles eurent une première alerte. Henriette pensa : « Pourvu que le petit ne vienne pas avant terme, ça serait tout à la fois. » Et, comme elle était précautionneuse, elle appela la sage-femme.

La sage-femme vint un matin et entra sans heurter et dit :

— Bonjour, ça ne va pas ?

Elle avait une figure noire et une petite moustache. Elle prisait, ensuite elle éternuait et elle prisait de nouveau. Elle avait toujours une goutte brune qui lui pendait au bout du nez. On ne savait plus quel âge elle avait. Et si, parlant de quelqu’un, on disait :

— Il tourne bien mal.

Elle, elle répondait :

— C’est le plus gros garçon que j’aie vu.

Et quand on parlait de quelqu’un d’autre :

— Il est venu sans qu’on s’y attende.

Elle voyait le monde de cette manière. Elle avait toutes sortes de recettes dans son métier, et l’habitude faisait qu’elle s’essuyait tout le temps les mains à son tablier. Elle disait aux femmes :

— La belle affaire ! toutes y passent, il n’y a qu’à vouloir.

Et on disait d’elle :

— Il faudrait aller loin pour en trouver une pareille. Ça ne lui fait ni chaud ni froid.

Enfin, étant bien payée, avec un cadeau à chaque baptême, elle avait pu mettre de l’argent de côté, ce qui augmentait sa réputation.

Elle examina Aline. Elle la trouva, comme elle disait, pauvre de sang et bien nerveuse ; mais il est connu que la jeune génération ne vaut pas l’ancienne ; et puis, les circonstances n’étaient pas pour aider. Elle tournait autour du lit en se mouchant dans son grand mouchoir rouge, parlant beaucoup, et répétant :

— Oui, oui, on n’en est pas encore là.

— Seulement, ajouta-t-elle, d’ici trois semaines, je ne dis pas.

Et il arriva comme elle avait dit. Avril parut, poussant devant lui ses petits nuages comme des poules blanches dans un champ de bleuets. La journée avait été chaude. Les feuilles dépliées se dressaient dans l’air, ayant pris des forces ; et on voyait trembler sur la campagne. Les douleurs commencèrent dans l’après-midi ; avec le soir, elles grandirent. La sage-femme dit :

— Hein ? je ne m’étais pas tant trompée.

Et, comme Aline gémissait :

— Ma fille, reprit-elle, crie seulement, ça soulage ; et puis pousse quand tu sentiras que ça vient.

Après quoi, elle troussa ses manches pour être prête, mais rien ne pressait. Henriette avait mis sur le feu la grande marmite pleine d’eau. Les bûches pétillaient ; elle s’occupait, comme une ménagère qui prépare le repas. Mais elle était bien émotionnée, quoiqu’elle s’en cachât. Ce qu’il faut surtout, dans ces moments-là, c’est de ne pas perdre la tête. Et elle se raidissait. La vapeur était rose, l’eau bouillait.

La sage-femme but son café et mangea un morceau de pain et de fromage. Elle coupait son fromage sur la table avec la pointe de son couteau et piquait dedans d’une main ; de l’autre elle mordait son pain, elle vidait sa tasse à petites gorgées ; et puis la remplissait, disant :

— Moi, j’aime le café, ça me donne des forces. Mais il me le faut chargé à la cartouche.

Et elles attendirent toutes les deux.

Dans la nuit, les douleurs devinrent plus vives. Aline commença de crier. Elle criait par intervalles, doucement, puis plus fort en montant et cessant tout à coup ; alors elle se plaignait ; et les cris reprenaient, longs et ensuite aigus comme des pointes de rocher ; et quand elle était épuisée, sa tête tombait en arrière ; et puis sa gorge se resserrait et les cris recommençaient. La sage-femme se frotta sous le nez.

— Oui, oui, dit-elle de nouveau.

Et elle se moucha de nouveau, car elle faisait toujours ainsi.

— Ne vous effrayez pas, j’examine, ça va ; on crie, vous savez, c’est les nerfs.

Elle avait son amour-propre, qui était de faire seule. Mais cette fois, c’était sérieux. Alors elle dit :

— Peut-être bien qu’un médecin ne serait pas de trop.

Le médecin arriva dans sa petite voiture. Il avait un grand cheval blanc qui trottait en levant haut les jambes. On entendit de loin le bruit clair des sabots sur la route, puis le roulement des roues ; et il parut. Il ôta sa pèlerine et son chapeau. Puis il se lava les mains avec de l’eau chaude et du savon. Et il entra dans la chambre en cachant sa trousse derrière son dos. La porte resta ouverte pour qu’on pût aller et venir. Le petit chat, éclairé par le feu, dormait, dans les copeaux, la tête entre ses pattes.

Quand tout fut fini, les lampes pâlirent ; c’était l’aube qui venait, grise et craintive.

— Ah ! dit le médecin, il est heureux que les enfants ne fassent pas toujours tant de façons pour venir au monde. On n’en voudrait plus.

Et, montant sur le siège, il toucha du fouet le petit cheval qui partit comme le vent, ayant mangé son avoine.

Mais la sage-femme était de mauvaise humeur. Elle dit :

— C’est encore un faiseur d’embarras. Je l’aurais eu aussi bien que lui.

Sur le lit, il y avait Aline et le petit qui était né. On l’avait enroulé dans des langes. C’était un garçon. Aline était assoupie. Elle était blanche comme la mort et ses cils faisaient de l’ombre sur ses joues.

La chambre était en désordre. On avait tiré le lit au milieu du plancher. La seille où on avait baigné l’enfant était auprès et, dans le coin, un tas de linges et de serviettes. Des habits traînaient sur les meubles.

Cependant les voisines, averties par la voiture du médecin, frappaient à la porte l’une après l’autre. Il y avait longtemps qu’elles n’étaient pas revenues. Quand on a fait ce qu’Aline avait fait, les honnêtes gens restent chez eux. Mais la curiosité était la plus forte. Et elles s’excusaient, disant :

— Je suis venue voir comment ça allait.

La sage-femme leur répondait :

— Ça va bien.

— Tant mieux, je repasserai.

Et, une fois qu’elles étaient dehors, elles disaient :

— Au premier enfant que j’ai eu ça a été bien plus facile. J’ai laissé faire, voilà tout. Seulement, cette Aline, elle est punie, c’est bien fait. A-t-on besoin d’un médecin ! Et puis l’enfant, ça ne doit pas être grand’chose, s’il vit.

Alors toutes applaudissaient. Et les langues branlaient comme les clochettes des vaches quand le petit berger claque du fouet.


III


Aline resta quinze jours au lit. Ensuite on lui permit d’aller jusqu’au grand fauteuil à dossier droit près de la fenêtre. Elle s’asseyait là et allongeait ses jambes engourdies. Pendant ce temps, qui fut le temps du répit, elle fut comme les malades qui ont un sommeil lointain dans tout le corps, et sont enfermés dans leur maladie, de telle façon qu’ils voient la vie effacée, comme un jardin dans le brouillard. Les gens qui passent, les nuages, les fleurs et le soleil semblent les choses d’un autre monde ; il y a une séparation qui s’est faite ; et la journée s’écoule d’un mouvement égal.

Puis Aline vit son enfant dans les bras de sa mère. Alors elle fut impatiente de l’avoir tout à elle, pour s’y attacher et s’empêcher d’être emportée et s’oublier aussi, car les petits enfants coûtent beaucoup de peine, ils se salissent, il faut les bercer, leur donner à manger et beaucoup d’autres choses qu’elle aurait voulu faire, mais elle était trop faible encore.

Elle regardait dehors. Des moineaux, tombant par grappes du toit, passaient devant les vitres comme des pierres noires. Un petit lilas se couvrait de verdure et ses feuilles encore froissées semblaient des papillons battant de l’aile aux souffles du printemps, mais la chambre était noire et triste, avec ses murs nus, ses poutres enfumées et sa fenêtre close. Henriette prétendait que l’air est mauvais pour les nouveau-nés. On respirait l’odeur aigre du lait.

L’enfant n’avait pesé que quatre livres le jour de sa naissance et son poids n’augmentait presque pas. Il avait une très grosse tête, comme tous les enfants qui viennent de naître, mais une tête plus grosse encore et un tout petit corps. Ce n’était rien qu’un peu de chair. Sa figure était comme une boule rouge où il y avait des plis qui étaient les yeux et la bouche, et deux trous qui étaient les narines. Il tenait ses poings serrés contre ses joues. Il n’avait pas de cheveux, ni de sourcils, mais une espèce de poil sur le front et sur les épaules.

On le mettait coucher dans une corbeille à linge posée sur deux chaises. Le fond était garni d’une paillasse de feuilles de maïs, avec un petit drap et, par-dessus, une couverture de laine et un gros édredon pour qu’il fût bien au chaud. Mais, sitôt qu’on l’avait posé dans son berceau, il commençait à vagir. Il avait un petit cri si faible qu’il fallait s’approcher pour l’entendre et son visage se gonflait et il entr’ouvrait ses gencives nues.

La sage-femme venait chaque jour, apportant les nouvelles :

— Vous savez, disait-elle à Henriette, on ne parle plus que de votre fille. Il faut voir ça, c’est comme un bâton dans une fourmilière. Et ce qu’on raconte ! que le bébé a une tache de vin comme la main sur la figure, parce que le père avait bu ; et puis tout le reste ; ils ont la langue mauvaise.

— Ah ! disait Henriette, laissez-les causer.

Peu à peu cependant Aline reprit des forces. Elle put se tenir debout, puis marcher. D’abord elle marchait en branlant ; elle sentait le poids de sa tête comme une lourde pierre qui la faisait pencher de côté. Mais ensuite ses pas s’affermirent. Elle prenait le petit contre elle et s’étonnait de ne pas le sentir, tant il était léger. Elle pensait : « Il ne pèse pas plus qu’une paille ; il faudra qu’il mange beaucoup. » Son grand bonheur aurait été de le nourrir elle-même, mais elle n’eut pas de lait, car tout lui fut refusé. Et l’enfant ne tétait au biberon qu’avec répugnance, se fatigant vite ; le lait de vache était trop lourd pour son estomac frêle. Aline disait :

— Bois, mon petit, bois vite, si tu veux être un grand garçon.

Seulement les tout petits enfants ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Ils n’ont qu’un peu de force pour remuer les jambes et il fait nuit encore dans leur tête comme dans une chambre aux contrevents tirés. L’amour lui-même ne peut rien faire. Aline apprenait ainsi ce que les mères apprennent quand le moment est venu. Elles se heurtent à cette vie obscure ; et puis, il y a tous les soins à donner et les cris à distinguer, qui sont ceux de la douleur et ceux de la faim et ceux dont on ignore la cause, dont on dit : « C’est de la méchanceté. »

Elle posait l’enfant sur la table et déroulait ses bandes. Le petit ventre nu se montrait, tout renflé et blanc comme un ventre de grenouille et la tête inerte roulait sur le coussin. Ou bien elle le baignait ; il était si petit qu’il suffisait d’une cuvette ; l’eau tiède ruisselait sur sa peau en petites boules brillantes comme de la rosée.

Aline avait les mains encore maladroites ; tantôt elles appuyaient trop fort et tantôt hésitaient. Il semble qu’un rien va briser ces membres fragiles. Elle se perdait par moment dans ces soins. Alors le monde s’en va. Il n’y a plus qu’un petit enfant sur une table. Elle souriait parfois comme au temps de son bonheur. Elle chantait :


Dodo, l’enfant do,
L’enfant dormira bientôt,
Dodo, l’enfant do,
Pour avoir du bon gâteau.


Mais son sourire ne s’ouvrait qu’à grand’peine comme sous un fardeau, et sa voix retombait comme un oiseau dans sa cage, parce que l’enfant pleurait. Il était si malingre qu’il faisait pitié.

Et sa douleur revenait. Et un soir encore ce fut la musique au village. Aline était assise près du berceau. On dansait à l’auberge, et ses souvenirs l’entraînèrent en arrière jusque sous le grand poirier. Et une autre fois qu’elle fouillait dans un tiroir, ce furent les boucles d’oreilles que Julien lui avait données dans le petit bois au commencement de l’été. La boîte de carton avec les petits personnages peints dessus était encore enveloppée de son papier de soie. Les grains de corail ressemblaient à deux gouttes de sang pâle. C’était tout ce qui restait de son amour, avec l’enfant. Elle se dit : « Et lui où est-il ? Ah ! il ne pense plus à moi. » Les larmes lui vinrent aux yeux et elle se moucha sans bruit.

Elle se soulevait ainsi, aussitôt reprise et ramenée, ayant comme une chaîne qui l’empêchait de fuir. Elle s’encourageait pourtant avec des paroles qu’elle se répétait dans le fond de son cœur, se disant encore : « Il faut bien que je l’aime, ce petit, tant l’aimer pour lui faire du bien et qu’il prenne de la vie. C’est un mauvais temps à passer. Quand il aura son année, il ira tout seul. Il faut bien que je l’aime, puisqu’il n’a rien que moi. Maman est vieille, et on ne sait pas, à son âge, ce qui peut arriver. Et puis il deviendra grand, pour quand je serai vieille aussi. » Et sa chair tressaillait en se penchant sur lui.

Cependant l’enfant n’allait pas mieux, au contraire. On le voyait s’éteindre et se plisser comme un fruit qui sèche. Il ne pouvait presque plus remuer, une humeur jaune suintait de ses paupières et sa peau était écailleuse. Aline regardait l’ombre se répandre sur son front bombé. Elle pensait : « Est-ce que c’est possible, est-ce que c’est possible ! » Elle sentait des forces invisibles et malfaisantes rôder autour de son enfant. Est-ce qu’elles allaient le lui prendre ? Un tout petit qui n’a point fait de mal. Et elle pensait : « C’est ça qui l’étouffe. Il a des choses qui se couchent sur lui. »

La sage-femme avait bon cœur et l’aidait. Le médecin venait aussi. Mais que faire ? Quand la maladie est là, que peut-on contre elle ? Les remèdes trompent le mal. On les prend pour les prendre et les docteurs font des ordonnances, mais est-ce qu’on sait où on va ? Les médecins ne sont pas les plus forts. La vie qui est venue sans qu’on le veuille s’en reva malgré nous, qui sommes peu de chose ; on se tord les mains ; et elle est partie. Et puis les tout petits qui n’ont pas de raison ne peuvent pas se défendre. Un jour, ils serrent les gencives, ils deviennent tout verts, et on dit : « Il est mort. »

— Voilà, disait la sage-femme, ça n’est rien pour les autres, mais quand on pense que c’est ce Julien qui est cause de tout ça !


IV


Julien, toutefois, était en bonne santé et content de vivre. Quand il s’était montré dans le village, après l’aventure d’Aline, on l’avait accueilli comme si rien ne s’était passé. On avait jugé qu’il avait bien fait. Ensuite ce sont des histoires qui ne regardent personne. Julien payait à boire à l’auberge et ses amis le recherchaient. Et comme on faisait cercle autour de lui, il finit par parler d’Aline ; il disait :

— Tu sais, c’est qu’elle ne voulait pas me lâcher, comme une sangsue, je te dis, tant elle était prise, hein ?

Les autres admiraient ses cheveux frisés, son front bas et la grosse veine qui se gonflait entre ses sourcils quand il s’animait. Ils pensaient : « Celui-là, il a eu au moins une femme qui l’aime. »

— Oui, reprenait Julien, je lui ai encore donné deux boucles d’oreilles en or. Elle ne me les a pas rendues.

Il frappait du poing sur la table en riant. Le petit vin vert qui sent le soufre sautait dans les verres. Et, parmi le silence, on entendait un vieux qui disait à la table du fond :

— C’est une bête qui vaut toujours bien ses quatre cents.

Mais le père et la mère Damon étaient inquiets pour l’avenir. Ils s’étaient dit : « Où est-ce qu’on s’arrête, une fois qu’on a commencé ? Il faut le marier. » Et ils lui cherchèrent une femme. Ils eurent de la peine. Ce n’est pas qu’il manque de filles qui seraient heureuses d’avoir un mari, mais les bonnes sont plus rares, et il faut bien des qualités. À la fin, pourtant, ils trouvèrent quelqu’un à leur convenance au village voisin. Celle qu’ils avaient choisie était riche et fille unique. Et, au commencement de mai déjà, Julien se fiança.

C’était le soir. La sage-femme dit en entrant :

— Il y a du nouveau et du beau. Voilà Julien qui vient de se fiancer.

Aline entendit de sa chambre. Elle sentit comme de la glace, puis comme du feu. Et, depuis ce moment, elle ne sut plus très bien ce qu’elle faisait.

D’abord le petit allait toujours plus mal. Il se refroidissait lentement. On avait beau chauffer des linges qu’on lui posait brûlants sur le ventre et mettre aussi des bouteilles d’eau bouillante autour du berceau, l’enfant demeurait engourdi sous ses couvertures ; seuls, ses yeux remuaient sans voir.

Vers onze heures, Henriette alla se coucher un moment, car elles veillaient chacune à son tour. Aline s’accouda près du berceau. Elle avait perdu conscience de ce qui l’entourait. Elle regarda son enfant. Elle pensa : « Quel nom est-ce que je vais lui donner, à ce petit ? Henri, à cause d’Henriette… ou bien peut-être… non. Il faudra, en tous cas, qu’on le baptise avant trois mois. » Mais elle se reprit bien vite : « Ah ! c’est vrai, il est trop malade, il faut attendre de voir. »

Et puis elle pensa : « Il a une bien grosse tête et les yeux tout collés ; mais il a un peu moins de poils par la figure quand même. C’est des poils qui tombent vite, on ne les verra bientôt plus. »

Alors elle se leva et se mit à marcher dans la chambre. Il n’y avait qu’un étroit passage entre le lit et le berceau. Elle allait jusqu’à la fenêtre et s’en revenait, et recommençait. Quelque chose comme une main la tenait à la nuque et la poussait en avant. Ses pas retentissaient dans sa poitrine. Il lui semblait qu’elle marchait depuis deux jours.

Elle s’assit. Elle prit les boucles d’oreilles dans sa poche ; elle les tournait et les retournait entre ses doigts d’un air égaré. Elle pensait : « Elles sont bien jolies, ces boucles d’oreilles ; si je pouvais les mettre, mais je ne peux pas les mettre. Il y a du corail au bout. C’est beau, le corail. »

Elle se remit à marcher. Et, pour la première fois, songeant au passé, elle sentit la colère et la vengeance dans son cœur. Elle se disait : « Ils m’ont fait trop de mal. Le pauvre petit ! C’est leur faute, s’il est ainsi. C’est pas pour moi, c’est pour lui, quand on le voit comme il est là. Ah ! mon Dieu. » Ses doigts se crispaient comme pour griffer et ses dents grincèrent. Elle aurait voulu mordre. Elle répétait : « Ils m’ont fait trop de mal, ils m’ont fait trop de mal. »

Le plancher craquait sous ses pas. Henriette cogna à la paroi et dit :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, répondit-elle.

Elle se rassit. La bougie coulait en se consumant. Henriette éternua ; et puis on n’entendit plus rien, elle s’était rendormie.

Minuit avait sonné. Tout à coup, Aline se mit à sangloter. Il se fit un grand cri dans sa tête : « Il est fiancé ! il est fiancé ! C’est fini. Ah ! le pauvre petit, il vaudrait mieux qu’il meure. Et moi… »

L’enfant remua dans son berceau. Sa respiration était sifflante et rare, avec un bruit de déchirement. Aline considérait son fils de ses grands yeux hébétés. « C’est fini, pensait-elle, il va mourir, il va mourir ! » Ses paupières restaient sèches. Elle voulut prendre l’enfant ; il vomit une sorte de bile verdâtre. Elle détourna la tête.

— Oh ! non, dit-elle, oh ! non, je ne veux pas.

Les matières, épaisses et visqueuses, s’étaient répandues sur la bavette et y restaient attachées. Les efforts qu’il faisait tordaient son petit corps. Il semblait que la vie se réfugiait plus profond, à chaque secousse, pour le faire souffrir plus longtemps. Et Aline frissonna.

Et, à ce moment, il y eut une force qui vint en elle et qui agit en elle sans qu’elle pût résister. Ses mains s’agitèrent convulsivement. Alors elle replia le traversin sur la tête de son enfant, pesant de tout son poids. On entendit un petit bruit pareil au murmure de l’eau dans le goulot d’une fontaine ; elle appuya plus fort, on n’entendit plus rien. Elle ôta le coussin ; l’enfant avait la bouche et les yeux ouverts ; mais ses yeux étaient blancs, s’étant retournés. Un peu de sang avait coulé jusque sur le menton.

Elle essuya le sang avec son tablier. Elle se dit : « Il est mort, il est mort ! » Et elle n’éprouva aucune douleur, mais de la surprise. Elle souleva dans ses bras le petit cadavre ; puis, l’ayant étendu sur le lit, s’assit auprès et resta là. Et, soudain, elle vit le chameau, le petit singe et la chèvre savante ; tout revivait devant elle dans ses moindres détails. L’homme avait un foulard rouge, le ciel était gris. Le tambour battait, le chameau allongeait sa tête pointue. Puis Julien parut sur la place ; il portait un gilet à manches de coutil et le ruban de son chapeau avait une agrafe d’acier. Elle lui parlait, il répondait ; le singe agitait son épée et une petite fille qui avait la coqueluche toussait d’une toux sèche et rauque.

Mais ses rêves s’éparpillèrent d’un seul coup comme le brouillard dans le vent et elle retrouva le petit cadavre près d’elle. La bougie fumait sur la table. Elle se dit de nouveau : « Il est mort ! il est mort ! » Et alors elle poussa un cri, ouvrit la porte et sortit en courant.

La lune, à son dernier quartier, s’était couchée derrière les bois. Il n’y avait que les étoiles et leur cendre insensible qui tombait dans les arbres. La nuit était pure. L’air léger passait par bouffées, hérissant l’herbe. Aline courait au hasard en pleins champs, sautant les rigoles et buttant aux talus. Devant elle de vagues formes occupaient l’espace. Derrière elle, sous le ciel paisible, les maisons du village, groupées autour de l’église, semblaient un troupeau de moutons endormis près du berger debout.


V


Ce fut le taupier qui trouva Aline au petit matin. Il avait sa hotte sur le dos. Il était petit et si maigre que ses pantalons paraissaient pleins de vent. Sa barbe au creux de ses joues était semblable à la mousse grise qui croît sur les rochers. Il allait boitant tout le long du jour, tendant ses trappes de taupinière en taupinière. On lui donnait deux sous par taupe qu’il prenait, qu’il allait boire à l’auberge dans un coin.

Aline s’était pendue avec sa ceinture aux branches basses d’un poirier. Comme ses pieds touchaient par terre, elle avait dû plier les genoux ; et elle était restée à demi suspendue, adossée au tronc de l’arbre. Le vent la berçait doucement ; on aurait dit de loin une petite fille qui s’amuse ; mais, de près, on voyait son visage bleui et ses yeux vitreux.

Alors le taupier posa sa hotte et courut au village, boitant plus fort et parlant tout seul.

Le soleil était levé quand la justice arriva. Il y avait le juge de paix, le greffier et deux ou trois hommes qui avaient suivi. Le juge était gros, avec une barbiche blanche. Le greffier était grand et tout rasé. Ils s’arrêtèrent au pied de l’arbre. On dépendit Aline, elle était froide. Ses bras pendaient. Ses tresses dénouées tombaient jusqu’à ses reins et l’étoffe rude de la ceinture avait pénétré dans la peau.

Le greffier écrivait sur une feuille de papier, le juge tenait ses mains derrière son dos ; les autres, un peu à l’écart, causaient à voix basse ; et le taupier disait :

— C’est comme ça, je sortais de la haie là-bas, parce qu’il y a par là des prés pleins de souris que j’en avais pour la matinée ; et puis je vois du noir, une robe, mais pas la tête qui était cachée, que je me dis : « C’est drôle. En voilà une qui s’est levée matin toujours, et encore qu’est-ce qu’elle fait ? » Et puis quoi ? je suis venu voir ; et puis voilà.

Le pommier était tout rose comme un bouquet de fiancée ; les cerisiers alentour se défleurissaient déjà. L’herbe sentait l’oseille acide et la menthe doucereuse. Le bois était poudré de vert ; on entendait le ruisseau couler et un grincement confus sortait des arbres ; c’étaient les oiseaux qui chantaient. Quand le greffier eut fini d’écrire, on mit Aline sur un brancard et on l’emporta.

Cependant Henriette ayant appelé au milieu de la nuit, on était venu. Les falots semblaient courir tout seuls au ras du chemin. Il aurait fallu voir ce monde. On avait dit : « Qu’avez-vous ? » Ensuite les hommes étaient partis et les femmes étaient restées. Le malheur les attire comme le sucre attire les mouches.

Elles avaient couché Henriette dans le fauteuil, là où on avait mis Aline ; et elle se laissait faire. On lui donnait à boire et elle buvait. Mais, lorsqu’on apporta le corps, se dressant soudain toute droite, elle cria :

— C’est bien fait ! C’est bien fait ! elle ne l’a pas volé !

Et tomba sur le carreau.

Dans la matinée, la boutique se remplit de monde. Il y avait sur les rayons des bocaux de verre pleins de sucre candi, de tablettes à la menthe ou de cannelle, bien alignés, et des caisses de fer-blanc où on met les biscuits et des boîtes de boutons. Il y avait aussi une odeur fade, avec une odeur de salé, car un jambon et des saucisses étaient pendus à des chevilles au-dessus de la grande balance à chaînettes rouillées et à plateaux de cuivre. Et la boutiquière, au milieu de ses sacs, ayant pesé sa soude, s’appuya sur le comptoir et dit :

— Quelle affaire !

Mais les femmes parlaient toutes à la fois :

— On dit qu’avant de se pendre, elle a étouffé son petit.

— Est-ce qu’on sait jamais ?

— Enfin, il est mort.

— Puisqu’il était bien malade.

— Et puis après ?

— Le sang lui sortait par le nez.

— Et elle ?

— Ah ! elle, elle avait la langue qui lui pendait.

— Moi, je pensais bien que ça allait mal finir.

— Cette Aline, disait une autre, elle avait l’air tellement douce qu’on aurait cru qu’elle dormait ! Est-ce qu’on aurait pu croire ? C’est ce Julien après tout.

Et une autre :

— Le médecin a dit : « La mort est venue ra-ta-plan pour la mère, mais pour le petit !…

Et la boutiquière ajouta :

— Mon Dieu ! quelle horreur.

Le soleil qui s’était caché depuis un moment sortit de derrière un nuage et la façade de l’auberge s’éclaira tout à coup. Sur le fumier voisin, un coq au bec ouvert chanta.

— Voyez-vous, les caractères, c’est comme ça ; avec ces eaux dormantes, il faut s’attendre à tout.

— Oh ! oui.

— Et qu’il y a à tous les deux de leur faute.

Alors elles se turent. C’était le juge qui passait. On dit :

— En voilà un qui a de rudes corvées.

Puis aussitôt les conversations recommencèrent. Et l’animation grandissait à mesure que les nouvelles survenaient.

— Et Henriette ?

— On n’ose pas dire.

— Quoi ?

— Elle a dit que c’était bien fait.

— Pas possible !

— Et puis elle s’est roulée. À présent, elle ne dit plus rien.

— Ça se comprend.

Mais, la matinée s’avançant, les femmes s’en allèrent une à une mettre la soupe sur le feu.

On fit la toilette d’Aline. On lui ôta sa vieille robe usée, et on lui mit à la place celle qu’elle avait portée à sa première communion. Les manches étaient un peu courtes, la taille trop juste et la jupe laissait voir les chevilles, mais c’était la plus belle robe qu’elle avait, et il faut être bien mise pour aller en terre. On disait :

— Comme elle est maigre, c’est une pitié.

— Oui, c’est que le chagrin, ça ronge.

— Faut-il qu’elle ait pourtant souffert !

Les femmes se montrèrent sur le cou l’anneau noir qu’avait fait la corde. Puis elles attachèrent une mentonnière autour de la tête pour retenir la mâchoire qui tombait. Et elles chuchotaient à cause d’Henriette. Ensuite, ayant lavé l’enfant et l’ayant enroulé dans des langes propres, elles le posèrent sur le lit à côté de sa mère. Et ils étaient là, la mère et l’enfant, comme le jour de la naissance.

Aline était pâle aussi comme ce jour-là, seulement son visage était calme, les traits s’étaient détendus, on n’aurait pas dit qu’elle avait tant souffert, il y avait une grand paix qui s’était posée ; et enfin ses oreilles étaient luisantes comme la cire. On avait joint ses mains sur sa poitrine, on entrevoyait ses yeux sous ses paupières mal closes. L’édredon à demi tiré cachait son corps jusqu’à la ceinture ; son corsage noir se détachait vivement sur le lit blanc.

Elle paraissait très longue et l’enfant tout petit. Quand tout fut prêt, on leur recouvrit la figure d’un mouchoir pour empêcher les mouches d’y venir.

Comme le soir tombait, les femmes se préparèrent à veiller. Elles étaient trois pour se donner du courage. Elles s’assirent autour de la table. Les merles se poursuivaient en criant dans le jardin. Puis le crépuscule se glissa sous la porte comme une chatte brune ; et elles dirent :

— On ne va pas rester comme ça sans lumière.

Les deux autres répondirent :

— Bien sûr que non.

Elles allèrent chercher la lampe en se hâtant, car la cuisine était déjà sombre et elles avaient un peu peur ; mais la lumière les tranquillisa. L’abat-jour de papier rose laissait la chambre dans l’obscurité ; la table seule était éclairée. Et on distinguait mal dans l’ombre le lit étroit et une forme sur le lit.

Au bout d’un moment, une reprit :

— Moi, j’ai froid aux pieds.

— Oh ! dit la seconde, c’est d’être assise qui fait ça.

Et la troisième ajouta :

— Mettez-vous au moins un châle sur les épaules.

Henriette n’avait pas bougé de sa place depuis sa chute du matin. Ses regards étaient tournés en dedans, ses mains ne remuaient pas et elle gardait la tête inclinée.

Les femmes la considérèrent. Elles branlèrent la tête.

— Voilà ! dirent-elles.

— Oui, voilà !

— Quel coup quand même !

— Elle est assommée.

— Oh ! oui.

Puis elles parlèrent d’autre chose. Petit à petit le sommeil les gagnait. Leurs pensées s’affaissèrent comme les branches sous la neige. Mais, à peine leurs yeux s’étaient-ils fermés, qu’ils se rouvraient d’eux-mêmes. Elles s’agitaient sur leurs chaises. Parfois elles échangeaient un regard. Elles sentaient la mort rôder autour d’elles ; l’air en était comme épaissi.

À la fin pourtant elles s’assoupirent l’une après l’autre. La lampe brûlait en grésillant, on n’entendait pas d’autre bruit.

Quelquefois seulement, une des dormeuses se mettait à souffler plus fort, accoudée sur la table et le front dans ses mains ; un papillon de nuit, attiré par la flamme, frôlait l’abat-jour ; ou le vent passait dans les arbres.

Puis l’aube, s’étant levée sur la colline, descendit se mirer aux fontaines. Les bois s’ouvraient devant elle, l’herbe frissonnait sous ses pas. Une petite flamme trembla vers l’orient, des banderoles roses flottaient au sommet des sapins. Et l’espérance nouvelle, poussant la porte des maisons, souriait debout sur le seuil, pendant que, dans la chambre, la lampe achevait de s’éteindre et que les femmes s’éveillaient.

Le bruit de la mort d’Aline s’était vite répandu. La matinée n’était pas finie qu’on venait aux nouvelles de tous les environs.

— Est-ce vrai ?

— Oui, c’est vrai.

Il y avait des chars arrêtés devant l’auberge. Il y avait des femmes qui venaient de loin, qui passaient avec leurs souliers blancs de poussière et marchant à grands pas, et ensuite qui entraient chez une connaissance. Et aussi on commençait à plaindre Aline, parce qu’elle était morte et qu’on est moins dur pour les morts ; et puis, c’était trop triste ; et on disait :

— Elle est morte ; et puis, mourir comme ça ?

— Comme ça !

— S’enlever la vie !

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Alors on se taisait un moment pour se représenter le pommier, la corde et la petite Aline pendue. Et on disait encore :

— Ah ! oui, c’est quand même drôle de vivre. Voilà, comme qui dirait, on commence, et puis on va vers le milieu, et puis on finit ; et puis quand on a fini, c’est bien la même chose que si on n’avait pas commencé. Et dire encore que tout le monde y passe.


VI


À la nuit close, on apporta le cercueil. Il était fait de quatre planches mal rabotées et verni en noir. Le menuisier avait travaillé toute la journée dans sa boutique claire et ouverte au soleil, pleine de copeaux roses. Il plantait ses clous en sifflant. Comme il était habile, l’ouvrage avait été fini avant le soir. Ensuite, il avait allumé sa pipe, et il s’était dit : « Ce sera bientôt le moment que j’aille jusque là-bas. »

On déposa le cercueil près du lit, puis on mit Aline dedans avec le petit enfant couché dans ses bras. Elle avait l’air de s’être endormie en le berçant et il semblait dormir aussi. On les couvrit d’un drap neuf. On rabattit le couvercle pour voir s’il joignait bien, mais l’enfant prenait peu de place, le cercueil était bien fermé ; on n’avait plus qu’à attendre les porteurs.

Il y eut un orage pendant la nuit, c’était le premier de l’année. D’abord un silence, puis un bruit comme un char qui roule, qui grandit et les éclairs étaient verts aux fenêtres. Après, les nuages crevèrent et s’abattirent dans les branches ; et puis les éclairs s’espacèrent, le tonnerre alla diminuant ; la pluie devint fine, tombant doucement partout et les gouttières chantaient sous l’averse. Au matin, le vent dispersa les nuages et le ciel parut descendre sur les chemins trempés de bleu.

Un peu avant onze heures, qui était l’heure de l’enterrement, le pasteur se prépara pour le culte. Il ôta le veston qu’il portait chez lui et mit un col propre, une cravate noire et sa redingote ; et encore son chapeau de soie, en soupirant, car rien n’est difficile comme ces morts particulières ; il faut éviter toute allusion, consoler cependant et promettre le ciel quand le ciel est douteux. C’est pourquoi il partit à regret, ayant sa Bible de cuir souple à tranches dorées.

Le culte se fit dans la chambre d’Henriette. Il n’y avait pas beaucoup de monde, parce qu’Aline n’était pas morte de sa belle mort. Il n’y avait que quelques voisines et deux hommes, des cousins ; et ils se tenaient tous assis le long du mur. Au milieu de la chambre, on avait mis une table et une chaise pour le pasteur.

Il fit d’abord une prière et on se leva. Ensuite on se rassit. Et il lut un passage des psaumes. Il y est dit :

« L’œil de l’Éternel est sur ceux qui le craignent, sur ceux qui s’attendent à sa bonté pour délivrer leur âme de la mort et pour les faire vivre durant la famine.

« Notre âme s’attend à l’Éternel. Il est notre aide et notre bouclier. Car notre cœur se réjouit en lui, car nous nous confions en son saint nom.

« Que ta bonté soit sur nous, ô Éternel ! comme nous nous attendons à toi. »

La voix du pasteur s’élevait au commencement des phrases et retombait à la fin. Puis il parla sur ce qu’il avait lu, montrant que Dieu est miséricordieux et qu’il ne faut pas s’abandonner à sa douleur, mais lever la tête, parce que le jour du revoir est prochain. Enfin il pria de nouveau.

On entendit des pas lourds dans la chambre à côté. Les porteurs venaient chercher le cercueil. Ils étaient de bonne humeur, ayant bu un verre à l’auberge en passant. Ils disaient :

— Heureusement qu’elle n’est pas pesante, quand il y en a qui vont dans les cent kilos !

Quand la prière fut finie, les hommes prirent leurs chapeaux. Les femmes tout en larmes entourèrent Henriette. Et Henriette ne pleura pas. Seulement, lorsque le pasteur s’approcha d’elle, elle se dressa comme un ressort et on n’eut pas le temps de l’empêcher qu’elle avait ouvert la porte et vu la boîte noire et les hommes ; alors elle leva les bras et se jeta sur eux. Il fallut la tenir. On n’aurait jamais cru qu’une vieille femme eût tant de force. Et puis, comme on ne la lâchait pas, elle se mit à crier.

Le cercueil s’en allait le long du chemin qui mène au cimetière. On doit traverser le village. Les gens étaient sortis devant chez eux pour voir. Le charron qui battait son fer près du gros soufflet de cuir jaune et du feu clair dressa la tête et mit les mains sur ses hanches ; l’apprenti lâcha la corde qui retomba et le feu devint sombre. Un petit garçon qui tirait un cheval à roulettes s’était arrêté, un doigt dans la bouche. Une grosse fumée sortait du four communal. Et puis, une fois que le petit cortège fut passé, les gens rentrèrent chez eux, l’apprenti se pendit à la corde, le charron reprit son marteau et l’enclume recommença de sonner dans le soleil. Le four communal fumait toujours.

Sitôt qu’on est hors du village, le chemin devient raide. Les flaques étaient déjà sèches et la rigole tarie. Le capillaire sortait en touffes noires des fentes du mur. On marcha plus lentement. Une fois, les porteurs s’arrêtèrent pour s’essuyer le front. Puis on repartit. Le cimetière était sur la colline. De grands arbres en marquaient l’entrée. On approchait, les porteurs reprirent courage. La grille rouillée grinça. Le cercueil entra le premier, les deux parents suivirent ; et on vit dans un coin l’herbe haute, la fosse ouverte et le fossoyeur à côté, avec sa pelle.

Henriette toutefois n’avait pas cessé de crier. Tout ce qu’on pouvait faire ne servait à rien, les femmes disaient :

— Il faut l’attacher, on ne peut pas la laisser ainsi.

Les autres répondaient :

— Seulement, si on l’attache, elle deviendra enragée. Il vaut mieux que ça passe tout seul.

Et elles reprenaient :

— C’est la seconde fois que ça lui arrive ; c’est à présent des espèces de crises qu’elle a.