Anatole France (Verlaine)

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Œuvres complètes - Tome VVanier (Messein) (p. 405-411).


ANATOLE FRANCE


Anatole Thibaut, connu sous le nom d’Anatole France, romancier, critique et poète français, est né à Paris le 16 avril 1844, fils d’un libraire estimé et bibliothécaire au Sénat depuis 1876.

Il m’est aussi particulièrement doux de parler de l’homme que flatteur pour mes plus chères préférences littéraires d’apprécier le poète. Je connais France de longue date. Notre première entrevue remonte aux environs de 1865, chez un ami commun, Destailleurs, notre ancien camarade de classe à Edmond Lepelletier, qui se trouvait également là, et à moi. J’ai présente à la mémoire notre conversation dont je sortis frappé par un parallèle qu’avait établi France entre Alexandre Dumas père et Lamartine, parallèle très sympathique à « ces deux faciles et à ces deux ignorants », en ce temps déjà reculé de jeunesse éprise d’érudition et de concises subtilités ; parallèle où ressortaient en traits excellents, vingt ans en quelque sorte à l’avance pour faire quelque honte à nos précieux pèle-sec de l’épigramme et du sonnet sans plus, non moins qu’aux majestueux vente-gras de la « science » naturaliste et documentaire dont l’arrière-saison a déjà commencé par un bienfait de la force des choses dont il faut rendre grâces aux dieux, car il en est, de la Littérature, — la haute bonhomie, la verve généreuse, l’imagination saine et fécondante en son superbe débordement, du très unique romancier auquel le monde entier doit les Trois Mousquetaires et ce d’Artagnan ! le comte-roi de Monte-Cristo, tant encore de héros aux passionnantes aventures, aux savoureuses équipées, gaîté, santé, bravoure, tout le beau, tout le bien ! — et cette divine effusion, cette abondance bénie, ce flot parfumé par les climats, phosphorescent, salin, chargé de flottes puissantes et de toutes gracieuses flottilles, de braves barques noires dans le blafard ouragan, d’algues féeriques et de mille et mille épaves précieuses, bercé de molles bonaces et d’âpres tempêtes, ce poète, notre plus grand bien au-dessus de Musset, notre plus noble bien en avant de Vigny, notre père et notre mère à tous, Lamartine ! L’indépendance d’un teljugement, de la part surtout dun esprit délicat s’il en fut et malaisément contentable, était pour charmer ma simplicité et m’attirer vers le caractère qu’elle impliquait.

Je ne tardai pas à retrouver notre si sympathique interlocuteur dans le salon de l’aimable marquise de Ricard, dont se souviennent encore maints littérateurs de ce temps, alors tous jeunes et à l’aurore de leur réputation. Il y fréquentait le plus souvent en compagnie de l’excellent Adolphe Racot, si malheureusement mort il y a quelques mois. Je ne tardais pas à me lier intimement avec lui et j’eus souvent des preuves de la délicatesse en quelque sorte et comme dit Sainte-Beuve quelque part, augustinienne, de l’affection qu’il rendait à celle que je lui portais en toute sincérité juvénile, mais solide et brave. Nous nous suivîmes pas à pas dans la vie et dans l’art ; à leur tour nous réunirent les soirées de Nina de Callias, gracieux fantôme qui hante bien des heures de notre ennui à beaucoup d’entre nous poètes, peintres et musiciens survivants. La guerre de 1870, celle plus cruelle de 1871, et leurs conséquences, dispersion d’un groupe jusque-là serré, le Parnasse Contemporain (j’entends une dizaine au plus d’entre les rédacteurs de ce recueil célèbre), par l’exil, les positions acquises ou un tas d’et caetera, me firent perdre France, que je n’ai plus revu depuis ces lointaines années, mais qu’à fidèlement applaudi dans ses si légitimes succès, mon admiration toujours accrue.

À l’époque dont j’ai parlé en premier lieu. France écrivait dans un curieux petit journal, le Chasseur bibliographe. Il eut là de précieux articles, tant de bibliographie, bien entendu, que d’histoire : un goût l’entraînait vers les origines de la Révolution et ses sympathies étaient pour les idées premières de la Gironde ; Mme Roland, Barnave, se partageaient ses sympathies et c’étaient même entre lui et moi, plutôt hébertiste in illo tempore, des discussions où la seule haine des Jacobins nous trouvait d’accord. En outre, de nombreuses pièces de vers révélaient déjà l’impérieuse vocation du jeune homme vers l’art douloureux et sublime entre les arts. Ces essais, troubles et maladroits, brillaient par moments fréquents d’un éclat non sans profondeur où l’élégance qui devait plus tard former la principale, la princière grâce du talent souple et brillant, parure du beau génie délicat et fin du poète, avait sa prépondérante part.

Ce génie et ce talent devaient bientôt se manifester avec une magnifique autorité, tant par des fragments insérés au Parnasse Contemporain que par deux volumes bien à part dans la collection des œuvres poétiques qui suivirent le mouvement de 1867 ; j’entends parler des Vers dorés et des Noces corinthiennes. Une allure tendre, bien rare à ce moment de quelque tension parmi surtout les tenants de Leconte de Lisle, d’une certaine afféterie chez ceux de Banville et de plus ou moins de pose féroce et fantastique de la part des peut-être soit-disant hoirs de Baudelaire, si doux et si naturel au fond, signalait cet art correct sans recherche inutile, savant sans plus de pédanlisme qu’il n’est de droit strict, et melliflu, point fade, fort aussi d’ailleurs, imprégné, comme sublimé de philosophie comme alexandrine, mêlant la décadence, la noble décadence alexandrine aux pures saveurs platoniciennes. Une place était dès lors acquise à ce poète en outre varié, d’une science sereine avec des notes cordiales charmantes, entre André Chenier qu’il rappelait sans l’imiter et Alfred de Musset, de qui les plus beaux vers, ceux d’après la Coupe et les Lèvres et Namouna, sont certes les frères aînés, non les maîtres.

Peu après, France, sans nullement abandonner la science divine et l’art suprême, abordait le roman et obtenait dans ce genre bien ressassé, bien ressucé, des succès de fraîcheur et de renouveau où par hasard le goût du plus grand nombre ne se trompait pas, mais réservant aux vrais lecteurs un exquis et subtil délice — solace et revanche. J’ai nommé Sylvestre Bonnard, les Désirs de Jean Servien, Jocaste et le Chat maigre.

Enfin, récemment, la direction du Temps l’appelait à la succession de M. Claretie dans la place du courriériste de la Vie à Paris, charge dont il s’acquitte à merveille suivant l’esprit et le bon sens, ne perdant pas une occasion de combattre sottises et routines, sans en excepter celles à la mode. Tout ce qui pense bien lui saura gré, entre autres bons services à la bonne cause, de son attitude lors des saloperies anti-wagnériennes de mai dernier. Son entretien avec le citoyen Paulin, menuisier et manifestant, restera typique, et moi qui ne suis démocrate que bien juste, je n’ai pu m’empêcher de rire de bon cœur — parmi pourtant mille ennuis très aigus de la vie — à la réconfortante et vengeresse lecture de ce morceau désormais proverbial.

Et puisque je parle du délicieux chroniqueur après avoir rendu justice à l’excellent poète, au charmant romancier, qu’il me soit permis en terminant de me souvenir que l’année dernière, alors qu’un bruit considérable, en partie malveillant, s’élevait autour de plusieurs d’entre les jeunes poètes, France s’occupa longtemps de la question et eut même une polémique des plus courtoises mais des plus vives avec Jean Moréas, polémique dont il resta en somme acquis que ce que d’aucuns appellent la Nouvelle École, ou les Nouvelles Écoles, car il y a doute à ce qu’il paraît, prétend se débarrasser de certaines règles déjà dénoncées par Banville et mal respectées depuis le romantisme. On m’avait fait auparavant et on m’a fait depuis l’honneur de mêler mon nom à ces débats et je passe pour un farouche adversaire de la rime à cause d’une pièce publiée dans un récent recueil. Jadis et Naguère, sous le titre Art poétique ; c’est vrai que la rime a des torts, telle que Malherbe l’entendit et que l’entendent encore maints parnassiens ; à leur compte, par exemple, père et mère, de Racine ; promesse et messe, de Coppée ; impie et expie de votre serviteur, sont des rimes mauvaises parce qu’elles dérivent d’un même mot ou, ce qu’il y a de plus fort ! d’une même idée ; — d’où alors, vous sentez cela, les rimes en imparfaits du subjonctif ou en calembours, supportables dans le funambulesque, mais dont Banville lui-même proscrit l’excès et blâme l’usage dans la poésie autre. D’ailleurs, liberté absolue, telle ma devise si j’avais à en avoir une — et je trouve bon tout ce qui est bon, en dépit et en raison des règles. Les rythmes en assonances de Kahn, de Laforgue, de Moréas, de Vignier, me ravissent tout de même que ceux en vers plus ou moins traditionnels, avec ou sans césure, à rimes riches ou suffisantes, de Régnier, Vielé-Griffin, Laurent Tailhade, Ernest Raynaud, Stuart-Merrill, Vanor, de tant d’autres déjà glorieux ou vers la gloire ; la subtilité, soit ! de Charles Morice, l’obscurité, si l’on veut, de René Ghil


Ne ferment point mes yeux aux beautés qu’on y treuve,


et je suis sûr qu’Anatole France, si compétent, est de mon avis, malgré les réserves que sa situation littéraire presque officielle peut lui imposer de faire pour bien faire.


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