Amours, Délices et Orgues/Une vocation

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Paul Ollendorff (p. 117-122).



UNE VOCATION


À quoi tient la destinée, souvent !

« À un rien, un souffle, un rien, une blanche main… » (Air connu.)

Tout le reste naissance, éducation, fortune et autres balançoires, tout cela n’est qu’un pâle facteur dans l’évolution existentielle.

La vocation, entre autres, y croyez-vous, à la vocation ? Moi pas.

La vérité, c’est qu’on ne sait jamais…

L’histoire du grain de sable…

Pensez-vous, par exemple, que si une vieille gypsie avait prédit, il y a trente ans, au petit Cohen, qu’il s’appellerait un jour Isidore de Lara, et qu’on lui jouerait une nommée Moïna dans des conditions aussi flatteuses, pensez-vous, dis-je, que le petit Cohen aurait donné une malheureuse pièce de six pence à la vieille radoteuse, en récompense de sa « bonne aventure ? »

Le petit Cohen se serait contenté de hausser les épaules.

Voilà ce qu’il aurait haussé, le petit Cohen ! Les épaules, et rien de plus.

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… Si, au lieu des rares centimètres carrés de cette publication, j’avais à ma disposition les copieuses colonnes de quelque massif in-quarto, je n’en terminerais pas à conter onze mille et des anecdotes à l’appui de ces dires.

Écoutons donc, et sachons nous contenter d’un exemple, mais bien typique :

Il n’y a pas si longtemps, quatre jeunes gens appartenant aux meilleures familles de Sedan (désignons-les par de discrètes initiales : MM. Depaquit, Delaw, Darbour et Prairial), conçurent le projet de gagner des sommes énormes en employant des procédés répréhensibles, mais rapides.

Ils se mirent en relation avec un des plus habiles de ces faux-monayeurs dont pullule le pays d’Ardennes et lui commandèrent une fortune d’environ 100,000 francs en pièces de cent sous que l’autre leur livra pour 1,500 francs (la moitié comptant, le reste en billets).

Munis de cet honnête pécule, nos quatre adolescents eurent bientôt fait de débarquer sur la côte du Gabon, puis de s’enfoncer dans la Darkest Africa en question.

Faute de poneys islandais, peu répandus dans ces régions, les jeunes aventuriers durent se contenter d’une caravane de buffles, animaux indociles mais vigoureux.

Il s’écoula peu de jours (à peu près autant de nuits), et voilà nos gaillards revenus vers le littoral, lotis de je ne sais plus combien de défenses d’éléphant, lesquelles pesaient, chacune, je n’ose plus me rappeler combien de kilogrammes.

Et tous les quatre de se frotter les mains, leurs mains brunies par le rude soleil de ces parages.

Pour avoir roulé des indigènes, ils pouvaient se vanter d’avoir roulé des indigènes.

Leurs pièces de cent sous en plomb avaient passé comme des lettres à la poste.

Et devant le soleil couchant, nos drilles fumaient, ravis, la pipe odorante de la légitime satisfaction.

À cette heure précise, un steamer anglais passa non loin de là, qui, justement, cinglait sur Liverpool, le grand marché, comme chacun sait, de l’ivoire.

— Ohé ! du steamer ! agitèrent-ils leurs mouchoirs.

Le steamer accosta.

Les conditions du transport furent vite faites : le capitaine anglais, d’ailleurs, n’acceptait aucun marchandage.

Et puis, quand on est titulaire d’une aussi féerique cargaison d’ivoire, combien mesquin d’ergoter pour quelques pounds !

Ah ! que ne dura-t-il plus longtemps, que ne dura-t-il toujours ce voyage, trajet d’enchantement, d’espoir et d’ivresse !

À peine débarqués à Liverpool, les pauvres garçons recevaient le plus rude coup qui puisse frapper un négociant en denrées coloniales.

Leur ivoire était du celluloïd !

(Que cette aventure serve d’exemple aux trafiquants superficiels, car la Société pour la conservation de l’éléphant d’Afrique inonde le pays de défenses en celluloïd parfaitement imitées.)

C’est alors que MM. Depaquit, Delaw, Darbour et Prairial, — c’est là que je voulais en venir, — complètement dégoûtés du commerce, se jetèrent, éperdus, dans les bras consolateurs du grand Art.

Ajoutons qu’ils eurent grand soin d’ajouter à leur crayon un joli brin de plume, et réciproquement.