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Ange Pitou/51

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Legrand et Crouzet (p. 365-369).


LI

VERSAILLES


Comme toujours, on ignorait complètement à Versailles ce qui se passait à Paris.

Après les scènes que nous avons décrites, et dont la reine, le lendemain, s’était félicitée tout haut, la reine se reposait.

Elle avait une armée, elle avait des séides, elle avait compté ses ennemis, elle désirait engager la lutte.

N’avait-elle pas la défaite du 14 juillet à venger ? N’avait-elle pas ce voyage du roi à Paris, voyage dont il était revenu avec la cocarde tricolore à son chapeau, à faire oubliera sa cour et à oublier elle-même ?

Pauvre femme ! elle ne s’attendait guère au voyage qu’elle allait être forcée de faire elle-même.

Depuis son altercation avec Charny, elle ne lui avait plus parlé. Elle affectait de traiter Andrée avec cette ancienne amitié un instant assombrie dans son cœur à elle, à jamais éteinte dans celui de sa rivale.

Quant à Charny, elle ne se tournait et ne regardait de son côté que lorsqu’elle était forcée de lui adresser la parole pour son service ou de lui donner un ordre.

Ce n’était pas une disgrâce de famille, car le matin même du jour où les Parisiens devaient quitter Paris pour venir à Versailles, on vit la reine causer affectueusement, avec le jeune Georges de Charny, le second des trois frères, celui-là même qui, contrairement à Olivier, avait donné de si belliqueux conseils à la reine à la nouvelle de la prise de la Bastille.

En effet, vers neuf heures du matin, ce jeune officier traversait la galerie pour annoncer au veneur que le roi allait chasser, quand Marie-Antoinette, qui venait d’entendre la messe à la chapelle, l’aperçut et l’appela.

— Où courez-vous ainsi, Monsieur ? dit-elle. — Je ne courais plus dès que j’avais aperçu Votre Majesté, répondit Georges ; je m’étais arrêté, au contraire, et j’attendais humblement l’honneur qu’elle me fait en m’adressant la parole. — Cela ne vous empêche pas. Monsieur, de me répondre et de me dire où vous alliez ? — Madame, répondit Georges, je suis d’escorte ; Sa Majesté chasse, et je vais prendre les ordres du veneur pour les rendez-vous. — Ah ! le roi chasse encore aujourd’hui ? dit la reine en regardant les nuages qui roulaient gros et noirs venant de Paris ; il a tort. On dirait que le temps menace, n’est-ce pas, Andrée ?

— Oui, Madame, répondit distraitement la jeune femme. — N’êtes-vous pas de cet avis, Monsieur ? — Si fait. Madame ; mais le roi le veut.

— Que la volonté du roi soit faite, dans les bois et sur les routes, répondit la reine avec cette gaieté qui lui était naturelle, et que ni les chagrins du cœur, ni les événements politiques combinés ensemble ne parvenaient à lui faire perdre.

Puis, se retournant vers Andrée :

— C’est bien le moins qu’il ait cela, dit-elle en baissant la voix. Et tout haut à Georges :

— Pouvez-vous, Monsieur, me dire où chasse le roi ? ajouta-t-elle. — Dans les bois de Meudon, Madame. — Allons, accompagnez-le donc,, et veillez sur lui.

En ce moment le comte de Charny était entré. Il sourit doucement à Andrée, et, secouant la tête, il se hasarda à dire à la reine :

— C’est une recommandation dont mon frère se souviendra. Madame, non pas au milieu des plaisirs du roi, mais au milieu de ses dangers. Au son de cette voix qui venait de frapper son oreille, sans que sa vue l’eût avertie de la présence de Charny, Marie-Antoinette tressaillit, et, se retournant :

— J’eusse été bien étonnée, dit-elle avec une rudesse dédaigneuse, si le propos ne fût pas venu de monsieur le comte Olivier de Charny. — Pourquoi cela, madame ? demanda respectueusement le comte. — Parce que c’est une prophétie de malheur. Monsieur. Andrée pâlit en voyant pâlir le comte.

Il s’inclina sans répondre.

Puis, sur un regard de sa femme, qui semblait s’étonner de le trouver si patient :

— Je suis vraiment bien malheureux, dit-il, de ne savoir plus comment on parle à la reine sans l’offenser.

Ce plus était accentué comme au théâtre un habile acteur accentue les syllabes importantes.

La reine avait l’oreille trop exercée pour ne pas saisir au passage l’intention que Charny avait donnée à ce mot.

Plus ! dit-elle vivement, plus, que signifie plus ? — J’ai encore mal dit, à ce qu’il paraît, fit simplement monsieur de Charny. Et il échangea avec Andrée un regard que cette fois la reine intercepta.

Elle pâlit à son tour, puis les dents serrées par la colère :

— La parole est mauvaise, s’écria-t-elle, quand mauvaise est l’intention.

— L’oreille est hostile, dit Charny, quand hostile est la pensée.

Et, sur cette riposte plus juste que respectueuse, il se tut.

— J'attendrai pour répondre, dit la reine, que monsieur de Charny ait plus de bonheur dans ses attaques. — Et moi, répondit de Charny, j’attendrai pour attaquer que la reine soit plus heureuse qu’elle ne l’est depuis quelque temps en serviteurs.

Andrée saisit vivement la main de son mari et s’apprêta à sortir avec lui.

Un coup d’œil de la reine la retint. Elle avait vu le mouvement.

— Mais enfin, qu’avait-il à me dire, votre mari ? fit la reine. — Il voulait dire à Votre Majesté qu’envoyé hier à Paris par le roi, il avait trouvé Paris dans une fermentation étrange. — Encore ! dit la reine, et à quel propos ? Les Parisiens ont pris la Bastille et sont en train de la démolir. Que veulent-ils de plus ? répondez, monsieur de Charny. — C’est vrai, Madame, répondit le comte ; mais, comme ils ne peuvent pas manger des pierres, ils disent qu’ils ont faim. — Qu’ils ont faim ! qu’ils ont faim ! s’écria la reine. Que veulent-ils que nous fassions à cela ? — Il y a eu un temps, Madame, dit Charny, où la reine était la première à compatir aux douleurs publiques et à les soulager. Il fut un temps où elle montait jusqu’aux mansardes des pauvres, et où les prières des pauvres montaient des mansardes à Dieu. — Oui, répondit amèrement la reine, et j’ai été bien récompensée, n’est-ce pas, de cette pille pour les misères d’autrui ? Un de mes plus grands malheurs m’est venu d’être montée dans une de ces mansardes. — Parce que Votre Majesté s’est trompée une fois, dit Charny, parce qu’elle a répandu ses grâces et ses faveurs sur une créature misérable, doit-elle mesurer l’humanité tout entière au niveau d’une infâme ? Ah ! Madame, Madame, comme vous étiez aimée à cette époque !

La reine lança un regard de flamme à Charny.

— Enfin, dit-elle, que se passait-il hier à Paris ? Ne me dites que des choses que vous avez vues, Monsieur ; je veux être sûre de la vérité de vos paroles. — Ce que j’ai vu, Madame ! j’ai vu une partie de la population entassée sur les quais, attendant inutilement l’arrivage des farines.

J’ai vu l’autre faisant queue à la porte des boulangers, et attendant inutilement du pain. Ce que j’ai vu ! c’est un peuple affamé ; des maris regardant tristement leurs femmes, des mères regardant tristement leurs enfants. Ce que j’ai vu ! ce sont des poings crispés et menaçants tournés du côté de Versailles. Ah ! Madame, Madame, ces périls dont je vous parlais, cette occasion de mourir pour Votre Majesté, bonheur que mon frère et moi réclamons des premiers, j’ai bien peur qu’elle ne tarde pas longtemps à nous être offerte.

La reine tourna le dos à Charny avec un mouvement d’impatience, et alla appuyer son front brûlant, quoique pâle, à la vitre d’une fenêtre donnant sur la cour de marbre.

A peine avait-elle fait ce mouvement, qu’on la vit tressaillir.

— Andrée, dit-elle, venez donc voir quel est ce cavalier qui nous arrive, il semble porteur de nouvelles bien pressées.

Andrée s’approcha de la fenêtre ; mais presque aussitôt elle fit en pâlissant un pas en arrière.

— Ah ! Madame ! dit-elle d’un ton de reproche. Charny s’approcha vivement de la fenêtre, il n’avait rien perdu de ce qui venait de se passer.

— Ce cavalier, dit-il, en regardant successivement la reine et Andrée, c’est le docteur Gilbert. — Ah ! c’est vrai, dit la reine, de manière qu’il fut impossible même à Andrée de juger si la reine l’avait attirée à la fenêtre dans un de ces accès de vengeance féminine auxquels la pauvre Marie-Antoinette se livrait parfois, ou parce que ses yeux affaiblis par les veilles et par les larmes ne reconnaissaient plus à une certaine distance ceux-là même qu’elle avait intérêt à reconnaître. Un silence glacé s’étendit à l’instant même sur les trois acteurs principaux de cette scène, dont les regards seuls continuèrent d’interroger ou de répondre.

C’était en effet Gilbert qui arrivait, apportant ces sinistres nouvelles qu’avait prévues Charny.

Cependant, quoiqu’il eût descendu précipitamment de cheval, quoiqu’il eût monté rapidement l’escalier, quoique les trois têtes inquiètes de la reine, d’Andrée et de Charny se fussent tournées vers la porte correspondant à cet escalier, et par laquelle le docteur eût dû entrer, cette porte ne s’ouvrit point. Il y eut alors, de la part des trois personnages, une attente anxieuse de quelques minutes.

Tout à coup, du côté opposé, la porte s’ouvrit, et un officier s’avançant :

— Madame, dit-il, le docteur Gilbert, qui venait pour entretenir le roi d’affaires importantes et pressées, demande l’honneur d’être reçu par Votre Majesté, le roi étant parti depuis une heure pour Meudon. — Qu’il entre ! dit la reine, fixant sur la porte un regard ferme jusqu’à la dureté ; tandis qu’Andrée, comme si elle eut naturellement dû trouver un soutien dans son mari, allait, en reculant, s’appuyer au bras du comte.

Gilbert parut sur le seuil de la porte.