Amours, Délices et Orgues/L’Année diplomatique

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Paul Ollendorff (p. 105-110).



L’ANNÉE DIPLOMATIQUE


À A. Saissy.


À la fin de chaque année — c’est une coutume qui m’a toujours réussi — je jette les yeux en arrière et m’arrête à la contemplation des événements diplomatiques accomplis au cours de ces douze mois écoulés.

Hélas ! aujourd’hui, le spectacle n’est pas des plus réjouissants : partout, on n’entend parler que de malheurs !

Pour ne causer que de notre continent, croyez-vous que l’état de l’Europe soit bien agréable ?

De quelque côté que vous jetiez les regards, mille points noirs surgissent à l’horizon européen.

Si vous connaissez un peuple qui soit content de son sort, vous seriez bien aimable de me l’indiquer ; moi, je n’en connais pas.

Et dire que tout ce malaise provient uniquement de malentendus !

Il y a quelques années, le capitaine Cap, alors mon ami, proposa, pour en finir avec cette double et véritable question des Balkans et des Dardanelles, proposa, dis-je, de f… les Balkans dans les Dardanelles.

C’était l’avis d’un sage.

Inutile d’ajouter que les diplomates ne daignèrent même point examiner cette solution, pourtant si ingénieuse.

En général, les diplomates sont ennemis de la paix, parce que leurs parents sont officiers et conséquemment intéressés à la guerre, la guerre fertile en désastres mais riche en avancements.

… Beaucoup de Français se réjouirent de la venue du tsar dans notre pays et en conçurent pour la France les plus flatteuses espérances.

Certains esprits grincheux objectèrent : Avant de rendre l’Alsace et la Lorraine aux Français, l’empereur de Russie ferait bien de rendre la Pologne aux Polonais.

Et ils ajoutèrent : Pourquoi Nicolas II, qui n’hésita pas, au cours de son voyage en Allemagne, à revêtir l’uniforme prussien, n’agit-il point de même chez nous ?

Pour ce qui est de cette dernière observation, un document que j’ai sous les yeux me permet de la réfuter pleinement et définitivement.

Quand le voyage de Nicolas II en France fut décidé, le tsar se commanda immédiatement un uniforme de chef de bataillon de mobiles de la Seine-Inférieure, absolument semblable à celui que portait Félix Faure en 1870-71.

C’est dans cette tenue que le tsar comptait débarquer à Cherbourg.

Pour des raisons que nous n’avons pas à apprécier ici, le protocole crut devoir s’opposer à cette sympathique manifestation.

N’insistons pas.

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Un autre et important facteur de discorde, c’est l’amour-propre des souverains d’Europe.

On n’a pas idée de l’ostination de ces bougres-là !

Il est bien certain que Guillaume II ne tient à l’Alsace-Lorraine pas plus que son moscovite cousin à la Pologne ; mais un sentiment bête de fierté les retient et leur prohibe à tous deux la moindre conciliance.

M. Hanotaux, avec qui je sablais cette nuit le joyeux Léon Laurent, me confia un rêve qu’il caresse depuis longtemps et dont la réussite pourrait bien être le premier pas vers le désarmement.

Voici le projet dans sa simplicité :

L’empereur d’Allemagne remettrait l’Alsace-Lorraine aux Polonais, pendant que le tsar de toutes les Russies offrirait la Pologne aux Alsaciens-Lorrains.

Ce serait ensuite à ces messieurs de s’arranger.

Quant à la question de Gibraltar, laquelle ne manque pas de taquiner fort nos amis les fiers Espagnols, on la résoudrait ainsi :

La reine d’Angleterre épouserait le jeune roi d’Espagne, et comme cadeau de noces, rendrait aux Espagnols ce rocher de Gibraltar auquel ils ont la faiblesse de tenir, bien qu’il soit d’un rendement agricole pour ainsi dire dérisoire.