Amours, Délices et Orgues/Truc funèbre et canaille employé par cette vieille fripouille de père Furet

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Paul Ollendorff (p. 179-184).



TRUC FUNÈBRE ET CANAILLE

EMPLOYÉ PAR CETTE VIEILLE FRIPOUILLE DE PÈRE FURET

Le père Furet attendait depuis huit jours la visite de la vieille baronne de Malenpis.

Aussi, ne fut-il nullement étonné de voir une calèche s’arrêter devant sa porte, la baronne en descendre et demander :

— Monsieur Furet ?

— C’est moi, madame, c’est moi-même en personne qu’est le père Furet, pour vous servir, s’il y a moyen.

— Vous me connaissez, sans doute ?

— Je vous connais sans vous connaître, madame ; je vous connais de vous voir passer dans votre voiture, mais ça ne s’appelle pas connaître une dame…

— Enfin… vous savez qui je suis ?

— Des gens m’ont dit comme ça que vous seriez, il paraît, la nouvelle propriétaire du château.

— Précisément… Alors, vous devez bien vous douter du motif qui m’amène chez vous ?

— Ma foi, madame, j’en suis à me le demander… je ne m’en doute pas plus que rien du tout.

— Allons, monsieur Furet, ne faites pas le finaud avec moi… Vous savez bien que je viens pour votre petit pré.

— Mon petit pré ! Quel petit pré ? C’est que j’en ai plusieurs dans le pays, des petits prés.

— Je parle de celui qui se trouve en bordure sur l’avenue du château, à l’entrée du parc.

— Tiens, tiens, tiens ! Alors, ça vous ferait plaisir, ce petit bout de terrain ?

— Seriez-vous disposé à me le céder ?

— Mon Dieu, madame la baronne, si ce pauvre petit morceau de terrain vous fait plaisir, je me ferai un véritable agrément de vous le céder.

— Combien en demandez-vous ?

— Combien que vous en donnez, vous, madame la baronne ?

— Tenez, monsieur Furet, je ne suis pas disposée à finasser avec vous. Votre pré vaut bien 500 francs, je vous en donne 1,000… Est-ce convenu ?

— Mais, madame la baronne, expliquez-moi pourquoi vous me donnez 1,000 francs de ce pré, s’il n’en vaut que 500 ?

— Pour en finir plus vite.

— Eh ben ! alors, je vas vous donner un moyen d’en finir encore plus vite. Payez-moi mon pré 10,000 francs et il est à vous.

— 10,000 francs ! Mais vous êtes fou, mon pauvre bonhomme !

— Alors, madame la baronne, n’en parlons plus ! Gardez votre argent et moi je garde ma terre.

La baronne de Malenpis sortit, furieuse, en grommelant : « Vieille canaille ! va ! »

… Le pré en question avait été payé, dans le temps, 300 francs par le père Furet à l’ancien propriétaire du château qui, à peu près ruiné, commençait à vendre son domaine par morceaux.

La situation indiscrète de ce lopin dans le parc, en bordure sur l’avenue de tilleuls qui mène à la maison, était bien faite pour gêner la nouvelle châtelaine ; mais payer 10,000 fr. ce misérable carré de terre, folie furieuse !

À quelques jours de là, le père Furet, dans une conversation avec le cocher de la baronne, apprit que la vieille dame n’allait pas aux offices du village, par horreur de traverser le cimetière qui entoure l’église.

La vue d’un tombeau la faisait se pâmer. Un tombeau, que dis-je ? Une simple croix noire avec un ci-gît dessus.

À cette révélation, le père Furet rentra chez lui tout songeur.

Il dormit peu cette nuit-là et, dès le matin, se mit à la besogne.

Le lendemain, la vieille baronne de Malenpis accomplissait, dans le parc, sa petite promenade hygiénique ; mais elle ne parvint point jusqu’à la grille.

Du château, ses gens la virent jeter les bras en l’air ; on entendit de grands cris et on accourut.

— Quoi donc, madame la baronne, qu’y a-t-il ?

— Là… désignait la pauvre vieille blême bonne femme… là !

Et son doigt tremblant indiquait le pré du père Furet, d’où émergeaient une vingtaine de belles croix funéraires toutes noires avec, dessus, des larmes et des inscriptions peintes en blanc.

Le soir même, le père Furet était invité à passer chez le notaire, et à y toucher 10,000 francs, prix convenu de son terrain.

Et cette vieille canaille de père Furet accepta, mais en exigeant qu’on ajoutât aux 10,000 francs quatre-vingt-sept francs cinquante, montant de ses débours pour les croix de son petit cimetière.