Aline et Valcour/Lettre LX

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Chez la veuve Girouard (Tome 4p. 182-184).

LETTRE LX.


Valcour à madame de Blamont.

Paris, ce 16 mars.


Que de droits vous acquerez à ma reconnaissance, madame, est-il besoin de multiplier les titres que vous avez sur moi ? Vous me faites presque chérir mes malheurs, puisque j’obtiens en les subissant des preuves si douces de vos excessives bontés… Subterfuge adroit… Heureux espoir !… que de délicatesse vous savez mettre en obligeant ; oui, madame, je vais m’éloigner,… et de ce moment-ci, puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant chez un ami où je resterai incognito jusqu’à l’instant de mon départ.

Oh, madame ! faut-il vous l’avouer ? vos bontés m’enhardissent, elles m’encouragent à vous en demander une nouvelle preuve ; m’éloigner encore de vous,… m’en éloigner pour si long-temps… sans vous voir ; sans qu’il me soit permis de me jetter aux genoux de tout ce que j’adore… Auriez-vous la rigueur de m’y condamner ; je mets à vous demander cette grace les instances les plus vives dont mon cœur soit capable… Dans les premiers jours de votre arrivée à Vertfeuille,… pendant que vous y serez seule… une heure,… une seule minute ;… mais m’arracher,… mais quitter ma patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m’y attache,… non, vous ne l’exigerez pas, vous ne me condamnerez pas à une privation qui me serait plus dure que la mort… Indiquez-moi les précautions à prendre,… tracez-moi la route à suivre, je ferai tout, j’obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne me soumette pour obtenir la grace que j’implore, j’attends mon arrêt… Prononcez,… et convainquez-vous bien que d’un seul mot, vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus malheureux des amans.