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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/21

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 379-386).


XXI

L’écurie provisoire, un baraquement en planches, était construite tout près de l’hippodrome et la veille on avait dû y mener son cheval. Il ne l’avait pas vu depuis quelques jours ; ne pouvant lui-même promener son cheval, il l’avait confié à un entraîneur et maintenant il ignorait absolument en quel état était sa monture.

Il sortait à peine de la voiture que son palefrenier, qui de loin avait reconnu la voiture, appelait l’entraîneur. Celui-ci, un Anglais sec, en hautes bottes et jaquette courte, le menton orné de quelques poils, s’avança à sa rencontre d’une allure gauche de jockey, les coudes écartés, la démarche balancée.

— Eh bien ! comment va Froufrou ? lui demanda Vronskï, en anglais.

All right ! sir, articula du fond de sa gorge la voix de l’Anglais. Mieux vaut que vous n’y alliez pas, ajouta-t-il en levant sa casquette. J’ai mis la muselière, la bête est très excitée. Il vaut mieux n’y pas aller, cela trouble le cheval.

— Non, j’irai, je veux voir.

— Allons, dit l’Anglais, toujours sans ouvrir la bouche, en fronçant les sourcils et agitant les coudes. Il passa devant de son allure gauche.

Ils entrèrent dans la petite cour devant le hangar. Le garçon de service, en jaquette propre, presque cossu, le balai à la main, vint au devant des visiteurs et les suivit. Dans l’écurie se trouvaient cinq chevaux, chacun dans sa stalle. Vronskï savait qu’on devait y amener ce même jour son principal concurrent, Gladiateur, un alezan appartenant à Makhotine, et il désirait voir Gladiateur, qu’il ne connaissait pas, encore plus que son propre cheval, mais il savait que d’après les sévères règlements des courses, non seulement il ne pouvait le voir, mais qu’il était même incorrect de s’intéresser à lui. Pendant qu’il traversait le couloir le garçon ouvrit la porte de la deuxième stalle à gauche et Vronskï aperçut un grand cheval roux aux pieds blancs. Il savait que c’était Gladiateur, mais avec le sentiment de l’homme qui se détourne d’une lettre ouverte ne lui appartenant pas, il se retourna et alla au box de Froufrou.

— Ici, c’est le cheval de Mach… Mach… Impossible de prononcer ce nom ! fit l’Anglais en lui désignant de son index à l’ongle noir, par-dessus l’épaule, la stalle de Gladiateur.

— De Makhotine ? mais c’est mon plus redoutable concurrent, dit Vronskï.

— Si vous montiez ce cheval, je tiendrais pour vous, dit l’Anglais.

— Froufrou est plus nerveuse, lui est plus fort, dit Vronskï en souriant au compliment qui lui était fait.

— Dans la course des obstacles, tout dépend de la monte et du pluck, dit l’Anglais.

Le pluck, c’est à-dire l’énergie, l’audace, Vronskï non seulement en sentait en lui assez, mais chose bien plus importante, il était fermement convaincu que personne au monde ne pouvait avoir plus de pluck que lui.

— Et vous êtes parfaitement sûr qu’il ne faut pas autre chose ?

— Absolument, répondit l’Anglais. Je vous en prie, ne parlez pas haut, le cheval s’énerve, ajouta-t-il en désignant de la tête le box fermé devant lequel ils se trouvaient et d’où l’on entendait les piaffements sur la paille. Il ouvrit la porte et Vronskï entra dans le box faiblement éclairé d’une petite fenêtre. Là piaffait sur la paille fraîche une jument baie avec une muselière. Dans la demi-obscurité de la stalle, Vronskï, de nouveau, involontairement, embrassait d’un regard toutes les qualités de son coursier favori. Froufrou était un animal de taille moyenne, et ses formes n’étaient pas irréprochables : elle était très étroite de poitrail, bien qu’elle le bombât beaucoup ; la croupe était un peu basse ; les jambes de devant et surtout celles de derrière étaient un peu cagneuses. Les veines des jambes ne paraissaient pas très fortes, mais par contre, sous la selle, l’animal était extraordinairement large, ce qui frappait particulièrement à cause de son ventre maigre. Les os des jambes, au-dessus des genoux, vus de devant, ne semblaient pas plus gros que le doigt, mais de profil ils étaient excessivement larges. Toute la bête, sauf aux côtes, paraissait rétrécie, mais elle avait au plus haut degré une qualité qui faisait oublier tous ses défauts : c’était la race, ce sang qui se montre, comme disent les Anglais. Les muscles saillants au-dessous des veines tendues sous la peau fine, mobile, unie, semblaient aussi durs que les os. Sa tête maigre, aux yeux gais et brillants, s’élargissait près des naseaux pleins de sang. Dans tout le corps et surtout dans la tête, il y avait une expression particulière, énergique et douce à la fois. C’était une de ces bêtes qui semblent ne pas parler uniquement parce que la conformation de leur bouche ne le leur permet pas. Vronskï, du moins, s’imaginait qu’elle comprenait tout ce que lui-même racontait, maintenant, en la regardant.

Aussitôt que Vronskï entra dans son box, elle soupira profondément, et pour voir ceux qui entraient, elle tourna son œil si obliquement que le blanc se couvrit de sang, puis elle agita sa mâchoire et piaffa lentement.

— Eh bien, vous voyez comme elle est nerveuse, dit l’Anglais.

— Allons ! ma chérie ! allons ! fit Vronskï s’approchant de la jument et s’efforçant de la calmer.

Plus il s’approchait, plus elle s’énervait, mais quand il arriva près de sa tête, elle se calma tout d’un coup et ses muscles tressaillirent sous son poil fin et doux.

Vronskï caressa son large cou, arrangea une mèche de sa crinière et s’approcha de sa face et de ses naseaux, tendus, frémissants comme l’aile d’une chauve-souris. Elle aspira et expira avec bruit par ses naseaux tendus, en tressaillant, elle aplatit son oreille pointue et allongea sa lèvre épaisse et noire vers Vronskï comme pour le saisir par sa manche. Mais se rappelant la muselière elle se secoua et de nouveau se mit à frapper le sol de ses petites jambes sculpturales.

— Calme-toi, mignonne, calme-toi ! dit-il en lui caressant la croupe, et, joyeusement convaincu que la bête était en excellent état, il sortit de l’écurie.

La nervosité du cheval se communiquait à Vronskï. Il sentait son sang affluer à son cœur, et lui aussi, comme sa monture, voulait se mouvoir, et mordre. Il était inquiet et joyeux.

— Eh bien, je compte sur vous, dit-il à l’Anglais. À six heures et demie, sur la place !

— Entendu, dit l’Anglais. Et où allez-vous, milord ? demanda-t-il tout à coup, employant le titre de milord qu’il ne donnait presque jamais.

Vronskï, étonné de l’audace de la question, se hâta de regarder l’Anglais comme il savait regarder, en dirigeant son regard non sur les yeux, mais sur le front. Puis, ayant compris que l’Anglais avait posé cette question non pas en maître mais en jockey, il lui répondit :

— J’ai affaire chez Briansky. Dans une heure je serai chez moi.

« Combien de fois me pose-t-on cette question aujourd’hui ?» se dit-il ; et il rougit, ce qui lui arrivait rarement. L’Anglais le regardait attentivement et comme s’il savait où allait Vronskï, il ajouta :

— Avant tout il faut être calme avant la course. Ne soyez pas de mauvaise humeur et ne vous laissez troubler par rien.

All right ! répondit Vronskï en souriant, et, sautant dans sa voiture, il ordonna d’aller à Peterhof.

À peine avait-il fait quelques pas que le nuage qui menaçait depuis le matin s’élargissait et que la pluie tombait.

« Ça va mal, pensa Vronskï en relevant la capote de la voiture. Il y avait déjà de la boue, maintenant ce sera une mare ! »

Enfoncé dans un coin de la voiture fermée, il prit la lettre de sa mère et le billet de son frère et se mit à les lire.

Oui, c’était toujours la même chose. Tous, mère frère, trouvaient nécessaire de se mêler de ses affaires intimes. Cette intervention excitait en lui la colère, sentiment qu’il éprouvait rarement.

« Qu’est-ce que cela peut leur faire ? Pourquoi chacun croit-il de son devoir de se soucier de moi ? Et pourquoi s’en prennent-ils à moi ? Parce qu’ils voient qu’il s’agit de quelque chose qu’ils ne peuvent pas comprendre. S’il s’agissait d’une liaison mondaine banale, ils me laisseraient tranquille. Ils sentent que c’est autre chose, que ce n’est pas un caprice, que cette femme m’est plus chère que la vie, et ils ne peuvent comprendre cela, c’est pourquoi ils en ressentent du dépit. C’est nous qui l’avons fait et nous ne nous plaignons pas », dit-il, entendant par nous lui et Anna.

« Non, ils veulent nous apprendre à vivre et ils n’ont pas même l’idée de ce que c’est que le bonheur ; ils ne savent pas qu’en dehors de cet amour il n’y a pour nous ni bonheur ni malheur, que la vie n’existe pas ! »

Il leur en voulait à tous de leur intervention, précisément parce qu’il sentait en son âme qu’ils avaient tous raison. Il sentait que l’amour qui l’unissait à Anna n’était pas un entraînement momentané qui passe, comme passe une liaison mondaine, sans laisser d’autres traces dans la vie de l’un et de l’autre, qu’un souvenir agréable ou ennuyeux ; il sentait toutes les tortures de leur situation, toutes les difficultés de cacher leurs amours aux yeux du monde auquel il était nécessaire de mentir, qu’il fallait tromper. Et il lui fallait mentir, tromper, dissimuler, sans cesse penser aux autres, tandis que la passion qui les liait était si forte que tous deux oubliaient tout ce qui n’était pas leur amour !

Il se rappelait nettement toutes les occasions si nombreuses qui le forçaient à mentir et à tromper, ce qui répugnait tant à sa nature. Il se rappelait avec une acuité particulière le sentiment de honte que provoquait en elle, ainsi qu’il l’avait remarqué plusieurs fois, cette obligation de mentir et de tromper ; et il éprouvait une sensation étrange, que depuis sa liaison il ressentait parfois. C’était comme un sentiment de dégoût envers Alexis Alexandrovitch, envers lui-même, ou même envers tout le monde ; il ne le savait au juste. Il refoulait toujours ce sentiment étrange. Et maintenant, tout en se secouant, il laissait libre cours à ses idées.

« Oui, auparavant, elle était malheureuse mais fière et calme, tandis que maintenant elle ne peut avoir ni fierté ni dignité, bien qu’elle ne le montre pas. Oui, il faut en finir, » conclut-il.

Et pour la première fois lui venait en tête l’idée nette qu’il fallait en finir avec ce mensonge et cela le plus vite possible. « Quitter tout et aller nous cacher tous les deux quelque part, seuls avec notre amour ! » se disait-il.