Anglicismes et canadianismes/L’Électeur du 21 janvier 1888

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Typographie C. Darveau (p. 27-36).

(De l’Électeur du 21 janvier 1888)


« Aller à dire », Go to say. C’est là une des expressions les plus baroques et l’une des plus familières de notre journalisme. Une chose, une phrase, une rumeur, comporte, signifie, implique, … mais qu’elle « aille à dire » !… Avec un « air d’aller » comme celui-là, on passe à travers tout. Comment et où pouvez-vous arrêter une rumeur qui va à dire ?

« Procédés » pour « Procédure » — Proceedings. On s’imagine traduire l’anglais proceedings par procédés ! Me montrera-t-on dans le journalisme canadien un seul exemple du mot procédure employé à la place de « procédés » ? Je lisais encore tout dernièrement dans un journal bien coté : « Ceux qui suivent les procédés judiciaires… » Qui ne voit cependant qu’il est ridicule de dire « des procédés judiciaires » ?…… Il y a autant de différence entre « procédés » et « procédure » qu’il y en a entre « égards » et « dossier. » Mais cela n’empêche pas que tant que la presse sera libre dans ce pays-ci, elle usera de ces procédés là envers nous, sans que nous puissions lui infliger en retour une « procédure » quelconque.

« Prendre un serment » take an oath, pour faire, prêter serment. — Celui-ci est un petit jeune.

« Conjoint ». — Ah ! c’est ici que je suis sur mon terrain. Arrière les intrus ! Je m’oppose à ce qu’on mette le conjoint à toutes les sauces. Par exemple, je m’oppose à ce qu’on dise comité « conjoint » des deux chambres, pour comité mixte, une action « conjointe » de deux partis pour une action commune, les efforts « conjoints » pour les efforts réunis, prendre une part “conjointe” pour une part collective… etc… la lettre « conjointe » pour la lettre collective des membres de l’épiscopat… Les exemples du Conjoint à tout propos sont incroyables. Il n’y a pas d’expression plus ridicule, plus déplacée, plus dépourvue de sens que celle-là. Voyez-vous des députés des deux chambres qui sont conjoints ! Nous voyez-vous prendre une part conjointe dans une opération ! Qu’est-ce que peut bien vouloir dire « une part conjointe » ? Il faut au moins vingt-cinq ans de ménage pour comprendre cela.

De même on dit la plupart des fois « conjointement » pour également.

Il y a bien d’autres mots encore que l’on emploie au lieu d’également, comme par exemple pareil : « J’ai l’ai fait pareil, » pour pareillement ou également.

« Anticiper », to anticipate, pour présager, prévoir, augurer de, devancer… Ex : j’anticipe une belle journée, pour « je prévois une belle journée » ; ou, « j’anticipe » sur le temps de…… pour je « devance » le temps de…

« En force », In force, pour en vigueur. On dit bien « avoir force de loi », mais on ne doit pas dire que la loi est « en force » ; on dit qu’elle est « en vigueur ».

« En vigueur » doit remplacer souvent aussi le barbarisme « En opération ».

« Constituants » " constituents " en anglais, pour commettants.

Je signale ce mot à la hâte, car j’ai une peur terrible de me mêler de politique.   « Assurance » pour certitude.

Vous n’entendrez jamais dire que quelqu’un a la certitude de faire une chose, mais qu’il en a l’assurance.

Avoir de l’assurance veut dire avoir du toupet, de l’aplomb, ce qui ne signifie pas « être certain d’une chose. » Néanmoins il ne faudrait pas conclure de là qu’on ne puisse donner à quelqu’un l’assurance de…, ce qui est bien différent et représente une tout autre idée.

Mais rien n’égale en fait d’anglicismes le « positif à dire ». — Oh ! ceci est effrayant, horripilant. Comment ! mon excellent ami, vous êtes positif à dire ! Prenez vite une dose de « négatif pour lequel à dire », ou vous êtes un homme mort.

Un autre anglicisme inexplicable, insupportable, exécrable, c’est le « concourir dans », to concur in. Ex : concourir dans une opinion, dans des amendements, dans ceci, dans cela,… Mon Dieu ! où allons-nous ? Mais le français qui rend cette idée-là est si clair, si simple, si agréable ! on dit si aisément « être » de l’avis, de l’opinion de quelqu’un, appuyer ses amendements !…

Cet indigne « concourir dans » rappelle immédiatement à l’esprit cet autre détestable anglicisme : « dans l’opinion » de cette assemblée, in the opinion of this meeting, pour de l’avis de cette assemblée, ou conformément à l’opinion exprimée par cette assemblée… ; mettez n’importe quoi plutôt que de nous abrutir avec votre « concourir dans » ou votre « dans l’opinion » de…

« Marier » to marry, pour épouser. Un père marie sa fille, ou un prêtre marie deux fiancés ; mais on se marie avec ou l’on épouse sa fiancée.

Tout le monde sait cela ; mais, voyez-vous, on en serait malade, s’il fallait parler le bon français que l’on sait à la place de l’anglais qu’on écorche ou du français qu’on exécute.

« Forger » une signature, pour contrefaire. Il est tout aussi naturel dans ce cas de dire, « faire une forge » pour faire un faux. L’un vaut l’autre. — Je lisais dernièrement un article de journal portant pour titre : Un mandement forgé lu au prône — Diable ! Ça doit être un rude forgeron que celui qui forge des mandements.

Un tel a été « élu membre pour », has been elected member for. Bon Dieu ! c’est donc bien difficile de dire simplement « a été élu député de » ou « élu à la législature », sans mettre « député » qui est inutile, ou « membre pour » qui est du mauvais anglais,.

Voici maintenant un mot que l’on emploie comme dans l’anglais, d’une façon très générale, alors qu’il n’a qu’une application très limitée en français. C’est le mot « trouble. »

Ainsi, l’on dira toujours des « troubles, » pour des désordres, des rixes, des émeutes. On dira surtout, pour exprimer qu’on a eu bien du mal, bien de la peine, à faire une chose, qu’on a eu beaucoup de trouble, ou bien qu’un tel a donné beaucoup de trouble avec son… n’importe quoi. Or cette expression, ainsi généralisée, est essentiellement anglaise : raison de plus pour s’en servir en canadien,

À voir l’emploi si fréquent de ce mot, on se croirait au milieu de gens qui sont constamment troublés. « Ah ! c’est beaucoup trop de trouble, monsieur : — Je vais vous troubler (I shall trouble you for…) pour le sucre, pour le pain, pour les confitures…… »

Mais ce que j’ai vu de plus fort jusqu’à présent en fait de trouble, c’est « économiser son trouble » pour s’épargner de la besogne. Économiser du trouble ! Voilà certes le dernier mot de la parcimonie. D’ordinaire, dans les ménages modestes, on se contente d’économiser le charbon ; si l’on va jusqu’à supprimer le trouble, on arrivera du coup à l’âge d’or des locataires.

« Investir » to invest, pour placer. On investit une place forte, on investit quelqu’un de certaines fonctions ; mais on n’investit pas de l’argent, à moins que ce ne soit pour faire le siège d’une banque… Oh ! alors, il n’y a pas à hésiter.

Maintenant « Pareil comme ». Pour le coup, en voilà du luxe ! Il ne suffit plus d’être pareil, voilà qu’on est pareil comme… Économisons, économisons, le « comme » autant que le « trouble. »

« Demander » des questions. On dit poser, faire des questions ; mais demander ! Encore du luxe : c’est au moins là un pléonasme, une redondance. — On devient horriblement gaspillard depuis qu’on n’économise plus que le trouble.

« Département » pour compartiment ou section.

On dit comme la chose la plus naturelle du monde : « département » de la chaussure, des étoffes, des fourrures… Cela me transporte au sein d’une géographie tellement nouvelle, tellement inconnue, qu’à faire seulement le tour du magasin de M. Pâquet, j’aurai vu tous les départements de la terre.

« Condamné au pénitencier pour la vie » condemned to penitentiary for life, au lieu de condamné à la détention perpétuelle, ou aux travaux forcés à perpétuité.

Je passe sur « plaider non coupable. » J’admets que c’est là une de ces expressions ultra-juridiques qui ne se raisonnent pas et qui ne se « plaident » que par des gens qui ne se doutent pas jusqu’à quel point ils le sont, « coupables. »

« Emphatiquement, » emphatically, pour péremptoirement, catégoriquement. Déclarer une chose emphatiquement, c’est la déclarer avec emphase. Êtes-vous prêt à admettre que c’est cela que vous avez voulu dire ?

« Préjugé », prejudiced, pour prévenu.

On n’est pas « préjugé, » mais on est « prévenu » contre quelqu’un. Préjugé ne s’emploie pas dans ce cas au passif. On peut préjuger quelqu’un, mais on n’est pas préjugé contre lui. Cette dernière expression ne se comprend pas.

« Consolidé, » consolidated.

On dit en français qu’une dette est capitalisée, et non pas qu’elle est consolidée.

« Opposer, » to oppose.

On oppose un homme à un autre homme, comme un candidat à un autre, mais on n’oppose pas quelqu’un, dans le sens de lui faire opposition. Que de fois encore n’entend-on pas dire : « Je l’ai opposé » de faire telle ou telle chose ?…

De même « d’adresser, » to address. En français, on « n’adresse » pas une assemblée, mais on s’adresse à une assemblée, ou bien on adresse la parole ou l’on porte la parole à une assemblée… De même encore de « protester » quelqu’un.

« Donner crédit » à quelqu’un pour…, to credit one for, pour dire approuver quelqu’un d’avoir fait telle ou telle chose.

« Manque, » pour défaut, absence, insuffisance.

« Change, » pour monnaie d’une pièce.

« Associé » pour compagnon.

« Correct » pour exact. Ex. : « Ce que vous dites là est correct. » — Non, pas du tout, ce que je dis là est exact. La correction et l’exactitude sont deux choses bien distinctes, tellement distinctes qu’on peut dire des choses fort inexactes avec beaucoup de correction, et faire des choses incorrectes avec une remarquable exactitude.

« En opération. » — Vous entendez et vous lisez cette expression-là tous les jours, n’est-ce pas ? Telle ligne de chemin de fer ou telle manufacture est en opération. Eh bien ! cela n’a aucun sens en français. On dit bien qu’une ligne fonctionne, qu’elle est en exploitation, mais « en opération ! » in operation, il n’y a qu’un français sachant l’anglais, ou prévenu généreusement par un canadien, qui puisse deviner ce que cela signifie.

De même, ne lisez-vous pas invariablement : “ Sous l’opération de telle loi, de tel acte, pour en vertu de… ?

Dernièrement, on voyait qu’un commerce considérable s’était établi sous l’opération du traité de réciprocité… Il n’y avait qu’à mettre « durant l’exercice » du traité, et personne n’aurait remarqué la différence, mais, au moins, on n’aurait pas commis un gros anglicisme.

« Payer une visite. » Pay a visit. Il n’y a que de mauvais débiteurs qui puissent se servir d’une expression pareille. Ne payant pas leurs créanciers, ils veulent au moins pouvoir dire qu’ils paient quelque chose, et ils paient des visites, au lieu de faire, rendre

« Prendre une marche, » take a walk. On fait une marche ; mais la prendre, c’est l’arrêter net, et alors il n’y a plus de marche.

Enfin, pour terminer aujourd’hui, rappelons l’exemple d’un des journaux de Québec qui, depuis des années, appelle le prince royal d’Allemagne, "crown prince" en anglais, le « prince de la couronne. » Je vous demande un peu ce que c’est qu’un « prince de la couronne » !

On lisait dans le même journal, il y a quelque temps, au sujet des affaires d’Espagne : « La dynastie de la gauche, » pour la gauche dynastique.

« La goélette Sank, » traduction effrénée de " the schooner sank… "

« Le commodore d’Athènes, » pour « Comoundouros, ministre d’Athènes… »

Et enfin, ces jours derniers, on pouvait y lire cette dépêche :

La balance de la propriété du défunt empereur sera divisée entre l’impératrice Augusta, Frederick et la grande duchesse de Bade. L’impératrice Dowager reçoit aussi le château de Babelsberg à Postdam, le Palais Royal à Coblentz et plusieurs autres legs.

L’impératrice Dowager ! ! (pour l’impératrice douairière.)

Mon Dieu ! mon Dieu ! Et dire que j’aime mon peuple, et que je crois à l’avenir d’une race comme celle-là !

Enfin, voyons ! que voulez-vous donc devenir ?