Amours, Délices et Orgues/Notes de voyage

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Paul Ollendorff (p. 269-274).



NOTES DE VOYAGE


J’acceptai d’autant plus volontiers l’invitation de mon camarade Cecil à inaugurer son coquet petit hôtel (mille et quelques chambres) de Salisbury Street (near the Victoria Embankment), qu’une autre et grave affaire m’appelait à Londres, le lendemain mardi.

Il s’agissait d’un assez curieux match dont je demanderai à ces messieurs et dames la permission de dire deux mots, malgré l’instinctive répulsion que j’éprouve toujours à entretenir le public de ma falote personnalité.

Déjà, en octobre dernier, M. Mac Larinett, le crack écossais bien connu, m’avait lancé un défi, un bizarre défi : qui de nous deux ouvrirait le plus de parenthèses, en dix minutes anglaises (la minute de Greenwich correspond assez exactement à soixante de nos secondes françaises).

Cette fois, j’acceptai.

La lutte, d’après l’avis de M. Pierre Laffitte, l’éminent matchologue, fut des plus passionnantes.

Au bout des cinq premières minutes, tout le monde me croyait battu.

Moi-même, je me reprochais déjà d’avoir risqué une si grave épreuve au lendemain d’un banquet à Cecil Hotel, quand, soudain, je me sentis rentrer en forme.

À la septième minute, j’avais rattrapé l’avance du champion écossais.

À la neuvième, je le doublais, et finalement j’arrivais, comme disent les techniciens, dans un fauteuil, battant Mac Larinett de vingt-trois parenthèses quatre cinquièmes.

L’enjeu étant déposé dans une Banque bruxelloise, je m’embarquai, le lendemain même, à Douvres, sur le magnifique steam-boat Princesse-Henriette, qui, trois heures après, me déposait à Ostende.

Pendant la traversée, je fus témoin de plusieurs scènes, dont l’une, tragi-comique, me paraît valoir la peine d’une relation :

Un gros Anglais, visiblement pris de boisson, avait pris place avec nous sur le deck du paquebot.

Chose étrange, en dépit du vent, malgré le réel roulis et l’indéniable tangage de la pauvre Princesse-Henriette, cet insulaire pochard était le seul des passagers qui se promenât sur le pont avec la tranquillité de feu Sir Baptist, les mains dans ses poches, aussi droit que s’il eût arpenté, à jeun, les allées d’Hyde-Park.

J’eus bientôt l’explication du phénomène.

Le gros Anglais était si gris qu’il ne tenait pas debout : mais, par une heureuse fortune, chacun de ses roulis ou tangages personnels correspondait précisément à un roulis ou tangage contraire du bateau.

Les mouvements de l’eau compensaient exactement ceux de l’alcool, et, de ce conflit, résultait une parfaite stabilité.

Où les choses se gâtèrent, ce fut quand, au milieu de la traversée, le comptable du bord fit le contrôle des billets.

Très poliment, il s’approchait de chacun et demandait avec un délicieux accent belge :

— Ticket, please ?

Quand ce fut le tour de notre poivrot :

— Ticket, please ?

Notre poivrot eut l’idée de faire une excellente plaisanterie en jouant l’homme qui n’a pas de ticket :

— I have no ticket !

— You have no ticket ?

— No ticket !

— No ticket ?

(Pour la commodité de ce récit, je vais reprendre l’emploi de la langue française.)

Le comptable de la Princesse-Henriette mit à ce jeu une douceur infinie.

L’Anglais continuait à ne rien savoir : il n’avait pas de ticket, et puis voilà !

Alors, le brave Flamand perdit patience :

— Écoute une fois, monsieur, si tu n’as pas de billet, je regrette beaucoup, mais tu ne peux pas rester ici.

Et, empoignant l’Anglais par la peau du cou, il le jeta à l’eau.