Amours, Délices et Orgues/Batrachomatisme

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Paul Ollendorff (p. 215-220).



BATRACHOMATISME


Peut-être se souvient-on de la vigoureuse campagne menée par moi dans ces colonnes pour l’emploi des moteurs animés en remplacement des machines à houille, à pétrole et autres analogues.

L’idée fait son chemin.

Sous l’énergique impulsion d’un grand constructeur de Malines, M. Louis Delmer, l’hippomobilisme est en train de devenir une des plus importantes industries modernes.

Plusieurs hippocycles circulent à merveille sur les routes d’Angleterre.

M. Adrien de Gerlache, le hardi marin belge qui se prépare à l’exploration du Pôle Sud, a commandé chez un constructeur de navires de Christiandsand trois bear-boats, sorte de canots dont l’hélice est actionnée par un ours blanc tournant dans une cage, tel parfois l’écureuil de nos climats.

Bref, l’idée est en route, et bien en route.

Les ingénieurs se décident enfin à comprendre que les entrailles de la terre ne sont pas inépuisables et qu’un jour viendra, plus tôt qu’on ne croit, où notre globe, creusé à l’instar d’un vieux navet, ne recèlera plus une parcelle de charbon, une goutte de pétrole.

Alors, tas d’andouilles, comment les ferez-vous marcher, vos machines à vapeur, vos bécanes à essence ?

Quand ce moment arrivera, dites-vous, vous ne serez plus de ce monde, et vous vous fichez de ce qui se passera alors.

Joli raisonnement et qui montre bien de quel égoïsme se pétrit votre âme sèche.

Heureusement, tout le monde n’est point comme vous : des esprits généreux, dépouillés de vos sales contingences, veillent, et, dans l’ombre, travaillent à la bonne éclosion des temps futurs !

… J’ai eu le vif plaisir de visiter récemment plusieurs usines à moteurs animés, construites d’après mes dernières indications.

L’une emploie trente mille souris dont le travail représente une force de quarante chevaux-vapeur.

Ces trente mille souris, divisées en deux équipes se relayant toutes les trois heures, actionnent une immense roue creuse qui tourne avec une régularité et une puissance véritablement stupéfiantes.

Voilà donc une force absolument gratuite, car les quelques francs que coûtent la paille et la nourriture des souris (croûtes de pain, pelures de fromage, détritus ménagers provenant de la ville voisine) sont amplement remboursés par l’excellent fumier que produisent nos petits artisans (300 kilos par jour, soit plus de 100 mille kilos par an !).

L’autre usine me sembla plus curieuse encore, celle dont les machines sont mues par des grenouilles.

Même principe que dans la première : une immense roue creuse semblable à celle dont les Anglais se servent dans leur hard labour.

Seulement, au lieu d’esthètes, ce sont des grenouilles qui la font tourner.

On ne saurait se faire une idée de la force produite par la détente d’une grenouille qui saute.

La roue en question trempe, environ d’un tiers, dans l’eau. Pour empêcher les agiles batraciens de goûter trop longtemps les délices de la natation, un petit courant électrique vient, chaque minute, traverser l’eau, et alors, toutes nos grenouilles de sauter sur les palettes intérieures de la roue !

(Depuis les expériences que Galvani fit jadis sur leurs aïeules de la branche italienne, les grenouilles ont conservé une profonde aversion pour l’électricité.)

Dans cette dernière usine, on n’emploie pas moins de dix-huit mille grenouilles, dont l’énergie totalisée représente soixante chevaux-vapeur.

De tels résultats ne sont-ils pas concluants ?

Dans une prochaine causerie, je reviendrai sur cette passionnante question.