Amours, Délices et Orgues/La Nouvelle Direction de l’Odéon

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Paul Ollendorff (p. 99-104).



LA NOUVELLE DIRECTION

DE L’ODÉON

Le nouveau directeur n’est autre que notre excellent ami et distingué collaborateur M. Tristan Bernard.

Cette nomination s’est accomplie dans des circonstances assez pittoresques et qui me semblent mériter l’honneur d’une courte relation.

Nous nous trouvions, hier, M. Tristan Bernard et moi, dans un cabinet particulier, en compagnie de deux sociétaires de la Comédie-Française dont le nom n’ajouterait aucune saveur à ce récit.

La conversation affectait un tour folâtre à la fois et sagace, selon que la parole était à l’un ou à l’autre de nous quatre.

On vint à causer de l’Odéon :

— Moi, dit Bernard, si j’étais directeur de l’Odéon, voici ce que je ferais…

Et il nous développa le plus ingénieux des programmes.

La grande concurrence à l’Odéon, c’est le café-concert et la brasserie.

Plutôt que d’être parqués tout un soir en un strict fauteuil, les jeunes gens préfèrent fumer et boire bien à leur aise, même au risque d’entendre de déplorables littératures mises en musique par d’anciens concierges.

M. Bernard proposait alors de lutter contre les brasseries et cafés à musique avec leurs propres armes, c’est-à-dire de transformer l’Odéon — ses dimensions le lui permettent — en un vaste hall où les spectateurs circuleraient aisément, pourraient fumer et boire.

La modification de l’Odéon ne porterait pas seulement sur ces détails matériels.

Le répertoire classique subirait quelques transformations, surtout des coupures, énormément de coupures.

Les morceaux supprimés seraient remplacés par une musique gaie, dansante et vivace.

Ne négligeons pas de rajeunir l’interprétation : Jeanne Bloch proférerait à merveille les Imprécations de Camille et Sulbac ne serait-il pas le Polyeucte idéal ?

M. Tristan Bernard en était au développement de son programme, quand un garçon du restaurant pénétra dans notre cabinet.

— Messieurs, fit-il, pardon de vous déranger, mais il y a dans la petite salle à côté un monsieur qui voudrait vous causer.

— … Qui désirerait causer avec nous, rectifia l’une de nos compagnes.

— Qu’il entre ! fit Bernard redressant sa haute taille dans sa correcte redingote et passant sa main sur son visage glabre.

Le noble étranger, vous l’avez deviné, c’était Henry Roujon.

Il s’excusa très aimablement de son indiscrétion, mais les cloisons de ce restaurant se composant exclusivement de pelures d’oignon, il n’avait pu faire autrement que d’entendre notre conversation.

— Votre programme, ajouta-t-il, mon cher monsieur Bernard, me botte comme un gant (sic). Voulez-vous prendre la direction de l’Odéon ?

— À une condition, exigea Bernard, que vous prendrez vous-même un verre de chartreuse.

— Volontiers.

Un quart d’heure après la tenue de ces propos, nous étions tous à la direction des Beaux-Arts.

M. Adrien Bernheim, fort obligeamment, alla lui-même quérir du papier timbré au bureau de tabac du coin de la rue, et les signatures s’échangèrent avec une simplicité quasi biblique.

Ajoutons que le début de la direction Bernard sera pour une reprise d’Horace de notre vieux Corneille.

La pièce, retapée au goût du moment, sera jouée avec le concours de la troupe Price, sous ce titre :


THE O’ RACE BROTHERS