Amours, Délices et Orgues/L’Art de s’amuser quand même au théâtre

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Paul Ollendorff (p. 81-86).



L’ART DE S’AMUSER QUAND MÊME


AU THÉÂTRE

Charitablement, je tairai le nom du grave fonctionnaire dont, hier soir, je surpris l’inconcevable manège.

Je sais bien, parbleu ! que chacun prend son plaisir où il le trouve, mais il y a distractions et distractions : les unes rationnelles, honnêtes, de bon goût, cependant qu’il s’en rencontre d’autres parfaitement contestables et ne faisant point honneur à qui les recherche, surtout quand ce dernier appartient, par sa femme, au monde de la riche bourgeoisie, et, par lui-même, à celui des bureaux officiels.

Mon ami, car en somme c’est mon ami, me rencontrant dans la buvette du théâtre, avait paru fort contrarié.

— Vous ici ? lui avais-je serré la main.

— Mais oui… Vous aussi ?

— Comme vous voyez… Seul ?

— Seul !

Et ce mot seul fut prononcé sur le ton d’une serpe qui couperait net la conversation.

Je n’insistai pas, et comme la sonnette avait déjà retenti plusieurs fois, je gagnai mon fauteuil.

Au premier entr’acte, je rencontrai de nouveau mon individu dans un café attenant au théâtre.

Cette fois, il fut plus aimable et vint à moi :

— Et vous, êtes-vous seul ?

— Seul.

— Voulez-vous vous amuser un peu ?

— Volontiers.

— Eh bien ! montez avec moi aux troisièmes galeries, il y a une place à côté de moi.

Un peu intrigué, j’acceptai.

D’avance, mon camarade se tenait les côtes.

Dès que le rideau fut levé, il sortit un mouchoir enveloppé dans un journal, et, de ce mouchoir, il dégagea un morceau de glace emprunté sans doute au café d’en bas.

Puis, se penchant sur la balustrade, les deux mains en dehors, il attendit.

Juste au-dessous de lui, confortablement vautré dans un fauteuil de balcon, se tenait un gros monsieur d’une rare calvitie.

À la double chaleur de la main et de la salle, le bloc de glace se mit à fondre et, bientôt, — flac ! — une grosse goutte d’eau glacée s’abattit sur le crâne nu du gros homme.

L’effet fut quasi-foudroyant.

Le pauvre monsieur passa instinctivement la main sur sa tête et leva le nez.

Flac ! une autre goutte sur l’œil !

Et puis une autre sur le front ! Et puis une autre sur l’occiput !

Alors, mon farceur jugea bon de suspendre son arrosage pendant quelques instants.

Après un court armistice, reprise des hostilités.

L’infortuné spectateur, de plus en plus arrosé, prit un parti héroïque ; il changea de place avec sa femme, une jaune, maigre et longue femme.

— Ah ! c’est comme ça ! Eh bien ! tu vas voir ! grommela mon fumiste.

Et lui aussi changea de place avec moi, se remettant ainsi d’aplomb sur le crâne de sa victime.

Le manège recommença et dura jusqu’à la fin de l’acte.

Quand nous descendîmes, le monsieur chauve menait un gros tapage au contrôle :

— C’est dégoûtant ! Il pleut dans votre sale théâtre ! Si jamais j’y ref… les pieds !

Pendant le troisième acte, nous nous amusâmes également très fort.

(Je dis nous, car, gagné par l’exemple, je pris part à la combinaison.)

Seulement, comme le monsieur chauve avait déserté son fauteuil du balcon, nous en fûmes réduits à égoutter notre glace sur les épaules et les seins d’une vieille dame décolletée jusqu’au nombril.