Anecdotes normandes (Floquet)/Élection de Georges d’Amboise

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Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 67-91).


Élection de Georges d’Amboise


EN QUALITÉ D’ARCHEVÊQUE DE ROUEN
Fait historique de 1493


LE dix-neuf juillet 1493, on venait d’apporter au chœur de Notre-Dame de Rouen le corps inanimé de l’archevêque Robert de Croixmare, mort la veille dans son palais. La mitre en tête, la crosse en main, revêtu de tous les insignes de l’épiscopat, le prélat, couché dans sa bière découverte, semblait prêt à se réveiller et à bénir encore son troupeau. A sa main droite étincelait l’anneau épiscopal, qu’au jour de sa joyeuse entrée l’abbesse de Saint-Amand lui avait passé au doigt, et qu’elle devait lui reprendre le lendemain, lorsque le corps passerait devant son monastère, après avoir reposé durant la nuit dans la magnifique église de l’abbaye royale de Saint-Ouen.

Tandis qu’à la lueur de mille torches et au bruit triste et confus de toutes les cloches de la basilique et de la ville, sonnant en mort, les chapelains de Notre-Dame chantaient le Psautier autour des restes du prélat, quelques personnes avaient paru s’étonner de voir vides toutes les hautes chaires des dignités et des membres du chapitre. Mais c’est que les chanoines de la métropole, réunis dans la salle capitulaire, après avoir pris possession du siège vacant, songeaient déjà à exercer bientôt le plus important de tous leurs droits, et se préparaient à l’acte le plus auguste que pût faire un chapitre, l’élection d’un archevêque.

Car il appartenait alors aux chapitres des cathédrales de nommer un successeur à leurs prélats décédés ; comme encore de nos jours les souverains pontifes sont élus, dans la capitale du monde chrétien, par tous les membres du sacré collège réunis au conclave.

Que ces élections eussent ou non leur source dans ce que firent les apôtres, lorsqu’aux premiers jours de l’Église ils élurent un successeur à l’un d’eux ; consacrées par le premier concile de Nicée, qu’elles eussent ou non toujours existé depuis sans interruption, et que leur forme eût subi, dans la suite des temps, de plus ou moins notables changements, toujours le concile de Bâle avait-il, en 1433, proclamé solennellement le droit des abbayes et des chapitres ; et, en 1438, à Bourges, dans une assemblée solennelle où présidait le roi Charles VII, les élections des abbés et des évêques étaient devenues le droit commun de la France.

Mais une ancienne coutume voulant qu’avant l’élection les chapitres dénonçassent au roi la mort de leur dernier évêque, et obtinssent de lui la permission d’en élire un autre, les chanoines de Rouen ne s’étaient occupés, dans cette première assemblée, que de députer vers le roi Charles VIII deux d’entre eux, qui ne pouvaient manquer de revenir bientôt avec la permission désirée ; car avait-on jamais vu, surtout depuis le concile de Bâle et la pragmatique, les rois refuser cette permission, qui ne semblait que de pure forme ?

Quel ne fut donc pas l’étonnement des chanoines de Rouen, lorsque les deux députés, de retour, leur racontèrent ce qui s’était passé entre eux et Charles VIII ! En vain lui avaient-ils montré les bulles et les chartes où était proclamé, à chaque ligne, le droit qu’avaient les chanoines de Rouen d’élire librement leurs archevêques ; le monarque avait refusé de s’expliquer ouvertement avec eux, malgré leurs instances réitérées, se retranchant toujours à dire « qu’il ne leur permettait ni défendait d’élire un « archevêque ; » seulement il avait laissé entrevoir que, sous peine de lui déplaire, il faudrait préférer un prélat dont, pour l’heure, il taisait encore le nom : c’était toute la réponse qu’avaient pu obtenir de lui les députés, et il leur avait fallu partir sans lettres patentes donnant au chapitre la permission d’élire.

Plusieurs jours de suite, les chanoines assemblés en permanence délibérèrent sur un procédé si étrange. Mais leurs bulles, leurs chartes, les définitions du concile de Bâle, la pragmatique, enfin, étaient formelles ; le roi, en tous cas, ne leur avait pas défendu de s’assembler et d’élire : eût-il jamais osé l’entreprendre ? Ayant donc égard au dommage qui résultait toujours, pour les diocèses, de la longue vacance du siège épiscopal ; voulant, d’ailleurs (et ils le dirent), « user de leur droit et des libertés accordées d’ancienneté à eux et à leur église, » ils proclamèrent, tout d’une voix, l’urgence de pourvoir prochainement l’église de Rouen d’un nouveau pontife ; et le mercredi 21 août fut, dès-lors, fixé, d’un commun accord, pour l’élection d’un archevêque. Or, tous les chanoines (résidants ou du dehors, engagés dans les ordres sacrés ou libres encore), avaient le droit de concourir à l’élection des évêques ; ordre fut donc donné aux notaires et aux messagers de semondre, pour le 21 août, tous les membres du chapitre indistinctement, tant en parlant à eux-mêmes, en présence de témoins jurés, qu’en faisant publier les semonces ; et, peu d’instants après, on lisait les citations affichées à l’entrée de la salle capitulaire et à toutes les portes de Notre-Dame.

Au reste, les intentions de Charles VIII ne devaient pas être longtemps un mystère. Gouverné maintenant par le duc d’Orléans, que naguère il avait combattu, fait prisonnier, tenu enfermé dans la grosse tour de Bourges, c’était l’ami de ce prince, c’était Georges d’Amboise, archevêque de Narbonne, qu’il voulait voir appeler au siège de Rouen. Georges d’Amboise, lui aussi, avait été prisonnier du roi, comme le duc d’Orléans, son maître et son ami ; aujourd’hui il était lieutenant en Normandie pour ce prince gouverneur de la province, et Charles VIII avait entrepris de l’en faire archevêque-primat. Voilà de ces caprices des rois et de la fortune !

Or, jamais roi de France n’avait eu chose plus à cœur, comme on ne tarda pas à le voir ; et l’étonnement fut grand à l’Hôtel-de-Ville de Rouen et parmi tous les officiers du roi dans la cité, lorsqu’arrivèrent des lettres du monarque, qui leur imposaient une tâche bien nouvelle, assurément, pour des gens de robe, des échevins et des bourgeois : « Assemblez-vous pour cette matière (leur écrivait-il), puis allez, en telle solempnité que verrez bon estre par devers les chanoines de Rouen, et leur remonstrez et déclarez bien à plain nostre voulloir, en les admonestant, insistant envers eulx, et tenant la main pour et en faveur de nostre cousin maistre Georges d’Amboise, en manière que la postulacion soit faicte de sa personne et non d’autre. Nous vous le mandons expressément, commandons et enjoignons. »

Le duc d’Orléans leur avait écrit aussi : « J’ay ceste matière si très à cueur que plus ne pourroye (leur disait-il), tant en faveur de mon cousin maistre Georges d’Amboise, que aussi parce que je congnoys que c’est l’un des grans biens pui peult advenir en l’église de Rouen et en tout le pays du duché de Normandie, de recouvrer ung si grand et notable prélat ... Le quel, par ce moyen, portera et favorisera, d’ores en avant, toutes les affaires du pays. Je vous prie donc, si très affectueusement que faire puis, que, pouf l’amour de moy, vous veuilliez vous y employer en manière que la chose sorte effect… et me ferez plaisir très grant, tel que plus ne pourriez, lequel je recongnoistré quant d’aucune chose me voudrez requérir. » Les ordres du monarque étaient bien précis, sans doute, et quoi de plus pressant que ces prières du prince gouverneur ! Mais, pour qui connaîtra les mœurs de ces temps-là, pour qui saura ce que c’était, alors, que l’esprit de corps, et quelle était l’attitude respective des compagnies puissantes entre lesquelles se partageait l’autorité dans nos grandes cités au moyen-âge, il sera facile d’imaginer l’embarras des officiers du roi, des échevins et des conseillers de ville, en se voyant chargés d’une semblable mission. Eux laïques, eux profanes, aller parler élection à un chapitre puissant, jaloux à l’excès de son pouvoir, de ses prérogatives et de sa liberté ! Allez lui désigner, même au nom du roi, un prélat à élire ! Une journée entière, ils avaient délibéré à l’Hôtel-de-Ville, sans pouvoir s’y résoudre : en parler, seulement, leur semblait une entreprise. « On va s’estonner (disait un d’entr’eux, et c’était l’avocat du roi lui-même, Jacques Le Lieur), on va s’estonner que nous parlions de ceste matière en l’ostel de la ville ; mais puisque le roi en escript, il nous fault bien en communiquer ensemble, et savoir le vouloir de Sa Majesté. Semons donc et respandons les paroles contenues aux lettres que vous venez d’entendre, à la bonne heure ; mais d’aller en chapitre, il n’y a pas d’apparence ; car (ce furent ses termes) convient-il que nous, laïques, allions prescher les gens d’église ? »

Mais si les lettres de Charles VIII et du duc d’Orléans les avaient rendus si perplexes, que dirent-ils en apprenant que des commissaires extraordinaires du roi venaient d’arriver à Rouen, avec charge expresse de solliciter, en son nom, l’élection de l’archevêque de Narbonne ? Et quels personnages avaient été chargés de cette mission délicate ! Un maréchal de France, d’abord, Baudricourt, gouverneur de Bourgogne, dont le nom était mêlé à toutes les guerres, à toutes les grandes affaires de ce temps-là, un lion sur les champs de bataille, puis, après le combat, négociateur adroit et sage, employé naguère avec succès par Louis XI auprès des cantons suisses (c’était tout dire) ; et maintenant, il était envoyé par Charles VIII pour négocier avec des chanoines de Notre-Dame de Rouen ! Encore, des hommes éminents lui avaient-ils été adjoints par le monarque, pour le seconder dans cette mission délicate : c’était Jean du Vergier, chevalier, président des généraux des Aides à Rouen, et M. de Clérieu, chambellan du Roi.

Le duc d’Orléans, enfin, ne s’était pas oublié, et Jean Tiercelin sieur de Brosses, François de Rochechouart sieur de Chandenier, chambellans du prince, venaient agir dans l’intérêt du prélat, son lieutenant et son ami.

Ces échevins, ces conseillers de ville, ces officiers du roi si perplexes, si résolus à ne se mêler de rien, que purent-ils dire, lorsque le maréchal de Baudricourt les somma de venir tous avec lui au chapitre, leur montrant des lettres du roi qui leur enjoignaient de lui obéir en tous points ! Force n’était-elle pas, pour eux, de se résigner et de le suivre, aux risques de tout ce qui pourrait en advenir ?

Pour les chanoines de Notre-Dame, avertis de ce qui se passait, rien ne pouvait plus leur déplaire que de se voir influencer avec tant de publicité et d’éclat. Tant de lettres déjà reçues et si pressantes, des députations solennelles à recevoir, des harangues à entendre, des prières, qui, venant de si haut, semblaient des ordres, n’étaient-ce pas là de graves atteintes à l’entière liberté assurée par les Conciles aux chanoines-électeurs prêts à se donner un prélat ? N’avait-on pas entendu, naguère, les Pères assemblés à Bâle adjurer, au nom de Dieu, les empereurs, les rois, les princes, les communautés et tous hommes (quelle que fût leur condition, qu’ils appartînssent au monde ou à l’église), de ne jamais écrire ou parler aux chapitres au sujet des élections, de ne jamais leur adresser de prières pour solliciter leurs suffrages, de ne jamais intervenir, en un mot, dans des affaires toutes de religion, de conscience et de liberté ? Comment donc ne pas gémir que, par des démarches si patentes, on affectât d’ôter, par avance, à leur élection, l’apparence de liberté qui lui était nécessaire pour réunir les suffrages du peuple et ses respects ; que l’on semblât enfin tenir en suspens les lettres patentes de congé d’élire, jusqu’à ce qu’on leur eût sans doute arraché la promesse de proclamer archevêque tel prélat qu’il plairait au roi de désigner à leurs suffrages ! Ils ne pouvaient, toutefois, fermer les portes du chapitre à de si grands seigneurs députés vers eux par le roi, munis de ses pleins pouvoirs, porteurs de lettres de créances ! Le 31 juillet, donc, comme ils étaient réunis dans la salle capitulaire, lorsque le messager vint leur annoncer les envoyés du roi, et les introduisit par l’ordre du doyen, ils firent assez bonne contenance à l’aspect du maréchal de Baudricourt et des autres envoyés du monarque et du prince, et ne laissèrent percer un peu leur mauvaise humeur qu’en voyant entrer, à la suite du maréchal, Antoine Boyer, abbé de Saint-Ouen, avec l’élite de la noblesse de la province ; mais lorsqu’entrèrent, à leur tour, les échevins, les conseillers de ville et officiers du roi, vous eussiez vu tous les chanoines froncer le sourcil, s’agiter sur leurs bancs, prêts enfin à protester tous ensemble contre ce qu’ils regardaient comme un grand scandale.

Cependant, Baudricourt s’étant empressé, en entrant, de présenter les lettres du roi, force était bien de les entendre avant tout ; et combien elles étaient pressantes ! Après quoi, il fallut entendre aussi tout ce que le maréchal voulut ajouter en faveur du protégé de Charles VIII ; tout ce que dirent ensuite les chambellans du duc d’Orléans. Vint enfin le tour de Robert de la Fontaine, lieutenant du grand-sénéchal de Normandie, chargé de porter la parole au nom des officiers du roi et de la communauté de la ville ; mais à peine avait-il commencé sa harangue, qu’une violente rumeur s’éleva de tous les bancs du chapitre, et ne s’apaisa que sur un signe énergique du grand-doyen, président de l’assemblée. C’était Jean Masselin, l’homme d’âge et de tête, dont la sagesse, l’éloquence et l’énergie avaient brillé aux états généraux de Tours, où le clergé l’avait choisi pour son organe, et dont il nous a laissé la curieuse histoire ; au demeurant, prêtre et chanoine avant tout, non moins zélé que ses collègues pour les libertés de l’église et les droits du chapitre ; car, aussitôt qu’il eut obtenu le silence, apostrophant vivement l’orateur de la ville : « Maître de la Fontaine (lui dit-il), il suffist bien de ce que le roy nous a requis, et sachiez que les gens du roy et conseillers de la ville n’ont rien à voir céans en l’eslection des archevesques. — Pour vous, Messeigneurs les commissaires du roi, voici nostre réponse : nostre journée est prise au 21e jour d’aoust prochain. Ce jour-là, tout le chapitre assemblé usera de son droit selon les constitutions canoniques, et n’entend rien faire dont Sa Majesté puisse avoir un juste sujet de se plaindre. »

Ce fut tout ce que purent obtenir les députés, malgré leurs vives instances ; et, dans tout cela, pas un mot de la permission d’élire, que les chanoines étaient bien résolus à ne plus attendre.

Un tel accueil, on le conçoit, n’avait guère contenté les officiers du roi, les conseillers de ville surtout ; mais, en toutes choses, le grand point étant de réussir, ils avaient tous compris à merveille combien il importait de ne point pousser à bout un chapitre si ombrageux ; et, dans une conférence très animée qu’ils eurent, le jour même, chez le maréchal de Baudricourt, il fut convenu, après bien des débats « que, pour le présent, il ne seroit faict aucun reproche à messieurs du chapitre des paroles qu’il avoient dictes aux conseillers de la ville. »

Cependant, trois semaines entières s’étaient écoulées depuis cette scène un peu vive, et le temps avait amené bien des réflexions. Quel meilleur archevêque, après tout, les chanoines de Rouen pouvaient-ils se donner que Georges d’Amboise, dont la piété, la douceur, la bonté, la bienfaisance leur étaient si bien connues ! Quel autre protecteur plus puissant trouveraient-ils jamais pour leur église, pour la province tout entière ? Charles VIII, bien jeune sans doute, mais valétudinaire, pouvait bientôt mourir ; quelles bornes auraient alors le crédit et le pouvoir d’un prélat désigné à l’avance comme le seul ministre de l’héritier présomptif de la couronne, dont il était déjà l’oracle et l’ami ! Faillait-il repousser, parce que le roi l’indiquait, un prélat qu’ils aimaient tous, le seul, peut-être, auquel ils eussent pensé tout d’abord, lorsqu’ils avaient vu le siège vacant !

Lors donc que, la veille de l’élection, une députation nouvelle d’envoyés du roi vint au chapitre faire de plus vives et dernières instances, elle vit bien tout d’abord qu’elle allait être plus favorablement accueillie que la première. Au lieu du maréchal de Baudricourt, qui s’était vu forcé de retourner à la cour, Thibaut Baillet, président du Parlement de Paris, avait été chargé de haranguer le chapitre au nom du monarque ; sa harangue fut éloquente, et il parut bien qu’on l’écoutait avec faveur. Le grand-sénéchal Brézé était là aussi ; mais Robert de la Fontaine, son lieutenant, avait eu charge de parler pour lui, pour les autres officiers du roi, pour les conseillers, échevins et bourgeois notables de la ville. Cette fois, du moins, il put parler à son aise, sans que le doyen Masselin songeât à l’interrompre. A la fin, Charles VIII s’était décidé à signer des lettres patentes donnant permission d’élire. La députation les remit au chapitre, qui les reçut en grand respect, quoique bien résolu dès long-temps à passer outre sans elles.

La réponse du doyen Masselin aux députés fut pleine de mansuétude ; et, quoiqu’il n’eût rien dit encore qui pût lier le chapitre, ils osèrent, à cette fois, espérer le succès de tant de soins et de démarches.

Cependant, tout se dispose à Rouen pour l’élection d’un archevêque. Des prédications éloquentes ont été faites dans toutes les églises de la ville par l’évêque de Philadelphie, à l’occasion de l’acte auguste qui se prépare. Des processions solennelles ont eu lieu au dehors, où la fierte révérée de saint Romain parut, toute resplendissante de pierres précieuses et d’anneaux d’or, dons pieux des grands criminels repentants qui lui durent naguère la vie et la liberté. La fierte de saint Romain ! à elle seule ne vaut-elle pas tous les discours ? ne dit-elle pas assez haut quelles vertus devra réunir le prélat réservé à l’honneur insigne de s’asseoir dans la chaire épiscopale qu’honora naguère un si grand, un si saint pontife ? A l’aspect de ces solennités, la ville de Rouen s’est émue ; dans cette vieille cité chrétienne, toute vouée au culte de ses pères, toute attentive à ce que fait l’église, une seule pensée absorbe en ce moment tous les esprits : l’élection d’un archevêque. Pour ces hommes de foi, la mort d’un saint évêque est une calamité publique ; à leurs yeux la vacance du siège est un état de tristesse et de veuvage pour leur église ; l’annonce de l’élection d’un pontife les a fait tressaillir. Aussi, le 21 août, jour fixé pour l’élection, lorsque, dès trois heures du matin, les dix cloches de la tour de l’Aiguille, sonnant l’émeute, appellent les chanoines aux matines, voyez comme, de toutes parts, chez les nobles, chez les bourgeois, parmi le peuple, on s’éveille, on se lève, on s’empresse, on assiège la Cathédrale et ses parvis ! Toutes les nefs sont bientôt envahies, tant cette multitude craindrait de rien perdre de ce qu’il lui sera possible de voir de l’imposante solennité du jour !

Au choeur est chantée, en grande pompe, une messe solennelle du Saint-Esprit, en présence de quarante-trois chanoines, dont trente-sept ont, dès l’aurore, célébré eux-mêmes les saints mystères ; on voit les six autres, qui ne sont pas encore prêtres, s’approcher de l’autel dans un saint recueillement, et recevoir ce pain sacré qu’ils n’ont pas le pouvoir de rompre aux fidèles. Cependant, la cloche capitulaire s’étant fait entendre, les chanoines, la croix en tête, se rendent au chapitre ; le messager, revêtu de sa tunique mi-partie, les précède, la verge en main, et a peine à leur faire place à travers une foule curieuse et empressée. Ils sont entrés enfin ; les portes se ferment sur eux, des officiers d’église en gardent les avenues ; l’antienne Preciosa est chantée, et déjà les capitulants sont en séance lorsque survient un quarante-quatrième chanoine, Jean Yver. Accablé d’années, perclus de goutte et mourant, il a pu, à grande peine, gagner une table de pierre placée au milieu du chapitre, et sur laquelle il s’appuie. Ses infirmités, ses souffrances ne lui permettant pas, dit-il, d’assister à une délibération qui, peut-être, sera longue, il donne sa procuration au chanoine Duquesnay, pour le représenter dans l’élection. Trois tabellions prêtres sont là, qui en dressent un acte en forme ; trois témoins prêtres la signent ; puis le chanoine Yver se retire, pour ne plus reparaître dans Notre-Dame que glacé et couché dans sa bière. Cet effort suprême d’un chanoine à l’agonie a montré de quel prix est, pour tous ces prêtres, le droit d’élire leurs archevêques !

Cependant, tous les chanoines présents, interpellés tour-à-tour par le doyen, ont reconnu que le 21 août est bien le jour fixé par le chapitre. Divers actes lus par les tabellions prouvent authentiquement que les chanoines absents ont tous été ajournés en personne ; aussi tous, à l’exception de deux, ont envoyé des procurations dont lecture est donnée. En ce moment, le chancelier Étienne Tuvache sort de la chapelle capitulaire, précédé du messager, des trois témoins et des trois notaires ; il va aux portes de l’église appeler les chanoines absents, et toutes les personnes, en général, qui prétendraient avoir intérêt à ce qui va se faire : « Venez (dit-il), a l’eslection de l’archevesque de ceste esglize de Rouen, que veulent faire présentement les chanoines d’icelle esglize en leur chapitre, vous qui y prétendez droit ; ou aultrement, ils y procéderont par voye de droit, sans plus vous appeler ou actendre. » Puis il appelle trois fois, à haute voix, les deux chanoines Jean Lenfant et Guillaume Leboursier, qui n’ont ni comparu ni envoyé de pouvoirs ; mais personne ne répond à cet appel. Après donc que le chancelier est revenu faire connaître au chapitre l’inutilité de cette dernière semonce, tous les chanoines, la main sur les saints évangiles, jurent, en leur nom et au nom de ceux dont ils ont les pouvoirs, « d’élire un archevêque digne, utile à l’église ; de ne point donner leur voix à celui qu’ils pourraient, à bon droit, soupçonner d’avoir brigué cette dignité, ou par sollicitation, ou par promesse d’argent. » C’est la formule consacrée par le concile de Bâle.

Ensuite, le chancelier se levant, et promenant ses regards scrutateurs sur tous les capitulants, somme les chanoines excommuniés, suspens et interdits (si par malheur il y en avait de tels dans l’assemblee), de sortir, à l’instant, de la salle capitulaire ; il proteste énergiquement de nullité contre la part qu’ils pourraient prendre, par surprise, à l’élection qui va se faire.

Après quoi, au milieu du plus religieux silence, le doyen Masselin prononce un éloquent discours relatif à l’acte solennel qui réunit le chapitre ; il a pris pour texte ces paroles : « Seigneur, qui connaissez le fond des cœurs, montrez-nous le pontife dont vous avez fait choix. »

Ces paroles furent celles des apôtres réunis pour élire un successeur à l’un deux qui venait de mourir ; quelles autres pourrait mieux convenir à l’élection d’un évêque ? La pathétique allocution du vieillard a fait sur tous les auditeurs une impression profonde ; émus de ce qu’ils viennent d’entendre, la gloire de Dieu, le bien de l’Église sont les seules choses qu’ils veulent chercher dans l’élection d’un pontife ; il ne faut plus que convenir de la forme dans laquelle ils vont l’élire. Des trois modes connus de l’église : l’élection au scrutin, l’élection par compromis, l’élection par voie d’inspiration, après que ce dernier mode a été préféré, du consentement de tous, aussitôt les notaires et les témoins se hâtent de sortir ; car un acte mystérieux et suprême va s’accomplir, qui ne doit avoir d’autres témoins que les électeurs eux-mêmes. Tous, donc, s’agenouillent humblement sur les froides dalles du chapitre. L’hymne inspirante : Veni Creator, est entonnée a haute voix par le grand-chantre. Mais voilà un merveilleux concert ! On n’a pas encore fini le premier verset de l’hymne, que soudain, les chanoines électeurs se sont levés tous ensemble comme un seul homme : « Que Georges d’Amboise, archevêque de Narbonne, devienne notre archevêque ! » s’écrient-ils au même instant ; toutes les voix ne formant plus qu’une seule voix : unanimité bien rare, qui comble de joie ces vieillards. Dans les idées religieuses du temps, ils croient avoir été inspirés par l’Esprit saint, qu’ils ont invoqué ; la belle vie épicopale de Georges d’Amboise viendra fortifier cette pieuse croyance, qui relève encore à leurs yeux le pontife qu’ils se sont donné.

C’en est donc fait, l’élection est consommée. Déjà toutes les cloches de Notre-Dame se sont ébranlées dans les tours et annoncent joyeusement à la ville primatiale qu’elle a un archevêque ; aussitôt, les cloches de toutes les églises ont répondu à cette annonce. Les portes de la salle capitulaire s’ouvrant alors, les chanoines, la croix en tête, se rendent au chœur où va être chanté le solennel Te Deum, ce triomphant cantique de joie et d’action de grâces. Mais, chargé de publier avant tout le choix du chapitre, qui est encore un secret pour la multitude, le chancelier, accompagné des trois témoins, des trois notaires, et précédé du messager, gravit les degrés de l’ambon, et du geste, commandant le silence au clergé, au peuple de la ville, qui se pressent tumultueusement dans la basilique : « Nous, dit-il, chanoine de ceste esglize de Rouen, publions et signifions au peuple que, nous, les chanoines et chapitre d’icelle esglize, avons, ce jourd’huy, esleu pour nostre archevesque messire Georges d’Amboise, de présent archevesque de Narbonne. » A peine a-t-il fini, que les cris : Noël ! Noël ! retentissent de toutes parts ; ils recommencent plus bruyants encore lorsque le chancelier va aux portes du temple publier une deuxième fois le choix que vient de faire le chapitre. Dans la ville, dans la province, le nom de Georges d’Amboise vole de bouche en bouche ; on attend impatiemment sa venue.

Vint enfin le jour fixé pour sa joyeuse entrée à Rouen. A peine pourrions-nous imaginer aujourd’hui quelle solennité c’était, dans ces temps-là, que la joyeuse entrée des archevêques de Rouen dans la ville capitale de leur diocèse ; c’était véritablement un triomphe.

Dans des temps reculés, ils avaient eu le pouvoir de délivrer, ce jour-là, des prisonniers ; des rois n’avaient pas dédaigné de grossir leur cortège : en 1415, le treize octobre, Louis de Harcourt prenant possession du siège de Rouen, le roi de France avait été vu conduisant lui-même le prélat par la main depuis l’aître de Notre-Dame jusqu’au chœur. Mais, au milieu de tant de gloire, il fallait que l’archevêque de Rouen vînt, les pieds nus, depuis l’église de Saint-Herbland jusqu’au maître-autel de Notre-Dame, afin sans doute que, parmi ces pompes enivrantes, il n’oubliât point les pauvres pêcheurs dont il venait continuer la mission sublime.

Ce fut donc les pieds nus que Georges d’Amboise, sortant de l’église de Saint-Herbland, s’offrit aux regards du clergé de Rouen qui l’attendait aux portes de Notre-Dame, à ceux du peuple innombrable qui en encombrait les avenues. Sur sa route, l’abbesse de Saint-Amand lui avait donné l’anneau épiscopal, ôté naguère au doigt glacé de Robert de Croixmare : gage sacré d’une union mystique et intime entre le prélat et son église : « Messire, je le donne à vous vivant (avait-elle dit), on me le rendra vous estant mort. » — Le prélat s’avançant dans l’aître, le grand-doyen Masselin lui adressa la parole : « Révérend père (lui dit-il en lui montrant la basilique), voici l’église de Rouen, votre épouse, notre mère, prête à vous recevoir avec une indicible joie. Vous la gouvernerez sagement, et mettrez toute votre puissance à la protéger, à la défendre. »

« Avec l’aide de Dieu, je le promets,  » répondit l’archevêque. Le livre des Évangiles lui étant alors présenté, le prélat, sur l’invitation du doyen, jura solennellement ce qu’il venait de promettre ; puis, au bruit de toutes les cloches de la ville sonnant en volée, au bruit des orgues et de leurs fanfares triomphantes, il entra dans son église et monta dans la chaire de Saint-Romain, d’où il bénit la multitude prosternée, aux cris de : Noël ! Noël ! Noël ! qui semblaient ne devoir jamais cesser.

Quel serment fut mieux rempli que celui fait par Georges d’Amboise en ce jour solennel ? Qui pourrait redire tout ce que fit le prélat pour son église, pour la ville, pour la province tout entière ? Sa Cathédrale ornée d’un portail majestueux ; le chœur enceint de riches balustrades, chefs-d’œuvre de l’art ; le trésor rempli d’ornements splendides, de vases précieux, d’inestimables reliquaires ; la grosse tour ébranlée par une cloche monstrueuse dont le son formidable portait au loin la pensée de Dieu et le souvenir du généreux prélat qui l’avait donnée ; les archevêques de Rouen dotés d’un palais de plaisance, sujet d’orgueil pour les arts et d’envie pour les rois ! Gouverneur en même temps qu’archevêque, la province lui dut son échiquier sédentaire, c’est-à-dire la justice, non plus de temps à autre et en passant, mais tous les jours et à toute heure, pour le pauvre comme pour le riche ; et notre ville, outre un magnifique palais de justice, dont, seul presque il fit les frais, la plupart des fontaines jaillissantes qui, encore de nos jours, l’assainissent et la décorent.

De tous ces bienfaits du prélat, combien dont il ne reste plus qu’un souvenir confus ! Le choeur de la métropole a été dépouillé de sa splendide ceinture ; son trésor, des riches ornements, des vases d’or, des reliquaires que l’on venait y admirer de loin ; la tour d’Amboise est, aujourd’hui, vide et sans voix ; à Gaillon, on ne voit plus rien, pas même des décombres. Le temps, qui a frappé tant de grands hommes, et qui dévore sans cesse les monuments qu’ils nous ont laissés, n’a pas épargné les chartes, les mémoriaux où étaient écrits leurs noms et les détails intimes de leur histoire.

Pourrait-on donc condamner notre empressement religieux à recueillir, de peur qu’ils ne périssent, les feuilles dispersées, plus rares chaque jour, où nous sont révélés quelques-uns des secrets de ces siècles qui s’enfuient !

A vingt-trois ans de là, l’église de France allait être dépouillée du droit de choisir ses prélats. Après Georges d’Amboise, le chapitre de Rouen ne devait plus élire qu’un seul archevêque, Georges d’Amboise, deuxième du nom, neveu de l’illustre légat ; après quoi, ce fut aux rois de France de pourvoir aux évêchés et aux abbayes, sauf l’agrément des souverains pontifes. Alors commencèrent de vives disputes entre les hommes, pour et contre les élections abolies. Brantôme se distingua entre tous les autres, et il n’y eut sorte d’invectives qu’il ne prodiguât à ces chapitres, à ces abbayes qui, pendant tant d’années, avaient élu leurs prélats. Le grave Pasquier, au contraire, regrettait amèrement les élections, « ce mesnage du Saint-Esprit, » comme il les appelait dans son naïf langage. A l’en croire, les évêchés, abbayes et autres bénéfices, se seraient « vendus, de son temps, au plus offrant et dernier enchérisseur. » Le fougueux Génebrard, exagérant comme à son ordinaire, ne craignit pas d’avancer que le pire des prélats élus autrefois par les églises valait mieux que le meilleur d’entre ceux que, depuis, avaient nommé les rois.

Dans les États Généraux de France, dans les conciles provinciaux, dans ceux de Rouen surtout, souvent des voix éloquentes adjurèrent les rois de France de rendre aux chapitres le droit d’élire les évêques.

On n’attend pas, sans doute, que nous osions prononcer sur de si grands différends. C’est assez pour nous d’avoir révélé et exactement décrit une ancienne coutume, l’une des plus curieuses, peut-être, de l’église au moyen-âge. Le nom de Georges d’Amboise nous permettaitd’espérer quelque intérêt ; son élection offrit, d’ailleurs, un concours d’incidents notables qu’il ne faudrait chercher dans aucune autre : c’est ce qui nous a décidé à vous en raconter l’histoire.