Anglicismes et canadianismes/L’Électeur du 28 janvier 1888

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Typographie C. Darveau (p. 36-57).

(De L’Électeur du 28 janvier 1888)


« En dedans de… » Inside of. En dedans de trois minutes, par exemple. Je sais ce que c’est que en moins de trois minutes, mais « en dedans de » !… cela me plonge dans un abîme de rêveries. Que peut-il bien y avoir « en dedans » de trois minutes ? Je sais à la rigueur que dans trois minutes, il y a 180 secondes, mais en dedans de !… Je défie n’importe quel orfèvre de me renseigner là-dessus, même mon ami Duquet qui, j’ose l’espérer, ne me présentera jamais de compte en dedans de 500 dollars.

Que dire de « Compliments de la saison, » compliments of the season ? Il faut avoir une dose archi-canadienne de galanterie pour offrir de ces douceurs-là.

« En devoir, » on duty, pour de service. Il est étonnant, qu’on ne s’avise pas de dire sur devoir. J’ai lu dans un de nos journaux racontant un épisode de la campagne du Nord-Ouest : « On refusa de faire le devoir sous ce caporal. »

« Recevoir » une sentence. Receive a sentence, pour entendre une sentence. Il n’y a plus alors pour les condamnés qu’à signer un reçu à leur juge.

« Délivrance, » delivery, pour livraison. Je lisais dans un de nos meilleurs journaux, je dirais le meilleur, s’il y avait des degrés à établir dans l’excellence de ces incomparables organes, « la délivrance des édifices du parlement… » Je ne puis m’empêcher de féliciter les dits édifices de cette heureuse circonstance, comme on dit en termes sympathiques ; mais tant que ces édifices ne seront pas « délivrés » des membres du parlement, je ne pourrai les croire réellement soulagés.

Il y a aussi beaucoup plus de gens qu’on ne croit qui disent « Délivrer une lecture » deliver a lecture, pour faire une conférence. À ceux-là, je n’en puis vouloir, car ils savent sons doute tout ce qu’on souffre avant que cette délivrance soit accomplie, et je les remercie de leurs sympathies.

« Supporter » support, pour soutenir, appuyer. Êtes-vous capable de trouver jamais dans un seul de nos journaux autre chose que supporter un gouvernement, supporter un parti, une proposition… ?

C’est insupportable.

« Faire une application, » to apply, to make an application for, pour « faire une demande, » tout simplement. « Comment ! monsieur, vous voulez me faire une application ! qu’est-ce à dire ? Si vous êtes un distributeur d’emplâtres ou de sinapismes, allez dans les hôpitaux et collez-en tant que vous voudrez. » Voyez-vous d’ici un pauvre premier ministre tout couvert d’applications, et cela de la part de solliciteurs, encore !

« Manquer » quelqu’un. We have missed you, nous vous avons manqué. Ah ! merci, mon Dieu ! Et vous le regrettez encore ! Vous m’exprimez votre chagrin de ne m’avoir pas aux trois quarts démoli ! Voyez un peu où conduisent les anglicismes ; à dire exactement le contraire de ce qu’on veut dire. Ici ce que l’on veut exprimer, c’est que quelqu’un nous a manqué, et non pas que nous avons manqué ce quelqu’un. Cet anglicisme est un des plus grotesques et des plus inexcusables qu’on puisse commettre.

Il en est ainsi de « goûter. » Vous entendez toujours dire : « Telle chose goûte ceci ou cela ; » mais c’est vous qui goûtez, et non pas la chose en question ; cette chose peut avoir le goût de ceci ou de cela, mais non pas goûter.

Autre exemple analogue tiré du verbe « montrer. » Cela « montre » bien pour paraît bien ; it shows well ; toujours, toujours l’anglais.

Et encore « cet événement est dû au fait que »… is owing to the fact that… En français on dit : « Tel événement est dû à ce que » et non pas au fait que, qui est du pur anglais.

« Entrer dans un livre, » to enter in a book, pour inscrire, insérer.

« Outrage » invariablement employé pour offense.

Qualifié, qualification ; anglais, anglais, anglais. En français on n’est pas qualifié pour faire une chose ; mais on est compétent à faire cette chose. De même on n’a pas les « qualifications » mais on a la compétence, les aptitudes…

« Allouance » (allowance) pour concession.

« Admission » pour aveu, reconnaissance.

D’où : « Pas d’admission » (no admission) pour Entrée interdite.

« L’hon. M. Laurier fera sous peu une motion concernant l’admission de l’île de Terreneuve dans la Confédération, » pour l’entrée de Terreneuve.

« Les membres de l’Institut pourront se procurer des cartes d’admission en s’adressant au gardien, » pour billets d’entrée.

« Tapisserie » pour papier tenture. Tapisserie veut dire ouvrage fait à l’aiguille.

« Percentage » (percentage) pour commission, quantum ou proportion, suivant le cas.

« Tombleur, groceur ». Oh ! aïe, Ihlle ! Ouille ?

« Émaner » un bref. Qu’éque ça, qu’éque ça ?

Mais ce qui « bat tout », c’est faire émaner un bref, ou un bref émané. Cela est plus fort que quatre as. Demandez à ceux qui emploient cette inconcevable, cette incompréhensible expression s’ils savent ce qu’ils veulent dire, je vous jure qu’ils sont incapables de répondre.

« Des argents » (moneys). Pourquoi ne dites-vous pas alors tout aussi bien des ors, des cuivres, des nickels ? etc…

Dire qu’on écrit des argents simplement pour des montants, des sommes quelconques, et qu’il n’y a personne qui ne connaisse mieux ces deux derniers mots, c’est à vous rendre malade, ma parole d’honneur !

« Hauteur des terres » (Height of land) pour ligne de faîte ou ligne de séparation des eaux.

Il n’y a qu’à ouvrir la première géographie française venue, et l’on trouvera cette expression-là fréquemment employée. Mais non, voyez-vous, il faut parler anglais avec des mots français, sans compter que « Hauteur des terres » ne veut rien dire, attendu que la ligne de séparation des eaux est souvent dans des endroits très bas, marécageux, comme, par exemple, celui où l’Ottawa, le Saint-Maurice et la Gatineau prennent leur source l’une à côté de l’autre.

Polygamiste, géologiste !

Je les ai vus.

« Prognostic, » pour diagnostic.

Je répète que je l’ai vu.

« Place de moulin. » Qu’est-ce que cela ?

Veut-on dire « Site, endroit propre à… ?… »

Des peccadilles géographiques.

« Guinée Anglaise. » — Je sais bien qu’il va une Guyane anglaise, mais je ne connais pas de Guinée « idem. »

" French River " pour « Rivière des Français, » celle qui va du lac Nipissing à la baie Géorgienne. De même " Bird’s Rock " pour « Île aux Oiseaux. » Il n’y a aucune excuse pour se servir de noms anglais quand les noms français existaient auparavant, et surtout quand ces noms ont été donnés par nos pères.

« Algiers » pour Alger.

« Leghorn » pour Livourne [Chapeaux de…]

« Montagne aux Tourtes, » traduction libre de Turtle Mountain

Pontivy, en France, pour Pondichéry, dans l’Inde.

Entre parenthèses, je ferai remarquer à un correspondant anonyme, qui me prend à partie, « qu’aller à dire » est une expression dépourvue de logique et de bon sens, et je vais le lui faire toucher du doigt. « Aller à »… implique une conclusion à tirer de ce qui est dit, une intention ou un sens manifeste contenu dans ce que l’on n’énonce que vaguement. Ainsi l’on dira très-bien : « Ce que je dis va à faire croire, va à démontrer, va à faire voir, va à justifier, va à corrompre, va à attaquer »… mais que ce que je dis aille à dire, oh ! oh ! c’est tout simplement absurde.

Un peu de grammaire raisonnée et d’intelligence de la langue vaut bien mieux qu’une colonne de citations, surtout quand cette colonne ne sert qu’à démontrer son insuffisance ou sa suffisance, comme on voudra.

Du reste, à propos de cette expression, comme de tant d’autres que j’ai relevées, je n’ai eu en vue qu’un objet utile, celui de corriger des abus ridicules, de combattre notre tendance à l’anglicisation et de débarrasser notre langue des locutions, des tournures de phrase, des constructions qui lui sont le plus étrangères, loin d’avoir cherché à poser et à fendiller des cheveux pour donner aux badauds une haute idée de ma linguistique. Je ferai remarquer encore en passant qu’anglicisation n’est point dans le dictionnaire ; mais puisque “ francisation ” est français, les mêmes raisons existent pour que “ anglicisation ” le soit. Si ce mot n’est pas français, qu’il le devienne ; je le crée.


Dernièrement, un Montréalais (qui ne pose pas) faisait des gorges chaudes au sujet des Québecquois, cela va sans dire : « Quand on pense que ces Canadiens-là, s’écriait-il, quand ils veulent mouver, ils appellent cela « déménager ! »  

Un autre Montréalais — ces Montréalais ne doutent de rien ; on leur a tant dit et ils se sont tant dit à eux-mêmes qu’ils étaient hommes de progrès, qu’ils se croient tout permis. Voilà qu’ils veulent mettre un abîme entre eux et le reste de la province, dans l’intérêt de celle-ci, bien-entendu, en creusant le chenal St-Pierre jusqu’aux entrailles de la terre. Bientôt ils construiront un chemin de fer souterrain jusqu’aux mines de la Nouvelle-Écosse pour avoir le charbon directement et à meilleur marché chez eux, toujours dans l’intérêt de la province, c’est là l’expression sacramentelle dans ces sortes d’opérations — un autre Montréalais, dis-je, voulant se mettre en voyage, alla trouver un de ses amis : « Il y a longtemps, lui dit-il, que je vois dans les journaux : Un prince, un tel, la princesse celle-ci, le grand duc celui-là voyage incognito. Je voudrais bien savoir comment faire pour voyager incognito. Dieu merci ! j’ai amassé de l’argent ces années dernières, je peux payer pour cela, j’y mettrai ce qu’il faut, je veux absolument qu’on puisse dire que j’ai voyagé incognito, moi aussi.

« — Ah ! lui répondit son interlocuteur, tu es assez incognito comme cela. Tu aurai beau faire, on te reconnaîtrait toujours pour un canadien. »

II

« Tomber en amour » (fall in love).

Quelle chute aimable, et comme on songe peu à se casser un membre en tombant de cette façon-là !

Ici l’anglais est à coup sûr supérieur au français, du moins dans l’expression. On dit bien, par extension, et seulement par une espèce de tolérance généreuse pour le verbe tomber, on dit bien tomber amoureux ; mais cela implique qu’il n’y a pas réciprocité ou qu’on est tombé tout seul, tandis que « tomber en amour » comporterait qu’il y a bien aussi un petit grain de l’autre côté.

Ce qui pousse à commettre cette faute, c’est qu’on ne songe pas que le mot " fall, " en anglais, ne veut pas toujours dire « tomber », mais qu’il indique aussi souvent le simple mouvement. Ainsi, par exemple, si on s’avisait de traduire " fall in, " prenez vos rangs, par tombez dedans, il y a plus d’un futur vainqueur qui se trouverait « troublé. »

On ne dit pas plus « tomber en amour » qu’on ne doit dire monter en haut ou descendre en bas, style de cuisinière qui tend malheureusement beaucoup à monter en haut !…

À propos de cette dernière expression, j’ai reçu récemment une petite lettre d’une femme qui doit avoir beaucoup de sens et d’esprit, mais hélas ! aussi beaucoup trop de discrétion à mon endroit, puisqu’elle cache son nom sous une signature d’emprunt. Ah ! madame, vous ne sauriez croire combien la réalité seule m’est chère aujourd’hui et combien le plus petit déguisement me fait peine ! Vous signez « Peccadille », (c’en est déjà une) et vous me faites remarquer que « tomber en amour » est non seulement un anglicisme, mais encore une faute contre le bon sens, puisque l’amour relève au contraire… etc…

Oui, rien n’est plus juste que ce simple trait qui fait voir qu’en ces sortes de matières les femmes ne se trompent jamais, ni dans le sentiment ni dans l’expression, et je m’empresse de l’ajouter à tout ce que j’ai essayé de faire valoir contre le « tomber en amour » qui, décidément, est un anglicisme de mauvais ton.

Vous me demandez aussi, aimable correspondante, ce que je pourrais bien proposer à la place « d’antimacassar », et vous m’assurez « de toute votre reconnaissance, » si je fais cette découverte.

Voyons, vraiment, est-ce que « l’antimacassar » troublerait à ce point votre doux repos et ferait pâlir vos joues ? Si cela est, je m’empresse de dissiper cet importun nuage. D’abord, vous dirai-je, il ne faut pas se faire de mauvais sang simplement pour les noms. Il y a une foule de noms qui sont les mêmes dans les deux langues, surtout quand ces noms sont dérivés du latin ou du grec. Ce n’est pas là ce qui constitue l’anglicisme véritable, lequel est bien plutôt dans les tournures, dans les membres de phrase tout entiers et dans les locutions. Or, je m’élève tout particulièrement contre les tournures et les membres de phrase, et contre les locutions empruntées à l’anglais, quand nous avons en français des locutions correspondantes qui, souvent, sont bien supérieures à l’anglais. Pourquoi ne dirions-nous pas, nous aussi, antimacassar ? Mais qu’à cela ne tienne. Antimacassar n’est pas plus anglais que français, et nous avons le droit de nous servis de ce néologisme tout aussi bien que les plus purs anglosaxons. Pourtant, je veux absolument vous être agréable et alléger vos trop délicats scrupules. Si « l’antimacassar » choque si cruellement vos oreilles, dites tout simplement, « dossier, » c’est le nom de commerce, et vous serez comprise de tous ceux à qui le français est familier, et vous rendrez parfaitement votre pensée, j’aime à le croire.

En terminant, laissez-moi vous remercier de votre courtoise et flatteuse lettre, pour laquelle je vous témoigne toute ma reconnaissance en vous délivrant d’un horrible cauchemar.


De l’Électeur du 28 janvier

I

Il y a une chose qui nuira éternellement chez nous, non seulement à la correction du français, mais encore à la familiarité, à l’intimité avec la langue française, c’est que nous vivons dans un pays anglais, dans un milieu anglais, et que nous sommes entourés d’anglais. Ce qui est absolument français, dans la province de Québec, ce sont les traditions, le caractère, le type, l’individualité, la tournure d’esprit et une manière de sentir, d’agir et d’exprimer qui est propre aux vieux gaulois. Ce qu’il y a de moins français, c’est la langue. Je mets en fait que la plupart des hommes publics, des hommes de profession, de tous ceux qui appartiennent à une carrière active quelconque, savent bien moins le français que l’anglais, qu’ils emploient régulièrement, à leur insu, quantité de tours de phrase, de membres de phrase anglais ; je dirai plus, et dût le barreau tout entier se ruer sur moi pour m’estourbir ou pour m’écorcher vif, je dirai qu’en général nos avocats (ce sont eux les traîtres, les « pendards », à quelque parti qu’ils appartiennent) ne parlent ni l’anglais, ni le français, mais un jargon coriace qu’on ne peut comprendre que parce qu’on y est habitué, et que l’on sait mieux ce qu’ils veulent dire que ce qu’ils disent. Et remarquez que je parle en ce moment d’hommes de mérite, d’hommes de valeur, (je laisse de côté les manœuvres de la profession) je parle d’hommes intelligents, cultivés, instruits, possédant une foule de connaissances, d’hommes enfin qui feraient leur marque dans n’importe quel pays, au milieu de n’importe quelle société avancée en civilisation. Mais que voulez-vous ? Ça n’est pas leur faute, c’est la faute du milieu où nous sommes. L’habitude constante et régulière des deux langues les pervertit forcément toutes les deux, surtout, bien entendu, celle qui doit le plus souffrir de cette bâtardise, par les conditions d’infériorités où elle se trouve. Ici, le commerce, l’industrie, la finance les arts, les métiers et jusqu’à l’éducation, jusqu’aux habitudes, jusqu’à la manière de dire « Bonjour » et de se moucher, tout est anglais. Comment notre langage résisterait-il à toutes ces influences extérieures qui agissent continuellement sur lui, l’enveloppent et l’étreignent ? Comment ne s’imprégnerait-il pas de ces mille apports quotidiens qui sont tous autant de causes de dissolution ? Ce serait miracle qu’il en fût autrement. Mais de là à conclure qu’il faut laisser sottement les choses aller comme elles vont, sinere res vadere ut vadunt, il y a un abîme que je suis déterminé pour ma part à franchir, et que je veux déterminer mes compatriotes à franchir avec moi. Si nous succombons à la tâche, eh bien ! nous succomberons : mais ce ne sera pas sans un suprême effort, et s’il nous faut faire entendre le « finis Canadae français, » que ce soit, comme Koskiusko, les armes à la main.


Hélas ! nous avons perdu le génie de la langue française ; mais est-ce à dire que nous ne devons pas chercher à le retrouver, quand il est temps encore et quand nous le pouvons, si nous voulons nous mettre à la tâche ? Jusqu’à présent, c’est l’absence de critique qui a été l’un de nos pires ennemis, conjointement avec cette habitude bête, pernicieuse au dernier point, de farcir les gens de louanges épaisses pour les plus petits succès, pour les moindres mérites. Cette absence de critique et cette flagornerie pâteuse ont fait naître chez nous d’incroyables et d’insupportables prétentions. Il n’est personne par exemple qui ne se croie écrivain, parce qu’il n’y a personne pour lui dire qu’il l’est au même titre qu’un maréchal ferrant ou un débitant de bière d’épinette. De là encore la banalité, l’absence d’idées, le ressassement de lieux communs que l’on remarque dans une foule de productions qui voient le jour, on ne sait pas pourquoi. Les idées sont comme l’éclair, il faut qu’elles jaillissent. Quand on en a, on ne peut résister à l’impulsion qui les pousse au dehors. Nous ne lisons plus les maîtres, les grands écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle qui ont formé la langue. La nourriture n’est plus saine et forte, mais elle est indéfiniment variée, assaisonnée, épicée, et l’on forme ainsi les dyspeptiques de l’intelligence comme on fait les dyspeptiques de l’estomac. Le torrent du journalisme emporte tout sur son passage. À une époque où l’on peut avoir en une heure des nouvelles de tous les points du globe, on veut suivre, au jour le jour, non seulement les événements, sans digérer, sans réfléchir, sans rien s’assimiler, mais on vaut connaître encore jusqu’aux plus petits détails, jusqu’au menu de la chronique universelle. Les journaux reproduiront n’importe quelle dépêche, et il faudra avaler, avant ou après son déjeuner, trois à quatre colonnes de niaiseries, de traductions épouvantables, d’énormes bévues géographiques et historiques, et une suite interminable de faits divers sans intérêt, attachés les uns à la suite des autres, comme des coquilles à la queue d’un chat. Comment veut-on que l’existence quotidienne ne soit pas absorbée par toutes ces bêtises de toutes les dimensions, et quel temps restera-t-il pour lire les grands auteurs et se former d’après eux ? Donc, on n’étudiera pas, et le manque d’étude amènera forcément la stérilité dans les productions : on emboîtera le pas les uns derrière les autres, et l’on se demandera pourquoi l’on ne peut pas se faire imprimer à son tour, en voyant que cela ne demande ni fond, ni originalité, ni habitude de l’analyse, ni connaissance raisonnée, sérieuse, de quoi que ce soit.

II

Encore un mot avant d’arriver aux exemples, et l’on verra combien j’ai raison d’appuyer sur des considérations préalables.

Je disais plus haut que nous n’avons pas le génie de la langue française. Cela saute aux yeux de l’étranger. Une foule d’expressions, de tours de phrase, de manières de parler courantes passent sans être remarqués par le commun des canadiens, mais stupéfient celui qui a le sentiment de la langue, qui sait, qui sent plutôt, sans l’aide de la grammaire ou du dictionnaire, que telle expression en usage est impropre, ou inexplicable ou inintelligible.

Nous sommes embarrassés les trois quarts du temps pour savoir comment nous exprimer ; si nous étions maîtres de la langue, nous ne serions pas soumis à cette torture. Il est rare qu’un français se trouve dans cet embarras, j’allais dire dans ce « trouble, » pour parler anglais. Pourquoi encore reconnaîtra-t-on presque invariablement, à très peu d’exceptions près, un écrivain canadien d’un écrivain français ? À une foule de choses sans doute en dehors de la langue proprement dite, parce que nous avons des idées, des habitudes, des coutumes, une éducation différentes de celles de la France ; mais ce sera surtout, en ce qui concerne la manière de s’exprimer, parce que nous n’avons pas eu de maîtres qui, eux-mêmes, possédassent suffisamment le génie de la langue française et qui aient pu nous l’inculquer, nous en inspirer. Un écrivain canadien se trahira toujours par le manque de certitude dans l’expression, par le défaut d’audace dans l’emploi indéfiniment varié des termes, par l’habitude plus ou moins grande des nuances, par cette espèce de timidité et de gaucherie propre à ceux qui ne sont pas sûrs de l’instrument qu’ils manient, par l’étendue très limitée du vocabulaire à sa disposition, enfin, pour dire le mot, le seul mot, par l’absence plus ou moins caractérisée de ce qui constitue le génie de la langue, ce génie que les écrivains français possèdent tous, quels qu’ils soient, supérieurs, médiocres ou inférieurs. Ceux-ci, on les reconnaît de suite à ce signe, malgré les défauts, malgré les faiblesses, malgré les négligences, les imperfections ou les désordres de leur style, enfin jusque dans l’incorrection même, parce que c’est une incorrection qui leur est propre et qui fait dire en les lisant : « Il n’y a qu’un écrivain français qui puisse être incorrect de cette façon-la. »

C’est encore l’habitude de l’anglais qui nous fait généraliser des expressions qui ont si peu la physionomie française que leur emploi en français est comparativement fort limité, telles que : « Inciter à… » pour porter, pousser à, provoquer, fomenter… ; comme encore « manufacture, » mot employé à tout propos, même quand il s’agit de fabriques, de filatures, d’usines…

De cette habitude, devenue un vice, dérivent aussi les désinences impropres, comme munufactureur, plombeur, plâtreur, pour manufacturier, plombier, plâtrier…

Citons encore « Influencer quelqu’un à faire une chose », pour pousser à…

« Clairer », (clear), pour débarrasser, délivrer…

« Contenancer », (countenance), pour appuyer, donner du poids.

« Approprié », (appropriate) pour compétent, conforme.

« Préservation », pour maintien.

« Député, assistant commissaire », pour sous-commissaire.

« Consistant » (consistent) pour conséquent.

Il ne faut pourtant pas aller jusqu’à dire : conséquent « avec soi-même », comme je l’ai remarqué plusieurs fois chez ceux qui écrivent le mieux le français parmi nous ; on n’est conséquent ni avec soi, ni avec les autres ; on est conséquent, voilà tout. Cela suffit, et c’est déjà bien assez difficile, mon Dieu ! Si peu de gens sont conséquents, hélas ! qu’il ne faut pas leur demander de l’être « avec eux-mêmes » par dessus le marché.

N’oublions pas non plus « Passer des remarques, » (pass remarks) pour faire des observations.

« Prendre la part de quelqu’un » pour prendre son parti, sa défense.

« Acter », pour jouer, représenter.

Faire des " apologies " pour des excuses.

Je m’étonne qu’on n’aille pas encore jusqu’à dire « apologiser » pour traduire to apologize, puisqu’on dit si élégamment « avocasser » pour traduire to advocate.

« Souffrant » (painful) pour douloureux.

Il n’y a pas moyen de faire comprendre aux gens que ce sont eux qui souffrent, et que c’est le mal qui est douloureux.

« En bas » de, pour au-dessous de, quand il s’agit de degrés d’un thermomètre, par exemple.

Vous lirez invariablement : « Depuis » tel endroit à tel autre… Depuis veut jusqu’à ; mais on dit De… à…

« Écaille » (shell) d’huître, pour coquille.

Si l’huître avait des écailles, mon bon ami M. Rhéaume serait le plus malheureux des hommes.

« Dépôt », pour gare, station.

« Déqualifié », (disqualified) pour frappé d’incapacité.

Je serais d’avis toutefois d’adopter le mot invalidé, aussi bien pour les personnes que pour les actes, les élections… etc… Le temps est trop précieux, « dans notre siècle d’activité fiévreuse » comme disent les débutants dans les grands journaux, pour que nous puissions employer à loisir les périphrases. Allons droit au but, quand cela est raisonnable, et quand, pour y arriver, nous ne massacrons pas la langue.

Va donc pour invalidé ; essayons. Mais pour déqualifié, il n’y a pas moyen, il n’y a pas moyen, vous dis-je !

Voici maintenant un mot extrêmement dangereux, et qui m’amène sur le terrain brûlant de la politique, chose que je voudrais éviter à tout prix, d’autant plus que j’ai toujours mis un soin extrême à ne jamais me compromettre, soit par mes actes, soit par mes paroles, encore moins, par mes écrits.

Mais que voulez-vous ? De nos jours on introduit la politique en toutes choses, et si je me laisse aller à suivre la règle commune, je prie le lecteur de me plaindre au lieu de m’accuser de faire bassement ma cour au régime nouveau, après avoir été accablé, de faveurs par l’honorable docteur Ross, ci-devant premier ministre, qui a été un jour jusqu’à assister à l’une de mes conférences.

Le mot que je veux dire est « Votation. » C’est le mot populaire par excellence, le plus accrédité et le plus achalandé parmi les journalistes. À coup sûr, ça n’est pas pour ses beaux yeux, car « votation » est bien, sans conteste, un des mots les plus grotesques qui existent. Il est lourd, enfagotté dans sa grosse étoffe comme un candidat-habitant. Comment s’est-il donc glissé dans notre langue à la place du mot scrutin que l’on peut lire, quand on veut, dans tous les journaux de France, ou bien tout simplement du mot vote qui est le vrai mot et qui dit tout avec deux syllabes de moins ? Quoi ! dira-t-on, est-ce que votation n’est pas français ? Mon Dieu ! oui, à la rigueur. Passation aussi, l’horrible et monstrueux passation est français au même titre. Mais si vous lancer ce mot en France autrement que par devant notaire, on vous prendra sans hésiter pour un Samoyéde ou un Kamschatkois.

Il y a comme cela quantité de mots, « strictement » français, avec lesquels il y a moyen d’avoir l’air aussi barbare qu’un Canaque ou un habitant des Îles Aléoutes. Bien plus, celui qui voudrait parler aujourd’hui comme Rabelais, lequel « fust espendant un maistre » de la langue de son temps, courrait risque de passer pour un fossile vivant ou pour un échappé de Beauport.

Il est, je le répète, de ces mots admis dans le dictionnaire, qui y jouissent des droits de cité, comme les décorés étrangers jouissent des droits de membres de la Légion d’Honneur, c’est-à-dire qu’ils n’en ont ni n’en exercent aucun. À ce qui est donné, en France, au mérite, on le donne à l’étranger par courtoisie. C’est ainsi qu’en laissant « Passation » et « Votation » figurer parmi les mots français dans les dictionnaires, c’est par excès de politesse ou d’indulgence envers des barbares.

Il est de ces mots dont les Français, seuls juges en la matière, parce que seuls ils ont le droit d’adopter telle ou telle expression dans leur langue, ou d’en sanctionner l’usage, il est de ces mots, dis-je, dont les Français ne se servent jamais.

Ainsi, il ne s’agit pas de savoir si votation, qui est censé être l’acte de voter, peut se dire en français ; mais il s’agit de la manière dont nous employons, nous, ce mot, pour désigner le résultat du scrutin, du suffrage donné, ce qui s’exprime par le mot Vote.