Amours, Délices et Orgues/Dynastic

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Paul Ollendorff (p. 191-196).



DYNASTIC


Précisément, mon ami Leca, l’excellent docteur de la Normandie, connaissait ces deux gentlemen américains pour avoir traversé l’Atlantique avec eux.

Nous fûmes présentés.

L’un, citoyen de Boston, homme de tenue discrète et de bonnes manières.

Le second, un de ces rudes hommes de l’West, grand diable déluré et gueulant haut. Populist enragé, d’ailleurs, et free silverist irréductible, il rentrait en Amérique exprès pour soutenir la candidature de son camarade Bryan.

Le premier revenait de visiter l’Exposition de Budapest et paraissait ravi de son voyage.

Tous ces costumes, toute cette musique, toutes ces femmes ! Ah ! toutes ces femmes !

Rapid flirt, hé ? rigolait l’homme de l’West.

Excessively rapid ! confirmait le Bostonien pensif.

Mais ce qui le charmait le plus, dans tous ces souvenirs, c’est l’honneur qu’il avait eu d’être présenté à l’ex-roi Milan.

Car il appartenait à ce lot important d’Américains qui se laissent épater par la friperie héraldique ou dynastique de notre vieille bête d’Europe.

Un comte ! et son chapeau se soulevait de lui-même.

Un roi ! et voilà notre citoyen bas courbé.

S’il avait eu des filles, ce brave homme se serait certainement dépouillé jusqu’au dernier dollar pour que ses girls devinssent duchesses ou marquises.

Innocente faiblesse, qui ne fait de tort à personne et qui jette dans la circulation parisienne quelques millions de plus par an !

(Signalons, à ce propos, l’imminente arrivée dans nos murs, pour y mener grand train, d’un noble seigneur, lord Mac Astroll, descendant authentique des anciens rois d’Écosse, lequel vient d’épouser une jeune et charmante milliardaire américaine. M. Mac Astroll saura, nous en sommes certains, rester digne du grand nom qu’il porte, surtout de la première syllabe.)

L’homme de Boston ne tarissait pas d’éloges sur le roi Milan, sur son grand air, son auguste physionomie, son auguste allure, son facile et gracieux abord.

— Dans la soirée, ajouta-t-il, je rencontrai Sa Majesté au club et Elle daigna m’admettre à la table de poker où Elle jouait.

L’autre Américain paraissait fort amusé de ces expressions respectueuses et spéciales avec lesquelles son compatriote désignait un être humain pas autrement bâti que vous et moi.

La joie le poussait à se frapper les cuisses bruyamment et à pousser des éclats de rire auprès desquels la gaieté des dieux d’Homère aurait semblé une légère satisfaction, à peine.

C’est de la sorte qu’on marque son plaisir dans l’West des États-Unis.

— Ainsi donc, vous avez joué au poker avec un roi ?

— J’ai eu cet honneur.

— Avez-vous gagné ?

— Non, j’ai perdu.

— Eh bien ! moi qui vous parle, j’ai joué avec quatre rois !

— Quatre rois !

— Quatre rois, et j’ai gagné !

— Quatre rois !

— Quatre rois… et un as !