Anglicismes et canadianismes/Avant-propos

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Typographie C. Darveau (p. 3-5).





AVANT-PROPOS




AU LECTEUR




Pour répondre à un désir qui m’a été souvent exprimé, j’ai résolu de rassembler dans une brochure la série d’articles qui ont paru récemment dans l’Électeur et qui signalaient un certain nombre des anglicismes et des canadianismes dont notre langage et notre style fourmillent au point d’en perdre presque entièrement toute physionomie française.

Comme cela constitue pour notre nationalité un péril mortel que bien peu de gens reconnaissent ou dont ils ne mesurent que très imparfaitement l’étendue, il y a urgence à ne pas laisser s’envoler et se perdre, dans le tourbillon des écrits ordinaires de journaux, les avertissements qui peuvent être donnés à cet égard à nos compatriotes, les français du Canada.

Le spectacle des expressions, des phrases, des paragraphes entiers, non seulement anti-français et barbares, mais absolument incompréhensibles et indéfinissables, qui s’impriment tous les jours dans nos journaux et se voient également dans bon nombre de pamphlets de circonstance, m’a fait jeter un cri d’alarme que je voudrais faire retentir dans toutes les oreilles, et dont l’écho devrait arriver dans toutes les institutions et maisons d’éducation du pays.

Grâce à l’appui généreux et éclairé du Secrétaire Provincial actuel, l’hon. E. Gagnon, en qui les écrivains canadiens, qui font des travaux utiles, peuvent être assurés de trouver un ami dévoué autant qu’un protecteur, je n’aurai pas jeté vainement un cri de détresse en face de l’abîme qui s’ouvre devant notre langue, et je n’aurai pas assisté, inutile Cassandre, à sa lamentable disparition, régulièrement et progressivement accomplie sous nos yeux.

Je ne demande au lecteur qu’une chose, c’est de bien se pénétrer des dangers réels et redoutables de la situation, de bien se persuader que le baragouin que nous parlons fait de nous des déclassés, ou plutôt des inclassables au milieu des autres peuples, et que si nous ne nous décidons pas enfin à parler le français comme il l’est communément partout ailleurs, à rendre nos pensées intelligibles, à leur donner des expressions claires, nettes et rationnelles, nous devons nous attendre à toute sorte d’humiliations et à des dédains bien cruels pour notre amour-propre.

Il est inutile d’insister davantage là-dessus dans un avant-propos : les exemples que je donne et la démonstration qui en résulte suffiront, hélas ! surabondamment à nous éclairer. Suffiront-ils à nous corriger ? Je l’espère, sans trop oser y croire. Il y a tant à corriger, du haut en bas dans notre éducation, que nous ne serons guéris du virus traditionnel que par des inoculations répétées et par des réactifs énergiques et multipliés.