Anglicismes et canadianismes/L’Électeur du 7 janvier 1888

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Typographie C. Darveau (p. 7-16).


ANGLICISMES ET CANADIANISMES



I

(De l’Électeur du 7 janvier 1888).


Nous voilà entrés à pleines voiles dans l’année 1888. Tremblons, faibles humains. Devant cet inconnu mystérieux, devant cet X formidable planté à la porte des destins nouveaux, quelle contenance allons-nous faire ? Il faut rassembler toutes nos énergies et répondre à l’inconnu X par des équations au même degré, c’est-à-dire, ne pas nous laisser prendre à l’improviste, et faire tout ce que nous devons faire, advienne que pourra. Ainsi, voilà la guerre qui se prépare à n’en pouvoir douter pour le printemps prochain en Europe ; nous n’en avons pas d’imminentes en Amérique, mais il y en a tout de même une qui gronde sourdement au fond de toutes les consciences patriotiques, dans l’esprit de tous ceux qui ont à cœur le maintien, l’intégrité et l’honneur de notre belle langue que le journalisme moderne est en train de rendre absolument méconnaissable, détestable, ridicule, grossière et saugrenue. Sans attendre le printemps, nous allons entreprendre tout de suite la guerre contre les anglicismes et les énormités qui s’étalent avec l’insolence du droit de propriété dans les troisième et quatrième pages de nos journaux.

Ah ! ça n’est pas une tâche aisée que celle-là. Il faut avoir le tempérament d’un apôtre, le zèle et l’amour du prochain d’un missionnaire, et jusqu’aux enthousiasmes téméraires d’un réformateur pour entreprendre de remonter un courant aussi irrésistible que celui qui nous entraîne vers l’anglo-gallo-canadianisme, c’est-à-dire, une composition parlée que n’auraient jamais comprise nos pères, et que certainement ne comprendront pas mieux nos fils ; car, du train que nous y allons, il ne restera pas, dans cinquante ans, mille mots de tous ceux que nous employons, aujourd’hui ; et le reste aura été se perdre dans quelque nouveau mélange où l’anglais et le français, aujourd’hui encore reconnaissables entre eux, se seront étroitement fusionnés ou plutôt confondus ensemble, avec cinq à six autres idiômes venus là pour augmenter encore la confusion.

Il faut porter à son pays un dévouement intense comme l’est le mien pour entreprendre cette campagne qui, après tout, ne me rapportera que des récriminations, des protestations, peut-être même des invectives, et, à coup sûr, de l’ingratitude ; mais j’ai appris dans le cours d’une carrière, qui compte déjà par quelques états de service, à ne jamais me laisser détourner d’un but à atteindre, quand ce but est légitime, louable, et mérite les efforts que l’on fait pour l’atteindre.

Il faut l’entreprendre, cette tâche si difficile, si délicate, si semée de pièges ! Il faut se risquer à heurter des susceptibilités peut-être respectables et à soulever des disputes qui, par cela même qu’elles roulent sur des mots, sont toujours plus violentes que les autres.

Le temps est venu, et il presse, où il faut mettre un terme au galimatias qui nous envahit, nous résoudre enfin à parler un français réel, et non pas, sous la dénomination trompeuse de français, un anglais travesti, corrompu, une forme interlope, également étrangère à la nature des deux langues. Le nombre des expressions dont nous nous servons, des tours de phrase que nous employons, qui sont purement anglais, et que nous croyons français parce que les mots qui les composent sont français, parce que nous appliquons aux mots des terminaisons françaises et que noua soumettons les phrases, par une traduction littérale, à de véritables contorsions, à des constructions dont le sens comme l’origine échappent à ceux qui ne connaissent que le français pur, est tellement effrayant que, lorsque j’essayai d’annoter toutes les horreurs de style qui débordent dans nos journaux et dans les documents imprimés quelconques, je ne tardai pas à être pris d’épouvante et de désespoir de jamais arriver à une réforme victorieuse, et je résolus de me laisser aller avec le torrent, mais en me tenant toutefois la tête hors de l’eau.

Mais j’avais tort. À quoi servirait donc de vivre, si l’on n’était utile à quelque chose, si l’on gardait pour soi ce que l’on sait, si l’on ne contribuait pas, dans la sphère de sa compétence et dans la mesure de ses moyens, au progrès intellectuel de son pays ? Assez d’autres s’occupent des progrès matériels, et, sous ce rapport, certes, depuis une quinzaine d’années, nous avons accompli des prodiges et franchi des espaces inattendus. Pourquoi donc les connaissances et l’étude n’ont-elles pas marché de pair avec l’élargissement des canaux, avec le développement des chemins de fer, avec la création d’industries diverses et l’ouverture de voies nouvelles à l’activité humaine, sous des formes indéfiniment variées ? À une époque comme la nôtre où toutes les nations du monde font d’incroyables efforts pour arriver au plus haut degré de perfectionnement ; en présence de la vulgarisation en quelque sorte illimitée des sciences et des arts, de l’extension prodigieuse des recherches dans toutes les branches des connaissances humaines ; devant les développements incessants de la géographie, devant les découvertes et la reconstruction presque radicale de l’histoire, devant les effets de cette émulation féconde qui pousse tous les peuples à rivaliser entre eux pour augmenter le trésor commun de l’instruction toujours grandissante, pour l’enrichir à l’envi de découvertes et de procédés nouveaux qui font valoir aussitôt par l’application les principes acquis ; à une époque comme celle-là, dis-je, ne pas apprendre parallèlement aux autres peuples, ne pas agrandir sans cesse le cercle autour de soi, ne pas acquérir et connaître chaque jour de plus en plus, c’est renoncer soi-même à l’avancement, c’est se reléguer en dehors de l’humanité progressive, c’est se condamner à l’efficacement et à l’infériorité, sinon à la disparition plus ou moins prochaine.


II


Disons que nous allons commencer par les majuscules. Qu’est-ce que c’est que ça ? vous écrierez-vous. Des majuscules ! ça vaut bien la peine ! Parlez-nous au moins des grosses fautes, de celles qu’il faut extirper à tout prix de notre langage pour le rendre intelligible ; mais des majuscules ! Où voulez-vous en venir ? Je répondrai qu’on débute généralement dans une campagne par des escarmouches, que nous en sommes venus au point de mettre des majuscules à tous les titres, à toutes les fonctions, à toutes les qualifications, et et que nous ne savons plus où ne pas les mettre, dans la crainte de blesser la vanité des gens ou de rester au-dessous de son sujet. La majuscule, c’est l’indice le plus irrécusable de la prétention, de l’orgueil sot, de la bouffissure et de la suffisance. Elle est devenue une véritable épidémie dans notre journalisme, une épidémie qui a envahi et qui submerge notre minuscule littérature. Disons entre parenthèses, pour nous consoler un peu, que c’est une épidémie essentiellement anglaise ; mais nous abusons énormément de la liberté d’emprunter, et nous ne savons plus où est la limite, comme ceux qui n’ont jamais monté un cheval ne savent plus où ni quand s’arrêter quand ils sont dessus.

Les majuscules dans notre journalisme ! mais c’est un torrent. Elles ont l’air de vouloir entraîner toutes les lignes où elles débordent : elles feraient pencher le journal tout d’un côté, si elles n’étaient retenues par les majuscules de la page en regard ; elles émaillent les colonnes comme des promontoires, et c’est à peine si l’on peut lire les lettres qui les accompagnent, tant elles les masquent de leur ombre immense !

Je disais tout à l’heure que nous donnions de la majuscule à tous les titres, à toutes les qualifications… etc.… Ainsi, le lieutenant un tel ; grand L pour lieutenant ; le colonel, grand C ; ici, du moins, il faudrait un C beaucoup plus grand que l’L, attendu que le grade est beaucoup plus élevé ; le gouverneur, grand G ; la province, grand P… déluge ! Je ne vois pas d’autre moyen de s’en sauver qu’en doublant la majuscule à chaque titre ou à chaque qualificatif, s’il est vrai que le meilleur remède à un mal est souvent dans son excès même, et je mettrais deux grands C à colonel, ou bien en transportant la majuscule à la fin des mots : ainsi, M. le colonel s’écrirait avec un petit c au commencement, mais avec un L énorme à la fin. Cela attirerait davantage l’attention, et il me semble qu’on est encore plus colonel avec un grand L à la queue qu’avec un grand C à la tête.

Comme un exemple de ce que je viens de dire, je cite les deux entrefilets suivants qui me tombent sous la main au hasard, mais qui sont typiques.

« M…… X. Membre de la Société Géologique, Professeur à l’Université Laval, vient de publier la Biographie du Docteur Sarrazin, Membre du Conseil Supérieur de Québec, Membre Correspondant de l’Académie des Sciences et Médecin du Roi… » etc., etc., comme si membre, professeur, biographie, docteur, médecin étaient des noms propres !

Et encore : « L’Illustrissime et Révérendissime Mgr un tel, Évêque Titulaire de etc… Assez, assez ; toutes ces majuscules sont aussi grotesques que prétentieuses, et je trouve bien plus illustrissime celui qui l’est avec un petit i qui ne cherche pas à vous tirer l’œil, qu’avec un grand I qui vous écrase de toute sa hauteur.


Et que dire du féminin ? Oh ! le féminin, quel rôle immense il joue chez le peuple canadien, évidemment le peuple le plus galant de l’univers ! Non seulement il nous empoigne par les fibres les plus intimes de notre être, mais il nous empoigne encore par la langue dans presque tout ce que nous disons, et par les doigts à chaque mot que nous écrivons. C’est comme de la virgule ; on en est envahi, entortillé, enlacé. Dans la prose commune des journaux, on met des virgules à peu près partout, excepté, bien entendu, là où l’on devrait les mettre. Par exemple, on se gardera bien de séparer par des virgules une phrase incidente d’une phrase principale, mais on séparera invariablement un sujet de son verbe. Ainsi, vous lirez presque toujours « monsieur un tel, a fait ceci ou cela ; » c’est : comme si l’on écrivait : Je, vous prie…

Il parait qu’il n’y a pas de remède à cette démangeaison de la virgule. C’est aussi invétéré que « une belle hôtel, de la bonne argent, une grande escalier, une grosse oreiller, une large intervalle, une bonne appétit, une bonne estomac, la grande air, une grande espace… etc… »

Je pourrais en citer comme cela des mille et des mille sans jamais arriver au fond de cet abîme d’amour du féminin qui, combiné avec celui de la virgule mal placée, nous expose aux déconvenues les plus grotesques auprès des jolies femmes instruites qui ne tolèrent pas de se voir mises au même genre qu’un escalier ou un oreiller.

Mais « argent » demande une mention particulièrement honorable.

Comme on avait trouvé le moyen de créer un pluriel pour ce mot, (tout le monde sait que des argents fleurissent à profusion dans tous nos actes, contrats, marchés quelconques) on a eu en même temps l’heureuse idée de le mettre au féminin, sans doute pour racheter ou pour adoucir ce que l’emploi de ce mot au pluriel avait de baroque et d’absurde.

Je ne m’explique pas d’où vient cette passion qu’ont nos compatriotes de tout ramener au féminin, de façon à bannir presque entièrement le genre noble.

Est-ce par suite d’un goût exagéré pour la créature ? Est-ce par suite d’une douceur de caractère telle qu’ils ne peuvent pas faire autrement ? Est-ce faute de savoir que le genre masculin existe ? Est-ce ceci, est-ce cela, enfin quoi ? Ne cherchons pas ; le canadien est un abîme de mystère ; vaudrait autant sonder la conscience d’un « castor. »

En revanche, et comme manière de compensation, (une légère infidélité) il y a certains mots féminins que l’on trouve invariablement écrits au masculin dans nos journaux. Ainsi, par exemple, de panacée, s. f. qu’il est impossible de voir employé autrement qu’au masculin, et écrit panacé. Ainsi encore d’atmosphère, que l’on met presque toujours au masculin, sans doute pour se venger d’intervalle et d’espace qui persistent à rester masculins avec une forme féminine.