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Aline (Ramuz)/III

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Aline : histoire
Perrin et Cie, libraires-éditeurs (p. 201-215).


TROISIÈME PARTIE



I


Vers le soir pourtant, Henriette se calma. Il arrive un moment où les forces s’épuisent ; la douleur reste, mais cachée, comme le feu qui se retire sous la cendre. Alors les femmes s’en allèrent.

On ne la vit pas de deux ou trois jours. Une après-midi, elle reparut. Elle était mise à son ordinaire, mais sa robe était froissée, comme si elle ne s’était pas déshabillée depuis le jour de l’enterrement. La dentelle de son bonnet noir lui pendait sur l’oreille, sa jupe était blanche au genou et son corsage à petites fleurs violettes sortait de sa ceinture. Elle but au goulot de la fontaine, puis elle ramassa sur la route un bouton perdu ; et elle ne saluait personne ; parfois elle secouait la tête et agitait la main devant elle. On pensait : « Elle devient folle. »

Elle n’était pas folle, mais seulement perdue. Quand on n’est plus utile à rien, on ne sait pas que faire, ni où aller. Elle était toute seule. Elle serait morte qu’on ne s’en serait pas même aperçu. Et on disait :

— Elle irait au moins rejoindre sa fille. À quoi est-ce que ça lui sert de rester par là ?

On répondait :

— Voyez-vous, c’est ceux-là qui n’ont plus rien à faire qui se cramponnent le plus pour ne pas s’en aller.

Elle était comme une vieille vigne qui ne donne plus de fruits et dont les feuilles sont tombées, mais qui tient ferme encore à la muraille et résiste au vent.

Puis les jours firent des semaines et les semaines des mois. Elle allait, dans le village, entrant à la boulangerie acheter son pain et à la boutique son café ; les femmes la suivaient du regard, curieuses ; et les enfants avaient peur d’elle, à cause de ses yeux qui s’étaient enfoncés. On ne voyait plus que deux trous noirs sous ses gros sourcils. Et sa peau faisait des plis sur ses os.

Le matin, elle était au cimetière. C’est un endroit plein d’oiseaux, de fleurs et d’ombre, qui semble rire. Il a un vieux mur qui croule pierre à pierre parmi les orties et les coquelicots. Des ifs et des saules-pleureurs ombragent les tombes aux noms effacés ; les couronnes de verre, suspendues aux croix de bois, tintent quand il fait du vent. Il y a aussi des tombes oubliées, pleines de mousse et de pervenches. Les fauvettes, les mésanges qui sont farouches et les chardonnerets qui sont verts et gris, avec un petit peu de rouge, nichent dans les branches. Et les marguerites, l’esparcette, la sauge, le trèfle, fleurs des champs, semées là par les brises, s’ouvrent parmi les hautes graminées.

Henriette venait, portant, selon les jours, des boutures ou des graines, une bêche ou un plantoir. Aline avait toujours des fleurs. Sa petite tombe était comme un jardin. On ne voyait pas la terre, tellement les fleurs étaient serrées. Et, dès qu’une était fanée, Henriette la remplaçait. Il y avait des géraniums écarlates, des pensées douces comme un petit visage, des ne m’oubliez pas et des violettes ; et les violettes viennent les premières, puis les myosotis qui aiment l’eau et les fontaines et puis les autres, tour à tour.

Quand elle avait fini, Henriette s’asseyait dans l’herbe à côté de la tombe, les bras autour des genoux. D’où elle était, on voit le lac et les montagnes de la Savoie. Le pays, avec ses prairies, ses champs et ses bois, descend par lentes ondulations vers les eaux lisses et nuancées où les nuages du ciel traînent leurs ombres grises comme de grands filets. La montagne était bleue à cause de la distance. Elle soufflait parfois, comme une lessive qui sèche, une petite fumée ; et la petite fumée devenait un nuage rond qui s’en allait. Les bateaux à vapeur, s’approchant du rivage, semblaient des points noirs. Personne ne passait sur le chemin ; il n’y avait personne non plus dans le cimetière ; il n’y avait rien là que les oiseaux, l’herbe, et les arbres et les fleurs ; et les morts.

Henriette ne bougeait pas. Alors les oiseaux venaient, sautillant autour d’elle, parce qu’elle était comme le tronc des arbres ou les pierres des tombes. Le soleil venait aussi et montait le long de ses jambes. Midi sonnait. Elle se levait.

La clé craquait dans la serrure rouillée. La maison était devenue branlante et bien triste, car les maisons sont comme les gens. On sentait le malheur qui était entré et qui s’était posé là, avec sa tête accoudée et son mauvais air qui pèse. De grosses araignées couraient dans le corridor. Et le jardin aussi était abandonné. Les légumes montaient en graine, le pommier, mangé par la vermine, avait laissé tomber ses pommes avant la maturité : les taupes avaient fait leurs trous, les grenouilles sautaient sous les feuilles.

Et les hommes, revenant des champs, disaient :

— Quelle saleté que ce jardin !

— Ça pousse vite la mauvaise herbe.

Et un troisième :

— Et puis dire que tout ça, c’est de la terre perdue. Si seulement on vous la donnait !

Henriette buvait son café. Elle mangeait son pain. Et elle vivait. C’est le sang qui va quand même, monte au cœur et en redescend, quand le reste est presque mort. On reste sur soi-même et on se regarde et on se voit, comme dans l’eau noire un buisson qui a brûlé ; et après on s’en retourne en arrière, parce qu’en avant tout est fermé. Henriette entrait dans la chambre d’Aline. Le lit et le fauteuil y étaient à la même place. Il y avait encore une photographie au mur. Elle la prenait dans ses deux mains.

On y voyait Aline toute petite, avec une robe blanche et une chaise sculptée plus haute qu’elle ; et, dans le fond, un château peint, des feuillages ; et, sur le devant, un tapis ; c’était comme chez les riches sur cette photographie. Aline avait les cheveux frisés et de grands yeux ; le temps de l’enfance est le beau temps où on ne sait rien de la vie.

Elles étaient montées tout en haut d’une grande maison, dans une chambre en verre. Ce jour-là, il faisait bien chaud. Et, comme Aline pleurait, le photographe avait pris un pantin à bonnet pointu et à grelots dorés. Elles étaient revenues par le chemin de fer. Henriette avait perdu son mari l’année avant. Il était mort d’avoir trop bu.

Elle remettait la photographie à sa place. La maison faisait de l’ombre sur la route. Le facteur passait, ouvrant son sac de cuir, pour y chercher des lettres. Les vaches qu’on venait de traire allaient boire à la fontaine. Et un homme rentrait de la laiterie, sa hotte en fer sur le dos.


À l’automne, Julien se maria. On avait attendu la fin des récoltes, qui sont un temps où on a trop à faire pour se mettre en ménage. La mort d’Aline aussi avait été un mauvais temps. Le père et la mère Damon avaient dit comme les autres :

— C’est bien triste !

Au fond ils pensaient : « À présent, on est débarrassé pour tout de bon. » Seulement on avait parlé d’eux, et pas en bien, à ce moment. Alors Julien était parti deux ou trois jours chez sa fiancée. Ensuite il était revenu. Et puis on avait oublié.

Les noces furent de bien belles noces. La fiancée arriva la veille avec sa robe, son voile et ses souliers fins dans un grand carton. Elle était large et haute. Elle avait les cheveux de trois couleurs qui viennent de sortir tête nue au soleil. Julien l’attendait devant la porte. Et, quand elle sauta du char, sa jupe en se relevant, découvrit sa jambe forte et ses grands pieds.

Le lendemain matin, les invités parurent. Les femmes avaient mis des robes de laine noire, les hommes des vestes de drap, et ceux de la ville des redingotes. On servit d’abord à manger et à boire. Il y avait du thé et du sirop pour les femmes ; du vin de trois espèces ; de la viande froide, du jambon et de la salade ; des merveilles et des gaufres. Les deux chambres d’en bas étaient pleines. Et les femmes riaient, parce que le vin fait rire, et qu’il faut s’amuser dans les noces.

Les Damon étaient bien heureux. La mère Damon suait dans son corsage de soie trop étroit ; sa figure semblait huilée ; et elle causait sans s’arrêter. À tout moment, le père Damon descendait à la cave et remontait, chargé de bouteilles qu’il débouchait entre ses genoux. Et Julien, parmi ses amis de noce et leurs demoiselles, était un peu gêné par son habit neuf et par son faux-col.

Après le repas, on partit pour l’église. Le sonneur guettait par la lucarne ; les cloches sonnèrent ; l’harmonium se mit à jouer ; et puis, quand les époux entrèrent, les filles du village chantèrent un cantique.

Les voitures se rangèrent devant le porche. Il y en avait trois. Elles avaient de longs bancs et des rideaux de coutil. Les roues, fraîchement vernies, brillaient comme des flammes. Les cochers avaient des fouets à rubans mauves, roses et bleus, et des gants de fil blanc ; les chevaux, des fleurs en papier de soie aux œillères.

Et lorsque la noce sortit, les mortiers tirèrent, bourrés jusqu’à la gueule de mottes de gazon, au risque d’éclater. C’étaient les garçons de la société de jeunesse et on leur payait à boire. La place était noire de monde. Les chevaux se cabraient, les femmes se bouchaient les oreilles ; il y en avait qui portaient des enfants dans leurs bras. Et les mortiers tiraient toujours.

Cependant, les invités étaient montés dans les voitures qui partirent au grand trot. Julien et sa femme étaient dans la première. Quand Henriette la vit venir, et qu’elle vit ensuite Julien et le voile blanc de l’épouse, elle se leva de devant sa porte où elle était assise, et s’avança en serrant le poing. Mais la voiture avait déjà passé. Les autres suivirent et son bras retomba. Elle restait les mains pendantes. Le bruit des grelots, des roues et des voix alla s’affaiblissant, puis cessa tout à coup au tournant de la route ; et on ne vit plus rien qu’une petite poussière grise qui s’abattit lentement sur l’herbe courte des talus.



FIN