Amphitryon 38/Acte II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Bernard Grasset, Paris, 1929
◄   Acte I Acte II Acte III   ►


ACTE II



Scène I


Obscurité complète. Mercure, seul, rayonnant, à demi étendu sur le devant de la scène.


MERCURE. — Ainsi posté devant la chambre d’Alcmène, j’ai perçu un doux silence, une douce résistance, une douce lutte ; Alcmène porte en soi maintenant le jeune demi-dieu. Mais auprès d’aucune autre maîtresse Jupiter ne s’est ainsi attardé… Je ne sais si cette ombre vous paraît lourde, pour moi la mission de prolonger la nuit en ces lieux commence à me peser, si je pense surtout que le monde entier baigne déjà dans la lumière… Nous sommes au cœur de l’été, et il est sept heures du matin. La grande inondation du jour s’étale, profonde de milliers de lieues, jusque sur la mer, et seul entre les cubes submergés de rose, le palais reste un cône noir… Il est vraiment l’heure de réveiller mon maître, car il déteste être pressé dans son départ, et sûrement il tiendra, comme avec toutes ses amies, dans les propos de saut de lit, à révéler à Alcmène qu’il est Jupiter, pour jouir de sa surprise, et de sa fierté. J’ai d’ailleurs suggéré à Amphitryon de venir surprendre sa femme à l’aurore, de façon qu’il soit le premier témoin et le garant de l’aventure. C’est une prévenance qu’on lui doit et j’éviterai ainsi toute équivoque. À cette heure notre général se met secrètement en route, au galop de son cheval, et il sera avant une heure au palais. Montre-moi donc tes rayons, soleil, que je choisisse celui qui embrasera ces ténèbres… (Le soleil échantillonne un à un ses rayons.) Pas celui-là ! Rien de sinistre comme la lumière verte sur les amants qui s’éveillent. Chacun croit tenir un noyé en ses bras. Pas celui-là ! Le violet et le pourpre sont les couleurs qui irritent les sens. Gardons-les pour ce soir. Voilà, voilà le bon, le safran ! Rien ne relève comme lui la fadeur de la peau humaine… Vas-y, soleil !

La chambre d’Alcmène apparaît dans une lumière de plein soleil.


{

Scène II


Alcmène déjà debout. Jupiter étendu sur la couche et dormant.


ALCMÈNE. — Lève-toi, chéri. Le soleil est haut.

JUPITER. — Où suis-je ?

ALCMÈNE. — Où ne se croient jamais les maris au réveil : simplement dans ta maison, dans ton lit, et près de ta femme.

JUPITER. — Le nom de cette femme ?

ALCMÈNE. — Son nom du jour est le même que son nom de la nuit, toujours Alcmène.

JUPITER. — Alcmène, la grande femme blonde, grasse à point, qui se tait dans l’amour ?

ALCMÈNE. — Oui, et qui bavarde dès l’aube, et qui va maintenant te mettre à la porte, tout mari que tu es.

JUPITER. — Qu’elle se taise, et revienne dans mes bras !

ALCMÈNE. — N’y compte pas. Les femmes grasses à point ressemblent cependant aux rêves, on ne les étreint que la nuit.

JUPITER. — Ferme les yeux et profitons de ces ténèbres.

ALCMÈNE. — Non, non, ma nuit n’est pas la nuit. Lève-toi, ou j’appelle.

Jupiter se redresse, contemple le paysage qui étincelle devant les fenêtres.

JUPITER. — Quelle nuit divine !

ALCMÈNE. — Tu es faible, ce matin, dans tes épithètes, chéri.

JUPITER. — Je dis divine !

ALCMÈNE. — Que tu dises un repas divin, une pièce de bœuf divine, soit, tu n’es pas forcé d’avoir sans cesse de l’invention. Mais, pour cette nuit, tu aurais pu trouver mieux.

JUPITER. — Qu’aurais-je pu trouver de mieux ?

ALCMÈNE. — À peu près tous les adjectifs, à part ton mot divin, vraiment hors d’usage. Le mot parfait, le mot charmant. Le mot agréable surtout, qui dit bien des choses de cet ordre : quelle nuit agréable !

JUPITER. — Alors la plus agréable de toutes nos nuits, n’est-ce pas, de beaucoup ?

ALCMÈNE. — C’est à savoir.

JUPITER. — Comment, c’est à savoir ?

ALCMÈNE. — As-tu oublié, cher mari, notre nuit de noces, le faible fardeau que j’étais dans tes bras, et cette trouvaille que nous fîmes de nos deux cœurs au milieu des ténèbres qui nous enveloppaient pour la première fois ensemble dans leur ombre ? Voilà notre plus belle nuit.

JUPITER. — Notre plus belle nuit, soit. Mais la plus agréable, c’est bien celle-ci.

ALCMÈNE. — Crois-tu ? Et la nuit où un grand incendie se déclara dans Thèbes, d’où tu revins dans l’aurore, doré par elle, et tout chaud comme un pain. Voilà notre nuit la plus agréable, et pas une autre !

JUPITER. — Alors, la plus étonnante, si tu veux ?

ALCMÈNE. — Pourquoi étonnante ? Oui, celle d’avant-hier, quand tu sauvas de la mer cet enfant que le courant déportait, et que tu revins, luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux et me sauvant toute la nuit à bras le corps dans ton sommeil… Cela était assez étonnant !… Non, si je voulais donner un adjectif à cette nuit, mon chéri, je dirais qu’elle fut conjugale. Il y avait en elle une sécurité qui m’égayait. Jamais je n’avais été aussi certaine de te retrouver au matin bien rose, bien vivant, avide de ton petit déjeuner et il me manquait cette appréhension divine, que je ressens pourtant toutes les fois, de te voir à chaque minute mourir dans mes bras.

JUPITER. — Je vois que les femmes aussi emploient le mot divine ?…

ALCMÈNE. — Après le mot appréhension, toujours.

Un silence.

JUPITER. — Quelle belle chambre !

ALCMÈNE. — Tu l’apprécies surtout le matin où tu y es en fraude.

JUPITER. — Comme les hommes sont habiles ! Par ce système de pierres transparentes et de fenêtres, ils arrivent, sur une planète relativement si peu éclairée, à voir plus clair dans leurs maisons qu’aucun être au monde.

ALCMÈNE. — Tu n’es pas modeste, chéri. C’est toi qui l’as inventé.

JUPITER. — Et quel beau paysage !

ALCMÈNE. — Celui-là tu peux le louer, il n’est pas de toi.

JUPITER. — Et de qui est-il ?

ALCMÈNE. — Du maître des dieux.

JUPITER. — On peut savoir son nom ?

ALCMÈNE. — Jupiter.

JUPITER. — Comme tu prononces bien les noms des dieux ! Qui t’a appris à les mâcher ainsi des lèvres comme une nourriture divine ? On dirait une brebis qui a cueilli le cytise et, la tête haute, le broute. Mais c’est le cytise qui est parfumé par ta bouche. Répète. On dit que les dieux ainsi appelés répondent quelquefois par leur présence même.

ALCMÈNE. — Neptune ! Apollon !

JUPITER. — Non, le premier, répète !

ALCMÈNE. — Laisse-moi brouter tout l’Olympe… D’ailleurs j’aime surtout prononcer les noms des dieux par couples : Mars et Vénus, Jupiter et Junon… Alors je les vois défiler sur la crête des nuages, éternellement, se tenant par la main… Cela doit être superbe !

JUPITER. — Et d’une gaîté… Alors tu trouves beau, cet ouvrage de Jupiter, ces falaises, ces rocs ?

ALCMÈNE. — Très beau. Seulement l’a-t-il fait exprès ?

JUPITER. — Tu dis ?

ALCMÈNE. — Toi tu fais tout exprès, chéri, soit que tu entes tes cerisiers sur tes prunes, soit que tu imagines un sabre à deux tranchants. Mais crois-tu que Jupiter ait su vraiment, le jour de la création, ce qu’il allait faire ?

JUPITER. — On l’assure.

ALCMÈNE. — Il a créé la terre. Mais la beauté de la terre se crée elle-même, à chaque minute. Ce qu’il y a de prodigieux en elle, c’est qu’elle est éphémère : Jupiter est trop sérieux pour avoir voulu créer de l’éphémère.

JUPITER. — Peut-être te représentes-tu mal la création.

ALCMÈNE. — Aussi mal, sans doute, que la fin du monde. Je suis à égale distance de l’une et de l’autre et je n’ai pas plus de mémoire que de prévision. Tu te la représentes, toi, chéri ?

JUPITER. — Je la vois… Au début, régnait le chaos… L’idée vraiment géniale de Jupiter, c’est d’avoir pensé à le dissocier en quatre éléments.

ALCMÈNE. — Nous n’avons que quatre éléments ?

JUPITER. — Quatre, et le premier est l’eau, et ce ne fut pas le plus simple à créer, je te prie de le croire ! Cela semble naturel, à première vue, l’eau. Mais imaginer de créer l’eau, avoir l’idée de l’eau, c’est autre chose !

ALCMÈNE. — Que pleuraient les déesses, à cette époque, du bronze ?

JUPITER. — Ne m’interromps pas. Je tiens à bien te montrer ce qu’était Jupiter. Il peut t’apparaître tout d’un coup. Tu n’aimerais pas qu’il t’expliquât cela lui-même, dans sa grandeur ?

ALCMÈNE. — Il a dû l’expliquer trop souvent. Tu y mettras plus de fantaisie.

JUPITER. — Où en étais-je ?

ALCMÈNE. — Nous avions presque fini, au chaos originel…

JUPITER. — Ah oui ! Jupiter eut soudain l’idée d’une force élastique et incompressible, qui comblerait les vides, et amortirait tous les chocs d’une atmosphère encore mal réglée.

ALCMÈNE. — L’idée de l’écume, elle est de lui ?

JUPITER. — Non, mais l’eau une fois née, il lui vint à l’esprit de la border par des rives, irrégulières, pour briser les tempêtes, et de semer sur elle, afin que l’œil des dieux ne fût pas toujours agacé par un horizon miroitant, des continents, solubles ou rocailleux. La terre était créée, et ses merveilles…

ALCMÈNE. — Et les pins ?

JUPITER. — Les pins ?

ALCMÈNE. — Les pins parasols, les pins cèdres, les pins cyprès, toutes ces masses vertes ou bleues sans lesquelles un paysage n’existe pas… et l’écho ?

JUPITER. — L’écho ?

ALCMÈNE. — Tu réponds comme lui. Et les couleurs, c’est lui qui a créé les couleurs ?

JUPITER. — Les sept couleurs de l’arc-en-ciel, c’est lui.

ALCMÈNE. — Je parle du mordoré, du pourpre, du vert lézard, mes préférées ?

JUPITER. — Il a laissé ce soin aux teinturiers. Mais, recourant aux vibrations diverses de l’éther, il a fait que par les chocs de doubles chocs moléculaires, ainsi que par les contre réfractions des réfractions originelles, se tendissent à travers l’univers mille réseaux différents de son ou de couleur, perceptibles ou non (après tout il s’en moque !) aux organes humains.

ALCMÈNE. — C’est exactement ce que je disais.

JUPITER. — Que disais-tu ?

ALCMÈNE. — Qu’il n’a rien fait ! Que nous plonger dans un terrible assemblage de stupeurs et d’illusions, où nous devons nous tirer seuls d’affaire, moi et mon cher mari.

JUPITER. — Tu es impie, Alcmène, sache que les dieux t’entendent !

ALCMÈNE. — L’acoustique n’est pas la même pour les dieux que pour nous. Le bruit de mon cœur couvre sûrement pour des êtres suprêmes celui de mon bavardage, puisque c’est celui d’un cœur simple et droit. D’ailleurs pourquoi m’en voudraient-ils ? Je n’ai pas à nourrir de reconnaissance spéciale à Jupiter sous le prétexte qu’il a créé quatre éléments au lieu des vingt qu’il nous faudrait, puisque de toute éternité c’était son rôle, tandis que mon cœur peut déborder de gratitude envers Amphitryon, mon cher mari, qui a trouvé le moyen, entre ses batailles, de créer un système de poulies pour fenêtres et d’inventer une nouvelle greffe pour les vergers. Tu as modifié pour moi le goût d’une cerise, le calibre d’un rayon : c’est toi mon créateur. Qu’as-tu à me regarder de cet œil ? Les compliments te déçoivent toujours. Tu n’es orgueilleux que pour moi. Tu me trouves trop terrestre, dis ?

JUPITER, se levant, très solennel — Tu n’aimerais pas l’être moins ?

ALCMÈNE. — Cela m’éloignerait de toi.

JUPITER. — Tu n’as jamais désiré être déesse, ou presque déesse ?

ALCMÈNE. — Certes non. Pourquoi faire ?

JUPITER. — Pour être honorée et révérée de tous.

ALCMÈNE. — Je le suis comme simple femme, c’est plus méritoire.

JUPITER. — Pour être d’une chair plus légère, pour marcher sur les airs, sur les eaux.

ALCMÈNE. — C’est ce que fait toute épouse, alourdie d’un bon mari.

JUPITER. — Pour comprendre les raisons des choses, des autres mondes.

ALCMÈNE. — Les voisins ne m’ont jamais intéressée.

JUPITER. — Alors, pour être immortelle !

ALCMÈNE. — Immortelle ? À quoi bon ? À quoi cela sert-il ?

JUPITER. — Comment, à quoi ! Mais à ne pas mourir !

ALCMÈNE. — Et que ferai-je, si je ne meurs pas ?

JUPITER. — Tu vivras éternellement, chère Alcmène, changée en astre ; tu scintilleras dans la nuit jusqu’à la fin du monde.

ALCMÈNE. — Qui aura lieu ?

JUPITER. — Jamais.

ALCMÈNE. — Charmante soirée ! Et toi, que feras-tu ?

JUPITER. — Ombre sans voix, fondue dans les brumes de l’enfer, je me réjouirai de penser que mon épouse flamboie là-haut, dans l’air sec.

ALCMÈNE. — Tu préfères d’habitude les plaisirs mieux partagés… Non, chéri, que les dieux ne comptent pas sur moi pour cet office… L’air de la nuit ne vaut d’ailleurs rien à mon teint de blonde… Ce que je serais crevassée, au fond de l’éternité !

JUPITER. — Mais que tu seras froide et vaine, au fond de la mort !

ALCMÈNE. — Je ne crains pas la mort. C’est l’enjeu de la vie. Puisque ton Jupiter, à tort ou à raison, a créé la mort sur la terre, je me solidarise avec mon astre. Je sens trop mes fibres continuer celles des autres hommes, des animaux, même des plantes, pour ne pas suivre leur sort. Ne me parle pas de ne pas mourir tant qu’il n’y aura pas un légume immortel. Devenir immortel, c’est trahir, pour un humain. D’ailleurs, si je pense au grand repos que donnera la mort à toutes nos petites fatigues, à nos ennuis de second ordre, je lui suis reconnaissante de sa plénitude, de son abondance même… S’être impatienté soixante ans pour des vêtements mal teints, des repas mal réussis, et avoir enfin la mort, la constante, l’étalé mort, c’est une récompense hors de toute proportion… Pourquoi me regardes-tu soudain de cet air respectueux ?

JUPITER. — C’est que tu es le premier être vraiment humain que je rencontre…

ALCMÈNE. — C’est ma spécialité, parmi les hommes ; tu ne crois pas si bien dire. De tous ceux que je connais, je suis en effet celle qui approuve et aime le mieux son destin. Il n’est pas une péripétie de la vie humaine que je n’admette, de la naissance à la mort, j’y comprends même les repas de famille. J’ai des sens mesurés, et qui ne s’égarent pas. Je suis sûre que je suis la seule humaine qui voie à leur vraie taille les fruits, les araignées, et goûte les joies à leur vrai goût. Et il en est de même de mon intelligence. Je ne sens pas en elle cette part de jeu ou d’erreur, qui provoque, sous l’effet du vin, de l’amour, ou d’un beau voyage, le désir de l’éternité.

JUPITER. — Mais tu n’aimerais pas avoir un fils moins humain que toi, un fils immortel ?

ALCMÈNE. — Il est humain de désirer un fils immortel.

JUPITER. — Un fils qui deviendrait le plus grand des héros, qui, dès sa petite enfance, s’attaquerait à des lions, à des monstres ?

ALCMÈNE. — Dès sa petite enfance ! Il aura dans sa petite enfance une tortue et un barbet.

JUPITER. — Qui tuerait des serpents énormes, venus pour l’étrangler dans son berceau ?

ALCMÈNE. — Il ne serait jamais seul. Ces aventures n’arrivent qu’aux fils des femmes de ménage… Non, je le veux faible, gémissant doucement, et qui ait peur des mouches… Qu’as-tu à t’agiter ainsi ?

JUPITER. — Parlons sérieusement, Alcmène. Est-il vrai que tu préférerais te tuer, plutôt que d’être infidèle à ton mari ?

ALCMÈNE. — Tu n’es pas gentil d’en douter !

JUPITER. — C’est très dangereux de se tuer !

ALCMÈNE. — Pas pour moi, et je t’assure, mari chéri, qu’il n’y aura rien de tragique dans ma mort. Qui sait ? Elle aura peut-être lieu ce soir, en ce lieu même, si tout à l’heure le dieu de la guerre t’atteint, ou pour toute autre raison ; mais je veillerai à ce que les spectateurs emportent de son spectacle, au lieu d’un cauchemar, une sérénité. Il y a sûrement une façon, pour les cadavres, de sourire ou de croiser les mains qui arrange tout.

JUPITER. — Mais tu pourrais entraîner dans la mort un fils conçu de la veille, à demi-vivant !

ALCMÈNE. — Ce ne serait pour lui qu’une demi-mort. Il y gagnerait sur son lot futur.

JUPITER. — Et tu parles de tout cela, si simplement, si posément, sans y avoir réfléchi ?

ALCMÈNE. — Sans y avoir réfléchi ? On se demande parfois à quoi pensent ces jeunes femmes toujours riantes, gaies, et grasses à point, comme tu l’assures. Au moyen de mourir sans histoire et sans drame, si leur amour est humilié ou déçu…

JUPITER, se levant majestueusement — Écoutez bien, chère Alcmène. Vous êtes pieuse et je vois que vous pouvez comprendre les mystères du monde. Il faut que je vous parle…

ALCMÈNE. — Non, non, Amphitryon chéri ! Voilà que tu me dis vous. Je sais trop à quoi mène ce vous solennel. C’est ta façon d’être tendre. Elle m’intimide. Tâche plutôt, la fois prochaine, de trouver un tutoiement à l’intérieur du tutoiement lui-même.

JUPITER. — Ne plaisantez pas. J’ai à vous parler des dieux.

ALCMÈNE. — Des dieux !

JUPITER. — Il est temps que je vous rende clairs leurs rapports avec les hommes, les hypothèques imprescriptibles qu’ils ont sur les habitants de la terre et leurs épouses.

ALCMÈNE. — Tu deviens fou ! Tu vas parler des dieux au seul moment du jour où les humains, ivres de soleil, lancés vers le labour ou la pêche, ne sont plus qu’à l’humanité. D’ailleurs l’armée t’attend. Il te reste juste quelques heures si tu veux tuer des ennemis à jeun. Pars, chéri, pour me retrouver plus vite ; et d’ailleurs la maison m’appelle, mon mari. J’ai ma visite d’intendante à faire… Si vous restez, cher Monsieur, j’aurai à vous parler aussi de façon solennelle, non des dieux, mais de mes bonnes. Je crois bien qu’il va falloir nous séparer de Nenetza. Outre sa manie de ne nettoyer dans les mosaïques que les carreaux de couleur noire, elle a cédé, comme vous le dites, aux dieux, et elle est enceinte.

JUPITER. — Alcmène ! chère Alcmène ! Les dieux apparaissent à l’heure précise où nous les attendons le moins.

ALCMÈNE. — Amphitryon, cher mari ! Les femmes disparaissent à la seconde où nous croyons les tenir !

JUPITER. — Leur colère est terrible. Ils n’acceptent ni les ordres ni la moquerie !

ALCMÈNE. — Mais toi tu acceptes tout, chéri, et c’est pour cela que je t’aime… Même un baiser de loin, à la main !… À ce soir… Adieu…

Elle sort. Mercure entre.



Scène III


Jupiter. Mercure.


MERCURE. — Que se passe-t-il, Jupiter ? Je m’attendais à vous voir sortir de cette chambre dans votre gloire, comme des autres chambres, et c’est Alcmène qui s’évade, vous sermonnant, et nullement troublée ?

JUPITER. — On ne saurait prétendre qu’elle le soit.

MERCURE. — Que veut dire ce pli vertical entre vos yeux ? C’est un stigmate de tonnerre ? C’est l’annonce d’une menace que vous nourrissez contre l’humanité ?

JUPITER. — Ce pli ?… C’est une ride.

MERCURE. — Jupiter ne peut avoir de rides ; celle-là vous reste du corps d’Amphitryon.

JUPITER. — Non, non, cette ride m’appartient et je sais maintenant d’où les hommes les tirent, ces rides qui nous intriguaient tous, de l’innocence et du plaisir.

MERCURE. — Mais vous semblez las, Jupiter, vous êtes voûté.

JUPITER. — Cela est lourd à porter une ride !

MERCURE. — Éprouveriez-vous enfin ce célèbre délabrement que donne aux hommes l’amour ?

JUPITER. — Je crois que j’éprouve l’amour.

MERCURE. — Vous êtes connu pour l’éprouver souvent !

JUPITER. — Pour la première fois, j’ai tenu dans mes bras une créature humaine sans la voir, et d’ailleurs sans l’entendre… Aussi, je l’ai comprise.

MERCURE. — Que pensiez-vous ?

JUPITER. — Que j’étais Amphitryon. C’est Alcmène qui avait remporté sur moi la victoire. Du coucher au réveil, je n’ai pu être avec elle un autre que son mari. Tout à l’heure, j’ai eu l’occasion de lui expliquer la création. Je n’ai trouvé qu’un langage de pédagogue, alors que devant toi tout mon langage divin afflue. Veux-tu que je te l’explique, tiens, la création ?

MERCURE. — Que vous la refassiez, à la rigueur, j’accepte. Mais je n’irai que jusque-là.

JUPITER. — Mercure, l’humanité n’est pas ce que pensent les dieux ! Nous croyons que les hommes sont une dérision de notre nature. Le spectacle de leur orgueil est si réjouissant, que nous leur avons fait croire qu’un conflit sévit entre les dieux et eux-mêmes. Nous avons pris une énorme peine à leur imposer l’usage du feu, pour qu’ils croient nous l’avoir volé ; à dessiner sur leur ingrate matière cérébrale des volutes compliquées pour qu’ils inventent le tissage, la roue dentée, l’huile d’olive, et s’imaginent avoir conquis sur nous ces otages… Or, ce conflit existe, et j’en suis aujourd’hui la victime.

MERCURE. — Vous vous exagérez le pouvoir d’Alcmène.

JUPITER. — Je n’exagère pas. Alcmène, la tendre Alcmène, possède une nature plus irréductible à nos lois que le roc. C’est elle le vrai Prométhée.

MERCURE. — Elle manque simplement d’imagination. C’est l’imagination qui illumine pour notre jeu le cerveau des hommes.

JUPITER. — Alcmène n’illumine pas. Elle n’est sensible ni à l’éclat, ni à l’apparence. Elle n’a pas d’imagination, et peut-être pas beaucoup plus d’intelligence. Mais il y a justement en elle quelque chose d’inattaquable et de borné qui doit être l’infini humain. Sa vie est un prisme où le patrimoine commun aux dieux et aux hommes, courage, amour, passion, se mue en qualités proprement humaines, constance, douceur, dévouement, sur lesquelles meurt notre pouvoir. Elle est la seule femme que je supporterais habillée, voilée ; dont l’absence égale exactement la présence ; dont les occupations me paraissent aussi attirantes que les plaisirs. Déjeuner en face d’elle, je parle même du petit déjeuner, lui tendre le sel, le miel, les épices, dont son sang et sa chaleur s’alimentent, heurter sa main, fût-ce de sa cuiller ou de son assiette, voilà à quoi je pense maintenant ! Je l’aime, en un mot, et je peux bien te le dire, Mercure, son fils sera mon fils préféré.

MERCURE. — C’est ce que l’univers sait déjà.

JUPITER. — L’univers ! Je pense que personne ne sait rien encore de cette aventure ?

MERCURE. — Tout ce qui dans ce monde est doté d’oreilles sait que Jupiter honore aujourd’hui de sa visite Alcmène. Tout ce qui possède une langue s’occupe à le répéter. J’ai tout annoncé au lever du soleil.

JUPITER. — Tu m’as trahi ! Pauvre Alcmène !

MERCURE. — J’ai agi comme pour vos autres maîtresses, et ce serait le premier de vos amours qui resterait un secret. Vous n’avez pas le droit de dissimuler aucune de vos générosités amoureuses.

JUPITER. — Qu’as-tu annoncé ? Que j’avais pris hier soir la forme d’Amphitryon ?

MERCURE. — Certes non. Cette ruse peu divine pourrait être mal interprétée. Comme votre désir de passer une seconde nuit dans les bras d’Alcmène éclatait à travers toutes les murailles, j’ai annoncé qu’elle recevrait ce soir la visite de Jupiter.

JUPITER. — Et à qui l’as-tu annoncé ?

MERCURE. — Aux airs, d’abord, aux eaux, comme je le dois. Écoutez : les ondes sèches ou humides ne parlent que de cela dans leur langage.

JUPITER. — C’est tout ?

MERCURE. — Et à une vieille femme qui passait au pied du palais.

JUPITER. — La concierge sourde ? Nous sommes perdus !

MERCURE. — Pourquoi ces mots humains, Jupiter ? Vous parlez comme un amant. Alcmène a-t-elle exigé le silence jusqu’à la minute où vous la raviriez à cette terre ?

JUPITER. — C’est là mon malheur ! Alcmène ne sait rien. Cent fois au cours de cette nuit j’ai cherché à lui faire entendre qui j’étais. Cent fois elle a changé, par une phrase humble ou charmante, la vérité divine en vérité humaine.

MERCURE. — Elle n’a pas eu de soupçons ?

JUPITER. — À aucun moment, et je ne supporte pas l’idée qu’elle puisse en avoir… Quels sont ces bruits ?

MERCURE. — Ma femme sourde a rempli son office. C’est Thèbes qui se prépare à fêter votre union avec Alcmène… Une procession s’organise, et semble monter au palais…

JUPITER. — Qu’elle n’y parvienne point ! Détourne-la vers la mer, qui l’engloutira.

MERCURE. — Impossible, ce sont vos prêtres.

JUPITER. — Ils n’auront jamais assez de raisons de croire en moi.

MERCURE. — Vous ne pouvez rien contre les lois que vous-même avez prescrites. Tout l’univers sait que Jupiter fera aujourd’hui un fils à Alcmène. Il n’est pas mauvais qu’Alcmène en soit elle aussi informée.

JUPITER. — Alcmène ne supportera pas cela.

MERCURE. — Qu’Alcmène en souffre donc ! La cause en vaut la peine.

JUPITER. — Elle ne souffrira pas. Je n’ai aucun doute à ce sujet, elle se tuera. Et mon fils Hercule mourra du même coup… Et je serai obligé à nouveau, comme pour toi, de m’ouvrir la cuisse ou le gras du mollet pour y abriter quelques mois un fœtus. Merci bien ! La procession monte ?

MERCURE. — Lentement, mais sûrement.

JUPITER. — Pour la première fois, Mercure, j’ai l’impression qu’un honnête dieu peut être un malhonnête homme… Quels sont ces chants ?

MERCURE. — Ce sont les vierges transportées par la nouvelle, qui viennent en théorie féliciter Alcmène.

JUPITER. — Tu ne crois vraiment pas nécessaire d’engloutir ces prêtres, de frapper ces vierges d’insolation matinale ?

MERCURE. — Mais enfin que désirez-vous ?

JUPITER. — Ce que désire un homme, hélas ! Mille désirs contraires. Qu’Alcmène reste fidèle à son mari et qu’elle se donne à moi avec ravissement. Qu’elle soit chaste sous mes caresses et que des désirs interdits la brûlent à ma seule vue… Qu’elle ignore toute cette intrigue, et qu’elle l’approuve entièrement.

MERCURE. — Je m’y perds… Moi j’ai rempli ma tâche. L’univers sait, comme il était prescrit, que vous coucherez ce soir dans le lit d’Alcmène… Puis-je faire autre chose pour vous ?

JUPITER. — Oui. Que j’y couche vraiment !

MERCURE. — Et avec ce fameux consentement dont vous parliez hier, sans doute ?

JUPITER. — Oui, Mercure. Il ne s’agit plus d’Hercule. L’affaire Hercule est close heureusement. Il s’agit de moi. Il faut que tu voies Alcmène, que tu la prépares à ma visite, que tu lui dépeignes mon amour… Apparais-lui… Par ton seul fluide de dieu secondaire, agite déjà à mon profit l’humanité dans son corps. Je te permets de l’approcher, de la toucher. Trouble d’abord ses nerfs, puis son sang, puis son orgueil. D’ailleurs je t’avertis, je ne quitte pas cette ville avant qu’elle ne se soit étendue de bon gré en mon honneur. Et je suis las de cette humiliante livrée ! Je viendrai en dieu.

MERCURE. — À la bonne heure, Jupiter ! Si vous renoncez à votre incognito, je puis vous assurer que, d’ici quelques minutes, je l’aurai convaincue de vous attendre au coucher du soleil. La voilà justement. Laissez-moi.

ALCMÈNE. — Oh ! Oh ! Chéri !

L’ÉCHO. — Chéri !

JUPITER. — Elle appelle ?

MERCURE. — Elle parle d’Amphitryon à son écho. Et vous dites qu’elle n’est pas coquette ! Elle parle sans cesse à cet écho. Elle a un miroir même pour ses paroles. Venez, Jupiter, elle approche.

JUPITER. — Salut, demeure chaste et pure, si chaste, si pure !… Qu’as-tu à sourire ? Tu as déjà entendu cette phrase ?

MERCURE. — D’avance, oui. Je l’ai entendue d’avance. Les siècles futurs me la crient. Partons, la voilà !



Scène IV


Alcmène et Ecclissé, la nourrice, entrent par les côtés opposés.


ALCMÈNE. — Tu as l’air bien agitée, Ecclissé.

ECCLISSÉ. — J’apporte les verveines, maîtresse, ses fleurs préférées.

ALCMÈNE. — Préférées de qui ? Je préfère les roses.

ECCLISSÉ. — Vous oseriez orner cette chambre de roses, en ce jour ?

ALCMÈNE. — Pourquoi pas ?

ECCLISSÉ. — On m’a toujours dit que Jupiter déteste les roses. Mais peut-être après tout avez-vous raison de traiter les dieux comme de simples hommes. Cela les dresse. Je prépare le grand voile rouge ?

ALCMÈNE. — Le grand voile ? Certes non. Le voile de lin simple.

ECCLISSÉ. — Que vous êtes habile, maîtresse ! Que vous avez raison de donner au palais l’aspect de l’intimité plutôt que l’éclat des fêtes. J’ai préparé les gâteaux et versé l’ambre dans le bain.

ALCMÈNE. — Tu as bien fait. C’est le parfum préféré de mon mari.

ECCLISSÉ. — Votre mari aussi, en effet, va être très fier et très heureux.

ALCMÈNE. — Que veux-tu dire, Ecclissé ?

ECCLISSÉ. — Ô maîtresse chérie, voilà votre nom célèbre pour les siècles, et peut-être le mien aussi, puisque j’ai été ta nourrice. Mon lait, voilà ton fard.

ALCMÈNE. — Il est arrivé quelque bonheur à Amphitryon ?

ECCLISSÉ. — Il va lui arriver ce qu’un prince peut rêver de plus heureux pour sa gloire et son honneur.

ALCMÈNE. — La victoire ?

ECCLISSÉ. — Victoire, certes ! Et sur le plus grand des dieux ! Vous entendez ?

ALCMÈNE. — Quelle est cette musique, et ces cris ?

ECCLISSÉ. — Mais, chère maîtresse, c’est que Thèbes tout entière sait la nouvelle. Tous se réjouissent, tous se félicitent de savoir que, grâce à vous, notre ville est favorisée entre toutes.

ALCMÈNE. — Grâce à ton maître !

ECCLISSÉ. — Certes lui aussi est à l’honneur !

ALCMÈNE. — Lui seul !

ECCLISSÉ. — Non, maîtresse, vous. Toute la Grèce retentit déjà de votre gloire. La voix des coqs s’est haussée d’un ton depuis ce matin, disent les prêtres. Léda, la reine de Sparte, que Jupiter aima sous la forme d’un cygne, et qui était de passage à Thèbes, demande à vous rendre visite. Ses conseils peuvent être utiles. Dois-je lui dire de monter ?

ALCMÈNE. — Certes…

ECCLISSÉ. — Ah ! maîtresse, il ne fallait pas te voir tous les jours dans ton bain, comme moi, pour penser que les dieux ne réclameraient pas un jour leur dû !

ALCMÈNE. — Je ne te comprends pas. Amphitryon est dieu ?

ECCLISSÉ. — Non, mais son fils sera demi-dieu. (Acclamations, musique.) Ce sont les vierges. Elles ont distancé les prêtres dans la montée, à part ce chausson d’Alexeia, naturellement, qu’ils retiennent. Ne vous montrez pas, maîtresse, c’est plus digne… Je leur parle ?… Si la princesse est là, mes petites ? Oui, oui, elle est là ! (Alcmène se promène, quelque peu énervée.) Elle est mollement étendue sur sa couche. Ses regards distraits caressent une énorme sphère d’or qui soudain pend du plafond. De la main droite elle porte à son visage un bouquet de verveine. De la gauche, elle donne à un aigle géant, qui vient d’entrer par la fenêtre, des diamants à becqueter.

ALCMÈNE. — Cesse tes plaisanteries, Ecclissé. On peut fêter une victoire sans mascarade.

ECCLISSÉ. — Son costume, vous voulez savoir son costume ? Non, elle n’est pas nue. Elle a une tunique de linge inconnu, qu’on appelle la soie, soulignée d’un rouge nouveau, appelé la garance. La ceinture ? Pourquoi n’aurait-elle pas de ceinture ? Pourquoi ce rire, là-bas, oui, toi, Alexeia ? Que je t’y reprenne ! Sa ceinture est de platine et de jais vert. Si elle lui prépare un repas ?… Son parfum ?

ALCMÈNE. — Tu as fini, Ecclissé ?

ECCLISSÉ. — Elles voudraient savoir ton parfum. (Geste menaçant d’Alcmène.) C’est un secret, mes petites, mais ce soir Thèbes en sera embaumée… Qu’elle ne devienne pas une étoile qu’on ne voit que tous les six mois ? Oui, je la mettrai en garde. Et comment tout cela se sera passé ? Oui, je vous le promets, vierges, je ne vous en cacherai rien. Adieu… Voilà qu’elles s’en vont, Alcmène. Elles montrent leur dos ravissant, et se retournent pour sourire ! Ah, comme un dos est éclairé par un sourire ! Les charmantes filles !

ALCMÈNE. — Je ne t’ai jamais vue aussi folle !

ECCLISSÉ. — Oh oui, maîtresse, folle et affolée ! Car sous quelle forme va-t-il venir ? Par le ciel, par la terre, par les eaux ? En dieu, en animal, ou en humain ? Je n’ose plus chasser les oiseaux, il est peut-être en ce moment un des leurs. Je n’ose résister au chevreuil apprivoisé, qui m’a poursuivie et cornée. Il est là, le gentil animal, qui piaffe et brame dans l’antichambre. Peut-être dois-je lui ouvrir ? Mais qui sait, peut-être est-il au contraire ce vent qui agite les rideaux ! J’aurais dû mettre le rideau rouge ! Peut-être est-ce lui qui effleure en ce moment les épaules de ta vieille nourrice. Je tremble, un courant m’agite. Ah ! je suis dans le sillage d’un immortel ! Ô maîtresse, c’est en ceci que Jupiter aujourd’hui a été le plus habile : chacun de ses êtres et de ses mouvements peut être pris pour un dieu ! Oh ! regarde, qui entre là, par la fenêtre !

ALCMÈNE. — Tu ne vois pas que c’est une abeille… Chasse-la !

ECCLISSÉ. — Certainement non ! C’est elle ! C’est lui, veux-je dire, lui en elle, en un mot ! Ne bougez pas, maîtresse, je vous en supplie ! Ô salut, abeille divine ! Nous te devinons.

ALCMÈNE. — Elle s’approche de moi, à l’aide !

ECCLISSÉ. — Que tu es belle en te gardant ainsi ! Ah ! que Jupiter a raison de te faire danser ce pas de crainte et de jeu. Aucun ne révèle plus ta candeur et tes charmes… Sûrement elle va te piquer.

ALCMÈNE. — Mais je ne veux pas être piquée !

ECCLISSÉ. — Ô piqûre bien-aimée ! Laisse-toi piquer, ô maîtresse ! Laisse-la se poser sur ta joue. Oh ! c’est lui sûrement, il cherche ta poitrine ! (Alcmène abat et écrase l’abeille. Elle la pousse du pied.) Ciel ! Qu’as-tu fait ? Quoi, pas de foudres, pas d’éclair ! Infâme insecte, qui nous fait de ces peurs !

ALCMÈNE. — Vas-tu m’expliquer ta conduite, Ecclissé ?

ECCLISSÉ. — Tout d’abord, maîtresse, recevez-vous les députations qui montent pour vous féliciter ?

ALCMÈNE. — Amphitryon les recevra avec moi demain.

ECCLISSÉ. — Évidemment c’est plus naturel… Je reviens, maîtresse. Je vais chercher Léda.



Scène V


Alcmène. Mercure.


Alcmène fait quelques pas dans la chambre, un peu inquiète. Quand elle se retourne, elle voit Mercure en face d’elle.


MERCURE. — Salut, princesse.

ALCMÈNE. — Vous êtes un dieu, pour être venu ainsi, avec cette audace à la fois et cette discrétion ?

MERCURE. — Un dieu mal famé, mais un dieu.

ALCMÈNE. — Mercure, si j’en juge d’après votre visage ?

MERCURE. — Merci. C’est à mes pieds que les autres humains me reconnaissent, aux ailes de mes pieds. Vous êtes plus habile ou plus apte à la flatterie.

ALCMÈNE. — Je suis tout heureuse de voir un dieu.

MERCURE. — Si vous voulez le toucher, je vous y autorise. À vos mains, moi, je reconnais que vous avez ce droit… (Alcmène doucement caresse les bras nus de Mercure, touche son visage.) Je vois que les dieux vous intéressent.

ALCMÈNE. — Toute ma jeunesse s’est passée à les imaginer, à leur faire signe. Enfin l’un d’eux est venu !… Je caresse le ciel !… J’aime les dieux.

MERCURE. — Tous ? Je suis compris dans cette affection ?

ALCMÈNE. — La terre s’aime en détail, le ciel en bloc… Vous d’ailleurs, Mercure, avez un si beau nom. On dit aussi que vous êtes le dieu de l’éloquence… J’ai vu cela tout de suite, dès votre apparition.

MERCURE. — À mon silence ? Votre visage aussi est une belle parole… Et vous n’avez pas un préféré parmi les dieux ?

ALCMÈNE. — Forcément, puisque j’ai un préféré parmi les hommes…

MERCURE. — Lequel ?

ALCMÈNE. — Dois-je dire son nom ?

MERCURE. — Voulez-vous que j’énumère les dieux, selon leur liste officielle, et vous m’arrêterez ?

ALCMÈNE. — Je vous arrête. C’est le premier.

MERCURE. — Jupiter ?

ALCMÈNE. — Jupiter.

MERCURE. — Vous m’étonnez. Son titre de dieu des dieux vous influence à ce point ? Cette espèce d’oisiveté suprême, cette fonction de contremaître sans spécialité du chantier divin ne vous détourne pas de lui, au contraire ?

ALCMÈNE. — Il a la spécialité de la divinité. C’est quelque chose.

MERCURE. — Il n’entend rien à l’éloquence, à l’orfèvrerie, à la musique de ciel ou de chambre. Il n’a aucun talent.

ALCMÈNE. — Il est beau, mélancolique, et il n’a sur ses augustes traits aucun de ces tics qui habitent les traits des dieux forgerons ou poètes.

MERCURE. — Il est beau, en effet, et coureur.

ALCMÈNE. — Vous n’êtes pas loyal en parlant ainsi de lui. Croyez-vous que je ne comprenne pas le sens de ces passions subites qui précipitent Jupiter dans les bras d’une mortelle ? Je m’y connais en greffes, par mon mari, qui a trouvé, comme vous le savez peut-être là-haut, la greffe des cerises. En classe aussi on nous fait réciter que le croisement avec la beauté et même avec la pureté, ne peut s’opérer que par ces visites et sur des femmes trop honorées de cette haute mission. Je vous déplais, en vous disant cela ?

MERCURE. — Vous me ravissez… Alors le sort de Léda, de Danaé, de toutes celles qu’a aimées ou qu’aimera Jupiter vous paraît un sort heureux ?

ALCMÈNE. — Infiniment heureux.

MERCURE. — Enviable ?

ALCMÈNE. — Très enviable.

MERCURE. — Bref, vous les enviez ?

ALCMÈNE. — Si je les envie ? Pourquoi cette question ?

MERCURE. — Vous ne le devinez pas ? Vous ne devinez pas pourquoi je viens ici, et ce que j’ai à vous annoncer, en messager de mon maître ?

ALCMÈNE. — Dites toujours.

MERCURE. — Qu’il vous aime… Que Jupiter vous aime.

ALCMÈNE. — Jupiter me connaît ? Jupiter daigne savoir mon existence ? Je suis fortunée entre toutes.

MERCURE. — Depuis de nombreux jours, il vous voit, il ne perd aucun de vos gestes, vous êtes inscrite dans son regard rayonnant.

ALCMÈNE. — De nombreux jours ?

MERCURE. — Et de nombreuses nuits. Vous pâlissez !

ALCMÈNE. — C’est vrai, je devrais rougir !… Excusez-moi, Mercure. Mais je suis navrée de penser que je n’ai pas toujours été digne de ce regard ! Que ne m’avez-vous prévenue !

MERCURE. — Et que dois-je lui dire ?

ALCMÈNE. — Dites-lui que je serai désormais digne de cette faveur. Un autel en argent se dresse déjà pour lui dans le palais. Dès le retour d’Amphitryon, nous élèverons un autel d’or.

MERCURE. — Ce n’est pas votre autel qu’il demande.

ALCMÈNE. — Tout ici lui appartient ! Qu’il daigne choisir un objet parmi mes objets préférés !

MERCURE. — Il l’a choisi, et il viendra ce soir au coucher du soleil le demander lui-même.

ALCMÈNE. — Lequel ?

MERCURE. — Votre lit. (Alcmène n’affecte pas une surprise démesurée.) Préparez-vous ! Je viens de donner mes ordres à la nuit. Elle n’aura pas trop de toute la journée pour amasser les éclats et les sons d’une nuit de noces célestes. Ce sera moins une nuit qu’une avance sur votre future immortalité. Je suis heureux d’intercaler ce fragment d’éternité entre vos moments périssables. C’est mon cadeau de fiançailles. Vous souriez ?

ALCMÈNE. — On sourirait à moins.

MERCURE. — Et pourquoi ce sourire ?

ALCMÈNE. — Tout simplement parce qu’il y a erreur sur la personne, Mercure. Je suis Alcmène et Amphitryon est mon mari.

MERCURE. — Les maris sont très en dehors des lois fatales du monde.

ALCMÈNE. — Je suis la plus simple des Thébaines. Je réussissais mal en classe, et j’ai d’ailleurs tout oublié. On me dit peu intelligente.

MERCURE. — Ce n’est pas mon avis.

ALCMÈNE. — Je vous fais observer qu’il ne s’agit pas en ce moment de vous, mais de Jupiter. Or, recevoir Jupiter, je n’en suis pas digne. Il ne m’a vue qu’illuminée de son éclat. Ma lumière à moi est infiniment plus faible.

MERCURE. — Du ciel on voit votre corps éclairer la nuit grecque.

ALCMÈNE. — Oui, j’ai des poudres, des onguents. Cela va encore, avec les épiloirs et les limes. Mais je ne sais ni écrire ni penser.

MERCURE. — Je vois que vous parlez très suffisamment. D’ailleurs les poètes de la postérité se chargeront de votre conversation de cette nuit.

ALCMÈNE. — Ils peuvent se charger aussi bien du reste.

MERCURE. — Pourquoi ce langage qui rapetisse tout ce qu’il touche ? Croyez-vous échapper aux dieux à retrancher tout ce qui dépasse de vous en noblesse et en beauté ? Vous vous rendez mal compte de la gravité de votre rôle ?

ALCMÈNE. — C’est ce que je me tue à vous dire ! Ce rôle ne me convient pas. Je vis dans tout ce qu’il y a de plus terrestre comme atmosphère, et aucune divinité ne pourrait la supporter longtemps.

MERCURE. — N’allez pas vous imaginer qu’il s’agisse d’une liaison, il s’agit de quelques heures.

ALCMÈNE. — Cela, vous n’en savez rien. La constance de Jupiter, comme je l’imagine, me surprendrait à peine. C’est son intérêt qui m’étonne.

MERCURE. — Votre taille l’emporte sur toutes.

ALCMÈNE. — Ma taille, admettons. Il sait que je me hâle affreusement l’été ?

MERCURE. — Vos mains ornent les fleurs, dans vos jardins.

ALCMÈNE. — Mes mains sont bien, oui. Mais on n’a que deux mains. Et j’ai une dent en trop.

MERCURE. — Votre démarche déborde de promesses.

ALCMÈNE. — Cela ne veut rien dire, au contraire. En amour, je suis peu développée.

MERCURE. — Inutile de mentir. Jupiter vous a observée aussi, dans ce rôle.

ALCMÈNE. — On peut feindre…

MERCURE. — Trêve de paroles, et trêve de coquetterie… Que vois-je, Alcmène, des larmes dans vos yeux ? Vous pleurez dans l’heure où une pluie de joies va tomber sur l’humanité en votre honneur ! Car Jupiter l’a décidé. Il sait que vous êtes bonne et que vous préférez cette averse à une averse d’or. Une année de joie commence ce soir pour Thèbes. Plus d’épidémie, plus de famine, plus de guerre.

ALCMÈNE. — Il ne manquait plus que cela !

MERCURE. — Et les enfants de votre ville que la mort doit emporter cette semaine, ils sont huit, si vous désirez le savoir, quatre petits garçons, et quatre petites filles, votre petite Charissa entre autres, vont être sauvés par votre nuit.

ALCMÈNE. — Charissa ? Cela s’appelle du chantage.

MERCURE. — La santé et le bonheur sont le seul chantage des dieux… Vous entendez ? Ces chants, cette musique, cet enthousiasme, c’est à vous qu’ils s’adressent. Thèbes entière sait que vous recevrez ce soir Jupiter, et s’orne, et s’égaye pour vous. Les malades, les pauvres, tous ceux qui vous devront la vie et le bonheur, Jupiter les guérira ou les comblera sur son passage, au coucher du soleil. Vous voilà prévenue. Adieu, Alcmène.

ALCMÈNE. — Ah ! c’était là cette victoire ! Vous partez, Mercure ?

MERCURE. — Je pars. Je vais prévenir Jupiter que vous l’attendez.

ALCMÈNE. — Vous mentirez. Je ne peux pas l’attendre.

MERCURE. — Que dites-vous ?

ALCMÈNE. — Je ne l’attendrai pas. Je vous en supplie, Mercure, détournez de moi la faveur de Jupiter.

MERCURE. — Je ne vous comprends pas.

ALCMÈNE. — Je ne peux être la maîtresse de Jupiter.

MERCURE. — Pourquoi ?

ALCMÈNE. — Il me mépriserait ensuite.

MERCURE. — Ne faites pas votre naïve.

ALCMÈNE. — Je suis impie. Je blasphème dans l’amour.

MERCURE. — Vous mentez… C’est tout ?

ALCMÈNE. — Je suis lasse, malade.

MERCURE. — Ce n’est pas vrai. Ne croyez pas vous défendre contre un dieu avec les armes qui écartent les hommes.

ALCMÈNE. — J’aime un homme.

MERCURE. — Quel homme ?

ALCMÈNE. — Mon mari.

Mercure qui était penché vers elle se redresse.

MERCURE. — Ah ! vous aimez votre mari ?

ALCMÈNE. — Je l’aime.

MERCURE. — Mais nous y comptons bien ! Jupiter, lui, n’est pas un homme, il ne choisit pas ses maîtresses parmi les femmes infidèles. D’ailleurs ne vous faites pas plus ingénue que vous ne l’êtes. Nous connaissons vos rêves.

ALCMÈNE. — Mes rêves ?

MERCURE. — Nous savons que vous rêvez. Les femmes fidèles rêvent parfois, et qu’elles ne sont pas dans les bras de leur mari.

ALCMÈNE. — Elles ne sont dans les bras de personne.

MERCURE. — Il arrive à ces épouses sûres d’appeler leur mari Jupiter. Nous vous avons entendue.

ALCMÈNE. — Mon mari peut être pour moi Jupiter. Jupiter ne peut être mon mari.

MERCURE. — Vous êtes vraiment ce qu’on nomme un esprit obstiné ! Ne me forcez pas à vous parler crûment, et à vous montrer le fond de ce que vous croyez votre candeur. Je vous trouve suffisamment cynique dans vos paroles.

ALCMÈNE. — Si j’étais surprise nue, je devrais me débattre avec mon corps et mes jambes nues. Vous ne me laissez pas le choix des mots.

MERCURE. — Alors j’y vais sans ambages : Jupiter ne demande pas absolument à entrer en homme dans votre lit…

ALCMÈNE. — Vous avez pu voir que je n’y accepte pas non plus les femmes.

MERCURE. — Nous avons pu voir que certains spectacles dans la nature, que certains parfums, que certaines formes vous irritent tendrement dans votre âme et dans votre corps, et que souvent, même au bras d’Amphitryon, il naît en vous vis-à-vis d’objets et d’êtres une tumultueuse appréhension. Vous aimez nager. Jupiter peut devenir l’eau qui vous investit et vous force. Ou si vous croyez marquer moins votre infidélité en recevant d’une plante, d’un animal la faveur du maître des dieux, dites-le, et il vous exaucera… Quel est votre félin préféré ?

ALCMÈNE. — Mercure, laissez-moi.

MERCURE. — Un mot, et je pars. Un enfant doit naître de la rencontre de ce soir, Alcmène.

ALCMÈNE. — Il a même un nom, sans doute ?

MERCURE. — Il a un nom : Hercule.

ALCMÈNE. — Pauvre petite fille, elle ne naîtra pas.

MERCURE. — C’est un garçon, et il naîtra. Tous ces monstres qui désolent encore la terre, tous ces fragments de chaos qui encombrent le travail de la création, c’est Hercule qui doit les détruire et les dissiper. Votre union avec Jupiter est faite de toute éternité.

ALCMÈNE. — Et que se passera-t-il, si je refuse ?

MERCURE. — Hercule doit naître.

ALCMÈNE. — Si je me tue ?

MERCURE. — Jupiter vous redonnera la vie, ce fils doit naître.

ALCMÈNE. — Un fils de l’adultère, jamais. Ce fils mourrait, tout fils du Ciel qu’il puisse être.

MERCURE. — La patience des dieux a des limites, Alcmène. Vous méprisez leur courtoisie. Tant pis pour vous. Après tout, nous n’avons que faire de votre consentement. Apprenez donc qu’hier…

Ecclissé entre brusquement.

ECCLISSÉ. — Maîtresse…

ALCMÈNE. — Qu’y a-t-il ?

MERCURE. — Amphitryon, sans doute ?

ECCLISSÉ. — Non, Seigneur. La reine Léda arrive au palais. Peut-être dois-je la renvoyer ?

ALCMÈNE. — Léda ?… Non ! Qu’elle reste !

MERCURE. — Recevez-la, Alcmène, elle peut vous être d’un utile conseil. Pour moi je pars, et vais rendre compte de notre entretien à Jupiter.

ALCMÈNE. — Vous lui direz ma réponse ?

MERCURE. — Tenez-vous à voir votre ville assaillie par des pestes, par l’incendie ? À voir votre mari vaincu et déchu ? Je lui dirai que vous l’attendez.

ALCMÈNE. — Vous direz un mensonge.

MERCURE. — C’est avec les mensonges du matin que les femmes font leurs vérités du soir. À ce soir, Alcmène.

Il disparaît.

ALCMÈNE. — Ecclissé, comment est-elle ?

ECCLISSÉ. — Sa robe ? D’argent avec liseré de cygne, mais très discret.

ALCMÈNE. — Je parle de son visage… Dur, orgueilleux ?

ECCLISSÉ. — Noble et paisible.

ALCMÈNE. — Alors, va, cours, qu’elle entre vite, une idée m’est venue, une idée merveilleuse ! Léda peut me sauver.

Sort Ecclissé.



Scène VI

Léda. Alcmène.


LÉDA. — Voilà une visite indiscrète, Alcmène ?

ALCMÈNE. — Tellement désirée, Léda, au contraire !

LÉDA. — C’est la future chambre historique ?

ALCMÈNE. — C’est ma chambre.

LÉDA. — La mer et la montagne, vous faites bien les choses !

ALCMÈNE. — Et le ciel surtout…

LÉDA. — Le ciel lui est peut-être plus indifférent… C’est pour ce soir ?

ALCMÈNE. — On dit que c’est ce soir.

LÉDA. — Comment cela est-il arrivé ? Vous faisiez de grandes prières tous les jours pour dire votre peine, votre nostalgie ?

ALCMÈNE. — Non. Je les faisais pour dire ma satisfaction, mon bonheur…

LÉDA. — C’est encore la meilleure façon d’appeler à l’aide… Vous l’avez vu ?

ALCMÈNE. — Non… C’est lui qui vous envoie ?

LÉDA. — Je passais par Thèbes, j’ai appris les nouvelles, je suis venue vous voir.

ALCMÈNE. — Ce n’est pas plutôt que vous comptez le revoir ?

LÉDA. — Je ne l’ai jamais vu !… Vous n’ignorez pas les détails de l’aventure ?

ALCMÈNE. — Léda, c’était vrai ce que la légende raconte, il était un vrai cygne ?

LÉDA. — Ah ! Cela vous intéresse ! Jusqu’à un certain point, une espèce de nuage oiseau, de rafale cygne.

ALCMÈNE. — De vrai duvet ?

LÉDA. — À vous parler franchement, Alcmène, j’aimerais autant qu’il ne reprît pas cette forme avec vous. Je n’ai pas à être jalouse, mais laissez-moi cette originalité. Il est tant d’autres oiseaux, de beaucoup plus rares, même !

ALCMÈNE. — D’aussi nobles que les cygnes, qui aient l’air plus distant, bien peu !

LÉDA. — Évidemment.

ALCMÈNE. — Je ne trouve pas du tout qu’ils aient l’air plus bêtes que l’oie ou l’aigle. Du moins, ils chantent, eux.

LÉDA. — En effet, ils chantent.

ALCMÈNE. — Personne ne les entend, mais ils chantent. Chantait-il, lui ? Parlait-il ?

LÉDA. — Un ramage articulé, dont le sens échappait, mais dont la syntaxe était si pure qu’on devinait les verbes et les relatifs des oiseaux.

ALCMÈNE. — Est-ce exact que les articulations de ses ailes crépitaient harmonieusement ?

LÉDA. — Très exact, comme chez les cigales, en moins métallique. J’ai touché des doigts cette naissance des ailes : une harpe de plumes !

ALCMÈNE. — Vous aviez été informée de son choix ?

LÉDA. — C’était l’été. Depuis le solstice, de grands cygnes naviguaient très haut entre les astres. J’étais bien sous le signe du cygne, comme dit plaisamment mon mari.

ALCMÈNE. — Votre mari plaisante sur ce sujet ?

LÉDA. — Mon mari ne croit pas aux dieux. Il ne peut donc voir, dans cette aventure, qu’une imagination ou le sujet de jeux de mots. C’est un avantage.

ALCMÈNE. — Vous avez été bousculée, surprise ?

LÉDA. — Assaillie, doucement assaillie. Caressée soudain par autre chose que par ces serpents prisonniers que sont les doigts, ces ailes mutilées que sont les bras ; prise dans un mouvement qui n’était plus celui de la terre, mais celui des astres, dans un roulis éternel : bref un beau voyage. D’ailleurs vous serez mieux renseignée que moi dans un moment.

ALCMÈNE. — Il vous a quittée comment ?

LÉDA. — J’étais étendue. Il est monté droit à mon zénith. Il m’avait douée pour quelques secondes d’une presbytie surhumaine qui me permit de le suivre jusqu’au zénith du zénith. Je l’ai perdu là.

ALCMÈNE. — Et depuis, rien de lui ?

LÉDA. — Je vous dis, ses faveurs, les politesses de ses prêtres. Parfois une ombre de cygne qui se pose sur moi dans le bain, et que nul savon n’enlève… Les branches d’un poirier témoin s’inclinent sur mon passage. D’ailleurs je n’aurais pas supporté de liaison même avec un dieu. Une seconde visite, oui, peut-être. Mais il a négligé ce point de l’étiquette.

ALCMÈNE. — Cela pourrait peut-être se rattraper ! Et depuis, vous êtes heureuse ?

LÉDA. — Heureuse, hélas non ! Mais, du moins, bienheureuse. Vous verrez que cette surprise donnera à tout votre être, et pour toujours, une détente dont votre vie entière profitera.

ALCMÈNE. — Ma vie n’est pas tendue ; et d’ailleurs je ne le verrai pas.

LÉDA. — Vous le sentirez. Vous sentirez vos étreintes avec votre mari dégagées de cette douloureuse inconscience, de cette fatalité qui leur enlève le charme d’un jeu familial…

ALCMÈNE. — Léda, croyez-vous que l’on puisse fléchir Jupiter, vous qui le connaissez ?

LÉDA. — Je le connais ? Je ne l’ai vu qu’oiseau !

ALCMÈNE. — Mais d’après ses actes d’oiseau, quel est son caractère de dieu ?

LÉDA. — Beaucoup de suite dans les idées et peu de connaissance des femmes, mais il est docile à la moindre indication et reconnaissant pour toute aide… Pourquoi me demandez-vous cela ?

ALCMÈNE. — J’ai décidé de refuser les faveurs de Jupiter. Je vous en supplie ! Voulez-vous me sauver ?

LÉDA. — Vous sauver de la gloire ?

ALCMÈNE. — D’abord je suis indigne de cette gloire. Vous, vous étiez la plus belle des reines, mais la plus intelligente aussi. Quelle autre que vous eût compris la syntaxe du chant des oiseaux ? N’avez-vous pas aussi inventé l’écriture ?

LÉDA. — C’est si inutile avec les dieux. Ils n’inventeront jamais la lecture…

ALCMÈNE. — Vous connaissez l’astronomie. Vous savez où est votre zénith, votre nadir. Moi je les confonds. Vous êtes déjà située dans l’univers comme un astre. La science donne au corps féminin un levain et une densité qui affole hommes et dieux. Il suffit de vous voir pour comprendre que vous êtes moins une femme qu’une de ces statues vivantes dont la progéniture de marbre ornera un jour tous les beaux coins du monde.

LÉDA. — Vous, vous n’êtes rien, comme ils disent, que beauté et jeunesse. Où voulez-vous en venir, chère petite ?

ALCMÈNE. — Je me tuerai, plutôt que de subir l’amour de Jupiter. J’aime mon mari.

LÉDA. — Justement, vous ne pourrez plus jamais aimer que lui, sortant du lit de Jupiter. Aucun homme, aucun dieu n’osera vous toucher !

ALCMÈNE. — Je serai condamnée à aimer mon mari. Mon amour pour lui ne serait plus le fruit de mon libre choix. Il ne me le pardonnerait jamais !

LÉDA. — Peut-être commencerez-vous plus tard, autant commencer par un dieu.

ALCMÈNE. — Sauvez-moi, Léda ! Vengez-vous de Jupiter, qui ne vous a étreinte qu’une fois et a cru vous consoler avec les révérences d’un poirier.

LÉDA. — Comment se venger d’un pauvre cygne blanc ?

ALCMÈNE. — Avec un cygne noir. Je vais vous expliquer. Prenez ma place !

LÉDA. — Votre place !

ALCMÈNE. — Cette porte donne sur une chambre obscure où tout est préparé pour le repos. Mettez mes voiles, répandez mon parfum. Jupiter s’y trompera, et à son avantage. Ne se rend-on pas de ces services entre amies ?

LÉDA. — Sans se le dire, oui, souvent… Charmante femme !

ALCMÈNE. — Pourquoi souriez-vous ?

LÉDA. — Après tout, Alcmène, peut-être dois-je vous écouter ! Plus je vous entends, plus je vous vois, plus je pense qu’à tant d’agréments humains la visite du destin pourrait être fatale, et plus j’ai scrupule à vous attirer de force dans cette assemblée qui réunit aux fêtes de l’année solaire, là-bas, sur ce haut promontoire, les femmes qu’aima Jupiter.

ALCMÈNE. — Cette fameuse assemblée où se déroulent des orgies divines ?

LÉDA. — Des orgies divines ? Mais c’est une calomnie. Des orgies d’idées générales tout au plus, chère petite. Nous sommes là-haut absolument entre nous !

ALCMÈNE. — Mais alors qu’y faites-vous ? Je ne puis le savoir ?

LÉDA. — Vous me comprendrez peut-être difficilement, chère amie. Le langage abstrait, heureusement, ne doit pas être votre fort. Vous comprendriez les mots archétypes, les mots idées forces, le mot ombilic ?

ALCMÈNE. — Je comprends ombilic. Cela veut dire nombril, je crois ?

LÉDA. — Vous me comprendriez si je vous racontais qu’étendues sur la roche ou sur le gazon maigre piqué de narcisses, illuminées par la gerbe des concepts premiers, nous figurons toute la journée une sorte d’étalage divin de surbeautés, et que, au lieu cette fois de concevoir, nous sentons les élans du cosmos se modeler sur nous, et les possibles du monde nous prendre pour noyau ou pour matrice ? Vous comprenez ?

ALCMÈNE. — Je comprends que c’est une assemblée extrêmement sérieuse.

LÉDA. — Très spéciale, en tout cas ! Et où la moitié de vos charmes, ravissante Alcmène, serait sans objet ! Vous si vive, si enjouée, si volontairement éphémère, je crois que vous avez raison. Vous êtes née pour être, non une des idées mères, mais la plus gracieuse idée fille de l’humanité.

ALCMÈNE. — Ô merci, Léda ! Vous me sauverez ! On adore sauver l’éphémère !

LÉDA. — Je veux bien vous sauver, chère Alcmène. Entendu. Mais encore voudrais-je savoir à quel prix !

ALCMÈNE. — À quel prix ?

LÉDA. — Sous quelle forme Jupiter doit-il venir ? Il faudrait tout au moins que ce fût sous un aspect que j’aime.

ALCMÈNE. — Ah ! cela je l’ignore.

LÉDA. — Vous pouvez le savoir. Il revêtira la forme qui hante vos désirs et vos rêves.

ALCMÈNE. — Je n’en vois pas.

LÉDA. — J’espère que vous n’aimez point les serpents. J’en ai horreur. Il n’y aurait pas alors à compter sur moi… Ou alors un beau serpent, couvert de bagues.

ALCMÈNE. — Aucun animal, aucun végétal ne me hante…

LÉDA. — Je décline aussi les minéraux. Enfin, Alcmène, vous avez bien un point sensible ?

ALCMÈNE. — Je n’ai pas de point sensible. J’aime mon mari.

LÉDA. — Mais le voilà le point sensible ! Il n’y a pas à en douter ! C’est par là que vous serez vaincue. Vous n’avez jamais aimé que votre mari ?

ALCMÈNE. — J’en suis là.

LÉDA. — Comment n’y avons-nous point pensé ! La ruse de Jupiter sera la plus simple des ruses. Ce qu’il aime en vous, je le sens bien depuis que je vous connais, c’est votre humanité ; ce qui est intéressant avec vous, c’est de vous connaître en humaine, dans vos habitudes intimes et vos vraies joies. Or, pour y arriver, il n’est qu’un artifice, prendre la forme de votre mari. Votre cygne, mais ce sera un Amphitryon, n’en doutez plus ! Jupiter attendra la première absence de votre mari pour pénétrer chez vous et vous tromper.

ALCMÈNE. — Vous m’effrayez. Amphitryon est absent !

LÉDA. — Absent de Thèbes ?

ALCMÈNE. — Il est parti hier soir pour la guerre.

LÉDA. — Quand revient-il ? Une armée ne peut décemment faire une guerre de moins de deux jours ?

ALCMÈNE. — J’en ai peur.

LÉDA. — D’ici ce soir, Alcmène, Jupiter forcera ces portes sous l’aspect de votre mari et vous vous donnerez à lui sans défiance.

ALCMÈNE. — Je le reconnaîtrai.

LÉDA. — Pour une fois un homme sera un ouvrage divin. Vous vous abuserez.

ALCMÈNE. — Justement. Il sera un Amphitryon plus parfait, plus intelligent, plus noble. Je le haïrai à première vue.

LÉDA. — Il était un cygne immense, et je ne l’ai pas distingué du petit cygne de mon fleuve…

Ecclissé entre.

ECCLISSÉ. — Une nouvelle, maîtresse, une nouvelle imprévue !

LÉDA. — Amphitryon est là !

ECCLISSÉ. — Comment le savez-vous ? Oui, le prince sera dans une minute au palais. Des remparts, je l’ai vu au galop de son cheval franchir les fossés.

ALCMÈNE. — Aucun cavalier jamais ne les a franchis !

ECCLISSÉ. — Un bond lui a suffi.

LÉDA. — Il est seul ?

ECCLISSÉ. — Seul, mais on sent autour de lui un escadron invisible. Il rayonne. Il n’a pas cet air fatigué qu’il porte d’habitude au retour de la guerre. Le jeune soleil en pâlit. C’est un bloc de lumière avec une ombre d’homme. Que dois-je faire, maîtresse, Jupiter est autour de nous, et mon maître s’expose à la colère des dieux ? Je crois avoir perçu un coup de tonnerre au moment où il entrait dans le chemin de ronde…

ALCMÈNE. — Va, Ecclissé.

Ecclissé sort.

LÉDA. — Êtes-vous convaincue, maintenant ? Voilà Jupiter ! Voilà le faux Amphitryon !

ALCMÈNE. — Eh bien ! il trouvera ici la fausse Alcmène. De toute cette future tragédie de dieux, ô chère Léda, grâce à vous, je vous en supplie, faisons un petit divertissement pour femmes ! Vengeons-nous !

LÉDA. — Comment est-il votre mari ? Vous avez son portrait ?

ALCMÈNE. — Le voilà.

LÉDA. — C’est qu’il n’est pas mal… Il a ces beaux yeux que j’aime, où la prunelle est à peine indiquée, comme dans les statues. J’aurais adoré les statues, si elles savaient parler et être sensibles. Il est brun ? Il ne frise pas, j’espère ?

ALCMÈNE. — Des cheveux mats, Léda, des ailes de corbeau.

LÉDA. — Stature militaire ? Peau rugueuse ?

ALCMÈNE. — Mais certainement pas ! Beaucoup de muscles, mais si souples !

LÉDA. — Vous ne m’en voudrez pas de vous prendre l’image du corps que vous aimez ?

ALCMÈNE. — Je vous le jure.

LÉDA. — Vous ne m’en voudrez pas de vous prendre un dieu que vous n’aimez pas ?

ALCMÈNE. — Il arrive. Sauvez-moi.

LÉDA. — Elle est là, cette chambre ?

ALCMÈNE. — Elle est là.

LÉDA. — Il n’y a pas de degrés à descendre dans cette ombre, j’ai horreur des faux pas.

ALCMÈNE. — Un sol lisse et plan.

LÉDA. — Le mur du divan n’est pas revêtu de marbre ?

ALCMÈNE. — De tapis de haute laine. Vous n’hésiterez pas au dernier moment !

LÉDA. — Je vous l’ai promis. Je suis très consciencieuse en amitié. Le voilà. Amusez-vous un peu de lui avant de me l’envoyer. Vengez-vous sur le faux Amphitryon des chagrins que vous donnera un jour le vrai…



Scène VII


Alcmène. Amphitryon.


VOIX D’ESCLAVE. — Et vos chevaux, Seigneur, que dois-je en faire ? Ils sont épuisés.

AMPHITRYON. — Je me moque de mes chevaux. Je repars à l’instant.

ALCMÈNE. — Il se moque de ses chevaux, ce n’est pas Amphitryon.

Amphitryon s’avance vers elle.

AMPHITRYON. — C’est moi !

ALCMÈNE. — Et non un autre, je le vois…

AMPHITRYON. — Tu ne m’embrasses pas, chérie ?

ALCMÈNE. — Un moment, si tu veux. Il fait si clair ici. Tout à l’heure, dans cette chambre.

AMPHITRYON. — Tout de suite ! La pensée seule de cette minute m’a lancé vers toi comme une flèche.

ALCMÈNE. — Et fait escalader les rochers, et franchir les rivières, et enjamber le ciel ! Non, non, viens plutôt vers le soleil, que je te regarde ! Tu n’as pas peur de montrer ton visage à ta femme ? Tu sais qu’elle en connaît les moindres beautés, les moindres taches.

AMPHITRYON. — Le voici, chérie, et bien imité.

ALCMÈNE. — Bien imité, en effet. Une femme habituelle s’y tromperait. Tout y est. Ces deux rides tristes qui servent au sourire, cet évidement comique qui sert aux larmes, et pour marquer l’âge, ce piétinement, là, au coin des tempes, de je ne sais quel oiseau, de l’aigle de Jupiter, sans doute ?

AMPHITRYON. — D’une oie, chérie, c’est ma patte d’oie. Tu l’embrasses, d’habitude.

ALCMÈNE. — Tout cela est bien mon mari ! Il y manque pourtant l’égratignure qu’il se fit hier. Curieux mari, qui revient de la guerre avec une estafilade en moins.

AMPHITRYON. — L’air est souverain pour les blessures.

ALCMÈNE. — L’air des combats, cela est bien connu ! Voyons les yeux. Eh ! Eh ! cher Amphitryon, tu avais au départ deux grands yeux gais et francs. D’où te vient cette gravité dans l’œil droit, d’où te vient dans l’œil gauche ce rayon hypocrite ?

AMPHITRYON. — Il ne faut pas se regarder trop en face, entre époux, si l’on veut s’éviter des découvertes… Viens…

ALCMÈNE. — Un instant… Il flotte des nuages, en ce regard, que je n’avais jamais aperçus… Je ne sais ce que tu as, ce soir, mon ami, mais à te voir, j’éprouve un vertige, je sens m’envahir une espèce de science du passé, de prescience de l’avenir… Je devine les mondes lointains, les sciences cachées.

AMPHITRYON. — Toujours avant l’amour, chérie. Moi aussi. Cela passera.

ALCMÈNE. — À quoi pense ce large front, plus large que nature ?

AMPHITRYON. — À la belle Alcmène, toujours égale à soi.

ALCMÈNE. — À quoi pense ce visage, qui grossit sous mes yeux ?

AMPHITRYON. — À baiser tes lèvres.

ALCMÈNE. — Pourquoi mes lèvres ? Jamais tu ne me parlais autrefois de mes lèvres ?

AMPHITRYON. — À mordre ta nuque.

ALCMÈNE. — Tu deviens fou ? Jamais tu n’avais eu l’audace jusqu’ici d’appeler par leur nom un seul de mes traits !

AMPHITRYON. — Je me le suis reproché cette nuit, et je vais te les nommer tous. J’ai eu soudain cette idée, faisant l’appel de mon armée, et toutes devront aujourd’hui répondre à mon dénombrement, paupières, gorge, et nuque, et dents. Tes lèvres !

ALCMÈNE. — Voici toujours ma main.

AMPHITRYON. — Qu’as-tu ? Je t’ai piquée ? C’était désagréable ?

ALCMÈNE. — Où as-tu couché cette nuit ?

AMPHITRYON. — Dans des ronces, pour oreiller un fagot de sarments qu’au réveil j’ai flambé !… Il faut que je reparte dans l’heure, chérie, car nous livrerons la bataille dès ce matin… Viens !… Que fais-tu ?

ALCMÈNE. — J’ai bien le droit de caresser tes cheveux. Jamais ils n’ont été aussi brillants, aussi secs !

AMPHITRYON. — Le vent sans doute !

ALCMÈNE. — Ton esclave le vent. Et quel crâne tu as soudain ! Jamais je ne l’avais vu aussi considérable !

AMPHITRYON. — L’intelligence, Alcmène…

ALCMÈNE. — Ta fille l’intelligence…

AMPHITRYON. — Et cela ce sont mes sourcils, si tu tiens à le savoir, et cela mon occiput, et cela ma veine jugulaire… Chère Alcmène, pourquoi frémis-tu ainsi en me touchant ? Tu sembles une fiancée et non une femme. Qui t’a donné vis-à-vis de ton époux cette retenue toute neuve ? Voilà qu’à moi aussi tu deviens une inconnue. Et tout ce que je vais découvrir aujourd’hui sera nouveau pour moi…

ALCMÈNE. — J’en ai la certitude…

AMPHITRYON. — Ne souhaites-tu pas un cadeau, n’as-tu pas un vœu à faire ?

ALCMÈNE. — Je voudrais, avant de pénétrer dans cette chambre, que tu effleures de tes lèvres mes cheveux.

AMPHITRYON, la prenant dans ses bras et l’embrassant dans le cou — Voilà !

ALCMÈNE. — Que fais-tu ? Embrasse-moi de loin, sur les cheveux, te dis-je.

AMPHITRYON, l’ embrassant sur la joue — Voilà !

ALCMÈNE. — Tu manques de parole, suis-je chauve pour toi ?

AMPHITRYON, l’embrassant sur les lèvres — Voilà… Et maintenant, je t’emporte…

ALCMÈNE. — Une minute ! Rejoins-moi dans une minute ! Dès que je t’appelle, mon amant !

Elle entre dans la chambre. Amphitryon reste seul.

AMPHITRYON. — Quelle épouse charmante ! Comme la vie est douce qui s’écoule ainsi sans jalousie et sans risque, et doux ce bonheur bourgeois que n’effleure ni l’intrigue, ni la concupiscence. Que je regagne le palais à l’aurore ou au crépuscule, je n’y découvre que ce que j’y cache et je n’y surprends que le calme… Je peux venir, Alcmène ?… Elle ne répond pas : je la connais, c’est qu’elle est prête… Quelle délicatesse, c’est par son silence qu’elle me fait signe, et quel silence ! Comme il résonne ! Comme elle m’appelle ! Oui, oui, me voici, chérie…

Quand il est entré dans la chambre, Alcmène revient à la dérobée, le suit d’un sourire, écarte les tentures, revient au milieu de la scène.

ALCMÈNE. — Et voilà, le tour est joué ! Il est entre ses bras. Qu’on ne me parle plus de la méchanceté du monde. Un simple jeu de petite fille la rend anodine. Qu’on ne me parle plus de la fatalité, elle n’existe que par la veulerie des êtres. Ruses des hommes, désirs des dieux, ne tiennent pas contre la volonté et l’amour d’une femme fidèle… N’est-ce pas ton avis, écho, toi qui m’as toujours donné les meilleurs conseils ?… Qu’ai-je à redouter des dieux et des hommes, moi qui suis loyale et sûre, rien, n’est-ce pas, rien, rien ?

L’ÉCHO. — Tout ! Tout !

ALCMÈNE. — Tu dis ?

L’ÉCHO. — Rien ! Rien !


RIDEAU