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Ange Pitou/50

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Legrand et Crouzet (p. 360-365).


L

MAILLARD GÉNÉRAL


C’était bien une armée que celle à laquelle commandait Maillard.

Elle avait des canons, dépourvus d’affûts et de roues, c’est vrai, mais on les avait placés dans des charrettes.

Elle avait des fusils, beaucoup manquaient de chiens ou de batterie, c’est vrai, mais aucun ne manquait de baïonnette.

Elle avait une foule d’autres armes, bien embarrassantes, c’est vrai, mais enfin c’étaient des armes.

Elle avait de la poudre dans des mouchoirs, dans les bonnets, dans les poches, et au milieu de ces gibernes vivantes se promenaient les artilleurs avec leurs mèches allumées.

Si toute l’armée n’a pas sauté en l’air pendant cet étrange voyage, il y a bien certainement eu miracle.

Maillard d’un coup d’œil a apprécié les dispositions de son armée. Il voit que tout ce qu’il peut faire, c’est non pas de la contenir sur la place, non pas de l’enchaîner à Paris, mais de la conduire à Versailles et, arrivé là, d’empêcher le mal qu’elle pourrait y faire.

Cette tâche difficile, cette tâche héroïque, Maillard la remplira.

En conséquence, Maillard descend, il prend le tambour suspendu au cou de la jeune fille.

Mourante de faim, la jeune fille n’a plus la force de le porter. Elle abandonne le tambour, glisse le long du mur, et tombe la tête sur une borne.

Sombre oreiller… oreiller de la faim !…

Maillard lui demande son nom. On l’appelle Madeleine Chambry. Elle sculptait en bois pour les églises. Mais qui pense maintenant à doter les églises de ces beaux meubles en bois, de ces belles statues, de ces beaux bas-reliefs, chefs-d’œuvre du quinzième siècle ?

Mourante de faim, elle s’est faite bouquetière au Palais-Royal.

Mais qui songe à acheter des fleurs, quand l’argent manque pour acheter du pain ? Les fleurs, ces étoiles qui brillent au ciel de la paix et de l’abondance, les fleurs se fanent au vent des orages et des révolutions.

Ne pouvant plus sculpter ses fruits de chêne, ne pouvant plus vendre ses roses, ses jasmins et et ses lis, Madeleine Chambry a pris un tambour et elle a battu ce terrible rappel de la faim.

Elle viendra à Versailles, celle qui a rassemblé toute cette triste députation ; seulement, comme elle est trop faible pour marcher, elle ira en charrette.

Arrivée à Versailles, on demandera qu’elle soit introduite au palais avec douze autres femmes ; elle sera l’orateur affamée, elle plaidera près du roi la cause des affamés.

On applaudit à cette idée de Maillard.

Ainsi voilà Maillard qui, d’un mot, a déjà changé toutes les dispositions hostiles.

On ne savait pas pourquoi on allait à Versailles, on ne savait pas ce qu’on y allait faire.

Maintenant on le sait : on va à Versailles pour qu’une députation de douze femmes, Madeleine Chambry en tête, aille supplier le roi, au nom de la faim, de prendre pitié de son peuple.

Sept mille femmes à peu près sont réunies.

Elles se mettent en marche, elles suivent les quais.

Seulement, arrivées aux Tuileries, de grands cris se font entendre.

Maillard monta sur une borne afin de dominer toute son armée.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il. — Nous voulons traverser les Tuileries. — Impossible ! répond Maillard. — Et pourquoi impossible ? crient sept mille voix. — Parce que les Tuileries, c’est la maison du roi et le jardin du roi ; parce que les traverser sans la permission du roi, c’est insulter le roi, c’est plus que cela, c’est attenter dans la personne du roi à la liberté de tous. — Eh bien ! soit, dirent les femmes, demandez la permission au suisse.

Maillard s’approcha du suisse, et, son tricorne à la main :

— Mon ami, dit-il, voulez-vous que ces dames traversent les Tuileries ? On ne passera que sous la voûte, et il ne sera fait aucun dommage aux plantes ni aux arbres du jardin.

Pour toute réponse, le suisse tire sa longue épée et fond sur Maillard.

Maillard tire la sienne d’un pied plus courte, et croise le fer. Pendant ce temps une femme s’approche du suisse, et, d’un coup de manche à balai sur la tête, l’étend aux pieds de Maillard. Maillard rengaine son épée, prend celle du suisse sous un bras, prend le fusil de la femme sous l’autre, ramasse son tricorne tombé pendant la lutte, le replace sur sa tête, et continue son chemin à travers les Tuileries, où, selon la promesse par lu : faite, aucun dégât n’est commis.

Laissons— les continuer leur chemin à travers le Cours-la-Reine et s’acheminer vers Sèvres, où elles se séparent en deux bandes, et voyons un peu ce qui se passait à Paris.

Ces sept mille femmes n’avaient pas failli noyer les électeurs, pendre l’abbé Lefèvre et Maillard, et brûler l’Hôtel de ville, sans faire un certain bruit.

A ce bruit, qui avait eu son retentissement jusque dans les quartiers les plus éloignés de la capitale, Lafayette était accouru. Il passait une espèce de revue au Champ de Mars. Depuis huit heures du matin il était à cheval ; il arriva sur la place de l’hôtel de ville comme soimait midi.

Les caricatures du temps représentaient Lafayette en centaure. Le corps était celui du fameux cheval blanc devenu proverbial.

La tête était celle du commandant de la garde nationale.

Depuis le commencement de la révolution, Lafayette parlait à cheval, Lafayette mangeait à cheval, Lafayette commandait à cheval.

Il lui arrivait souvent de dormir à cheval. Aussi, quand il lui arrivait par chance de dormir dans son lit, Lafayette dormait bien.

Quand Lafayette arriva sur le quai Pelletier, il fut arrêté par un homme qui partait au grand galop d’un excellent cheval de course. Cet homme était Gilbert. Il partait pour Versailles. Il allait prévenir le roi de ce dont il était menacé, et se mettre à sa disposition.

En deux mots, il raconta tout à Lafayette. Puis chacun continua son chemin :

Lafayette vers l’hôtel de ville.

Gilbert vers Versailles. Seulement, comme les femmes suivaient la rive droite de la Seine, lui prit la rive gauche.

La place de l’hôtel de ville, vide de femmes, s’était remplie d’hommes. Ces hommes, c’étaient des gardes nationaux soldés ou non soldés, d’anciens gardes— françaises surtout, qui, passés dans les rangs du peuple, avaient perdu leurs privilèges de gardes ou roi, privilège dont avaient hérité les gardes du corps et les suisses.

Au bruit que faisaient les femmes avaient succédé le bruit du tocsin et la générale.

Lafayette traversa toute cette foule, mit pied à terre au bas des degrés, et sans s’inquiéter des applaudissements mêlés de menaces qu’excitait sa présence, il se mit à dicter une lettre au roi sur l’insurrection qui avait eu lieu le matin.

Il en était à la sixième ligne de sa lettre, lorsque la porte du secrétariat s’ouvrit violemment.

Lafiyelte leva l’s yeux. Une députation de grenadiers demandait à être reçue par le général.

Lafayette fit signe à la députation qu’elle pouvait entrer.

Elle entra.

Le grenadier chargé de porter la parole s’avança jusqu’à la table.

— Mon général, dit-il d’une voix ferme, nous sommes députés par dix compagnies de grenadiers ; nous ne vous croyons pas un traître, mais nous croyons que le gouvernement nous trahit. Il est temps que tout cela finisse ; nous ne pouvons pas tourner nos baïonnettes contre des femmes qui nous demandent du pain. Le comité des subsistances malverse ou est incapable ; dans l’un ou l’autre cas, il faut le changer. Le peuple est malheureux, la source du mal est à Versailles. Il faut aller chercher le roi et l’amener à Paris ; il faut exterminer le régiment de Flandre et les gardes du corps, qui ont osé fouler aux pieds la cocarde nationale. Si le roi est trop faible pour porter la couronne, qu’il la dépose. Nous couronnerons son fils. On nommera un conseil de régence, et tout ira au mieux.

Lafayette étonné regarda l’orateur. Il a vu des émeutes, il a pleuré des assassinats, mais c’est la première fois que le souffle révolutionnaire lui frappe en réalité le visage.

Celle possibililé que voit le peuple de se passer du roi l’étonné, fait plus que de l’étonner, le confond.

— Eh quoi ! s’écrie-t-il, avez-vous donc le projet de faire la guerre au roi et de le forcer à nous abandonner ? — Mon général, répond l’orateur, nous aimons et nous respectons le roi ; nous serions bien fâchés qu’il nous quittât, car nous l’aimons beaucoup. Mais enfin, s’il nous quittait, nous avons le dauphin. — Messieurs, Messieurs, dit Lafayette, prenez garde à ce que vous faites ; vous touchez à la couronne, et il est de mon devoir de ne pas le souffrir. — Mon général, répliqua le garde national en s’inclinant, nous donnerions pour vous jusqu’à la dernière goutte de notre sang. Mais le peuple est malheureux, la source du mal est à Versailles, il faut aller chercher le roi et l’amener à Paris, le peuple le veut.

Lafayette voit qu’il lui faut payer de sa personne. C’est une nécessité devant laquelle il n’a jamais reculé.

Il descend au milieu de la place de l’hôtel de ville, et veut haranguer le peuple, mais les cris : À Versailles ! à Versailles ! couvrent sa voix.

Tout à coup une grande rumeur se fait entendre du côté de la rue de la Vannerie. C’est Bailly qui se rend à l’hôtel de ville à son tour.

À la vue de Bailly, les cris : Du pain ! du pain ! À Versailles ! à Versailles ! éclatent de tous côtés.

Lafayette, à pied, perdu dans la foule, sent que le flot monte de plus en plus et va l’engloutir.

Il fend la foule pour arriver à son cheval avec une ardeur pareille à celle du naufragé qui fend la vague pour arriver à un rocher.

Il l’atteint, s’élance en selle, et le pousse du côté du perron ; mais le chemin est complètement fermé entre lui et l’hôtel de ville ; des murailles d’hommes ont poussé.

— Morbleu ! mon général, crient ces hommes, vous resterez avec nous.

En même temps, toutes les voix crient : À Versailles ! à Versailles !

Lafayette flotte, hésitant. Oui, sans doute, en se rendant à Versailles il peut être très-utile au roi ; mais sera-t-il le maître de toute cette foule qui le pousse à Versailles ? Maîtrisera-t-il ces vagues qui lui ont fait perdre la terre du pied, et contre lesquelles il sent qu’il lutte lui-même pour son propre salut ?

Tout à coup un homme descend les degrés du perron, fend la foule une lettre à la main, fait si bien des pieds et des mains, et surtout des coudes, qu’il arrive jusqu’à Lafayette.

Cet homme, c’est l’infatigable Billot.

— Tenez, général, dit-il, voilà de la part des trois-cents.

C’est ainsi qu’on appelait les électeurs.

Lafayette rompit le cachet et essaya de lire la lettre tout bas ; mais vingt mille voix crient ensemble :

— La lettre ! la lettre !

Force est donc à Lafayette de lire la lettre tout haut. Il fait un signe pour demander qu’on se taise. Au même instant, comme par miracle, le silence succède à cet immense tumulte, et sans qu’on en perde un seul mot, Lafayette lit la lettre suivante ;


« Vu les circonstances et le désir du peuple, et sur la représentation de monsieur le commandant général qu’il était impossible de s’y refuser, elle autorise monsieur le commandant général, et même lui ordonne de se transporter à Versailles.

« Quatre commissaires de la commune l’accompagneront ».


Le pauvre Lafayette n’avait absolument rien représenté à messieurs les électeurs, qui n’étaient point fâchés de lui laisser une portion de la responsabilité des événements qui allaient se passer ; mais le peuple, lui, crut qu’il avait représenté réellement, et le peuple, avec le vœu auquel celle représentation de son commandant général était en harmonie, le peuple cria : Vive Lafayette !

Alors Lafayette, pâlissant, répéta à son tour : À Versailles !

Quinze mille hommes le suivirent avec un enthousiasme plus silencieux, mais plus terrible en même temps que celui des femmes parties en avant-garde.

Tout ce monde devait se rejoindre à Versailles, pour demander au roi les miettes de pain tombées de la table des gardes du corps pendant l’orgie du 1er au 2 octobre.