Amours, Délices et Orgues/La profession tue le sentiment

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Paul Ollendorff (p. 221-226).



LA PROFESSION TUE LE SENTIMENT


PANNEAU DÉCORATIF

Comme beaucoup de jeunes gens actuels, celui-ci vécut longtemps sans trouver sa vraie voie.

Il était encore tout petit, dans sa natale bourgade, que déjà le microbe du rythme fouillait ses méninges.

À peine arrivé à Paris, très ambitieux, il porta à la Revue blanche quelques poèmes symbolards que ces messieurs Natanson se gardèrent soigneusement d’insérer.

Il se rabattit sur des productions d’un ordre moins hermétique, et chanta les petits oiseaux qui s’aiment dans la ramure au son du murmure des ruisseaux.

Ça n’était pas encore ça.

Une courte incursion dans la nouvelle en prose ne lui valut pas plus de gloire ou d’argent.

Une soirée passée au café-concert fut son chemin de Damas, et, à partir de ce moment, sa lyre ne vibra plus qu’en vue de nos music-halls nationaux.

Il faut dire que, tout de suite, il acquit dans ce sport une maestria incontestable, un doigté peu commun, une abondance torrentielle.

Tous les jours que Dieu fait (et il en fait, le bougre ! comme dit Narcisse Lebeau), notre ami abattit sa petite chanson. Et allez donc !

Il devint rapidement un des fournisseurs les plus recherchés par ces messieurs et dames du concert.

Ne criez pas au surmenage ! Notre ami compose une chanson avec la désinvolture que vous mettriez à… je ne sais pas, moi, à boire un bock, par exemple, ou… au contraire.

— Garçon, de quoi écrire ! demande-t-il.

Un quart d’heure après, la chanson est prête pour la renommée.

L’envers de cette glorieuse médaille, c’est que notre poète ne saurait plus maintenant écrire autre chose qu’une chanson.

Il n’a pas sitôt la plume à la main pour correspondre avec son tailleur, que le premier couplet en est déjà écrit.

Ainsi, hier, subitement bourrelé de remords à l’idée qu’il n’a pas donné de ses nouvelles à ses braves parents depuis près d’un an, il a crié, dans une brasserie du boulevard de Strasbourg :

— Garçon, de quoi écrire !

Voici le résultat :


Je vous écris, mes chers parents,
Pour vous donner de mes nouvelles.
Je n’ l’ai pas fait depuis longtemps :
Excusez-moi, nom d’une poubelle !
 
J’suis bien portant comme un bison
Et je souhait’ que la présente
Vous trouv’ tous d’ même à la maison,
Car la santé, ça vaut ces rentes !


Suit un certain nombre de couplets, tous écrits dans cette langue châtiée, avec ce souci de la forme et du fond, cette ingéniosité rare et sûre, ces mille attraits qui font de notre chanson de café-concert un art dont la France peut à bon droit s’enorgueillir.

Il donne à ses parents des détails sur sa santé, sa situation, ses projets d’avenir, et s’informe d’eux-mêmes, du pays, des voisins, entre autres d’un certain Lamitouille, sur lequel il s’exprime eu termes relativement peu flatteurs :


Et c’lui qu’abus’ des mots en us,
Ce vieux bandit d’pèr’ Lamitouille,
L’ patron du café Terminus,
Est-il toujours aussi fripouille ?


etc., etc.

À retenir les deux couplets finaux où l’on trouve, heureusement réunies, toutes les qualités du jeune maître, rehaussées encore d’une pointe d’attendrissement :


Mon cher papa, ma chèr’ maman,
Je n’vous en dis pas davantage,
Parce que me v’là précisément
Arrivé juste au bas d’la page.

Avec Gustav’ le rigolo,
Tout à côté, j’vas prendr’ un verre.
La cuite au prochain numéro !
J’vous embrass’ bien, chers père et mère.


Quand il eut terminé sa missive, il exhala le bon soupir du devoir accompli ; mais comme Vaunel entrait, à ce moment, dans le café, et lui demandait :

— Tu n’as rien pour moi ?

Le chansonnier sans cœur lui remit pour la dire, un de ces soirs, cette lettre où le fils avait mis toute son âme.

Et voilà comment de pauvres gens, là-bas, pleurent, sans nouvelles de leur garçon.