Amours, Délices et Orgues/Le Veau aux carottes

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Paul Ollendorff (p. 227-232).



LE VEAU AUX CAROTTES


Ses deux vieilles tantes étaient véritablement délicieuses.

Comme l’une avait été fort jolie, voilà bien longtemps, si jolie et depuis si longtemps, on l’appelait la Belle-Lurette.

L’autre vous avait des façons si simples et un tant cordial accueil, que le nom lui était venu tout seul de la Bonne-Franquette.

La Belle-Lurette et la Bonne-Franquette ne se marièrent jamais ; leur famille ne consistait plus qu’en un neveu, un brave garçon de neveu, chef du contentieux dans une grande maison de sacs et de cordes.

Un jour, ce neveu se maria.

Il épousa une charmante demoiselle, un peu niaise, mais bigrement, tout de même, gentille.

Tous les dimanches, ce neveu, que nous appellerons désormais, pour la clarté du récit et pour éviter tout perte de temps, Fernand, tous les dimanches, dis-je, le neveu allait avec sa jeune femme dîner chez ses vieilles tantes.

— Ma chère Lucie, disait le neveu… car pour les mêmes raisons que nous avons baptisé le neveu Fernand, bien que ce ne soit pas son véritable nom, nous appellerons désormais la jeune dame Lucie.

— Ma chère petite femme, disait le neveu, tu es aussi jolie que le, fut jadis ma tante, la Belle-Lurette ; il ne te reste plus qu’à acquérir les qualités de bonne ménagère qui distinguent ma tante la Bonne-Franquette.

— J’y tâcherai, répondait la petite simplette.

— Ainsi, ne pourrais-tu pas me préparer le café aussi chaud que chez mes tantes ? À la maison, il est à peine tiède.

— Je ne sais comment cela se fait… je l’achète pourtant chez le même épicier qu’elles.

Le triomphe culinaire de la Bonne-Franquette, c’était un veau aux carottes, un de ces veaux aux carottes dont les véritables amateurs s’écrient : Je ne vous dis que ça !

La pauvre petite jeune femme avait mille fois tenté d’en cuisiner un pareil, mais toujours en vain.

Sans relever nettement du domaine de l’incomestible, son veau aux carottes n’était pas digne de dénouer les cordons des souliers du veau aux carottes de la Bonne-Franquette.

Et pourtant, la jolie petite dame suivait exactement, ou à peu près, les conseils de la vieille tante.

Mais, tantôt elle oubliait un menu détail, tantôt elle commettait une légère infraction : bref, c’était toujours raté.

Et, chaque dimanche soir, en rentrant à la maison, se renouvelait la même scène entre les époux :

— Tu as vu, encore aujourd’hui, ce veau aux carottes !

— Oui.

— Il était bon, hein ?

— Délicieux.

— Pourquoi n’en fais-tu jamais de pareil ?

— J’y tâcherai.

Pauvre petite femme ! C’était sa seule réponse à tous les reproches : J’y tâcherai.

Le plus comique, c’est que régulièrement, chaque semaine, la Bonne-Franquette s’évertuait à inculquer sa recette :

— Tous les dimanches, sur le coup de deux heures, je mets ma rouelle avec mes carottes, du sel, du poivre, des épices, du persil, de la ciboule, des champignons hachés, tout cela dans une casserole, sur un petit feu couvert de cendres, pour que ça mijote, mijote, mijote tout doucement. Après quoi, nous allons aux vêpres. En revenant des vêpres, etc., etc.

— Ça n’est pourtant pas bien difficile, nom d’un chien ! s’impatientait le neveu. Tu essaieras encore jeudi… Et arrange-toi pour que ce soit bon !

— J’y tâcherai.

Hélas ! ce jeudi-là, l’infortuné veau aux carottes n’aurait pu rencontrer une appellation digne de lui dans n’importe quel vocabulaire humain.

Et comme le monsieur se mettait en violente colère :

— Ce n’est pas ma faute, sanglotait la petite femme, ce n’est pas ma faute.

— Ce n’est pourtant pas la mienne, je suppose.

— C’est la faute à personne. Aujourd’hui, je n’ai pu suivre à la lettre la recette de ta tante Franquette.

— Pourquoi pas ?

— Il n’y a pas de vêpres le jeudi !