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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/20

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 374-378).


XX

Vronskï habitait une large et propre chaumière finnoise divisée en deux parties : Petritzkï habitait avec lui à la campagne. Il dormait quand Vronskï et Iachvine entrèrent.

— Allons, lève-toi ! C’est assez dormir ! dit Iachvine en passant derrière le paravent et en secouant par l’épaule Petritzkï, la chevelure tout ébouriffée et le nez enfoui dans l’oreiller.

Petritzkï bondit soudain sur les genoux et se détourna.

— Ton frère est venu ici, dit-il à Vronskï. Il m’a réveillé. Que le diable l’emporte ! Il a dit qu’il reviendrait ; et s’enroulant de nouveau dans les couvertures il se jeta sur l’oreiller. Mais laisse donc, dit-il, se fâchant contre Iachvine qui lui tirait la couverture. Laisse ! Il se retourna et ouvrit les yeux. Dis-moi plutôt ce qu’il faut boire ? J’ai un si mauvais goût dans la bouche que…

— De l’eau-de-vie, c’est le meilleur, fit Iachvine de sa voix forte. Tereschenko ! donne de l’eau-de-vie et des concombres à ton maître, cria-t-il, écoutant sa voix visiblement avec plaisir.

— Tu crois que l’eau-de-vie ?… Hein ? demanda Petritzkï en s’étirant et se frottant les yeux. Et toi, tu en boiras ? Buvons ensemble ! Vronskï, tu boiras ? dit Petritzkï en se levant et s’enveloppant dans la peau de tigre qui lui servait de couverture.

Il sortit dans la porte du paravent, leva le bras et se mit à dire, en français : « Il était un roi de Thulé… Vronskï, tu boiras ? »

— Va-t’en ! dit Vronskï, qui endossait une redingote avec l’aide de son valet.

— Où vas-tu ? demanda Iachvine, voici la troïka, ajouta-t-il en apercevant la voiture qui s’avançait.

— Je pars à l’écurie, il me faut encore passer chez Briansky à propos des chevaux, dit Vronskï.

En effet, Vronskï avait promis d’aller chez Briansky, à dix verstes de Péterhof et de lui apporter de l’argent pour les chevaux ; il voulait aussi faire cette course ; mais ses camarades comprirent aussitôt qu’il n’allait pas que là.

Petritzkï, en continuant à chanter, cligna un œil et fronça les lèvres, semblant dire : Nous connaissons ce Briansky.

— Prends garde, ne sois pas en retard, dit Iachvine. — Et pour changer de conversation, regardant par la fenêtre le cheval qu’il avait vendu, il ajouta : Eh ! mon bai, va bien !

— Attends ! s’écria Petritzkï à Vronskï déjà prêt à sortir ; ton frère a laissé pour toi une lettre et un billet. Attends ! où sont-ils ?

Vronskï s’arrêta.

— Eh bien ! où sont-ils donc ?

— Où sont-ils ? Voilà la question ? prononça solennellement Petritzkï, l’index rapproché de son nez.

— Mais parle donc, c’est bête ! dit en souriant Vronskï.

— Je n’ai pas allumé la cheminée, ce doit être ici quelque part.

— Eh bien, qu’est-ce que tu chantes ? Où est la lettre ?

— Vraiment je l’ai oublié ! Je l’ai peut-être rêvé ! Attends, attends ! Qu’as-tu à te fâcher. Si tu avais bu comme moi, hier, quatre bouteille de vin, tu oublierais même où tu es. Attends ! attends ! je vais me rappeler.

Petritzkï alla derrière le paravent et se coucha sur son lit.

— Attends ! j’étais couché comme ça ; lui était là… Oui, oui… voilà la lettre ! Et Petritzkï tira la lettre de dessous le matelas où il l’avait fourrée.

Vronskï prit la lettre et le billet de son frère. C’était ce qu’il attendait : des reproches de sa mère parce qu’il ne venait pas, et un billet de son frère où il lui disait qu’il avait besoin de lui parler. Vronskï savait qu’il s’agissait toujours de la même chose : « Qu’est-ce que cela peut bien leur faire » ? pensa-t-il ; et, froissant les lettres, il les glissa entre deux boutons de son veston afin de les lire en route. Dans le vestibule de la chaumière il rencontra deux officiers, un de son régiment, l’autre d’un autre régiment.

Le logis de Vronskï était toujours le lieu de réunion de tous les officiers.

— Où vas-tu ?

— J’ai besoin d’aller à Péterhof.

— Le cheval est déjà à Tsarskoïé-Sélo ?

— Oui, mais je ne l’ai pas encore vu.

— On dit que Gladiateur, de Makhotine, est devenu boiteux.

— Blague ! mais comment courrez-vous par cette boue ? fit un autre.

— Voici mes sauveurs !… s’écria Petritzkï en apercevant les nouveaux venus. Devant lui se tenait le brosseur avec l’eau-de-vie et les concombres sur un plateau. Voilà, Iachvine a ordonné de boire pour se rafraîchir.

— Eh bien ! vous avez dormi hier soir ? dit un des nouveaux venus. De la nuit nous n’avons pas pu fermer l’œil.

— Non, mais comment avons-nous terminé ? racontait Petritzki. Volkov est monté sur le toit en disant qu’il était triste. J’ai proposé : allons faire de la musique, la marche funèbre ! Et il s’est endormi sur le toit aux sons de la musique.

— Allons, bois, prends de l’eau-de-vie, puis tu prendras l’eau de seltz, le beurre et le citron, dit Iachvine qui se tenait près de Petritzkï comme une mère qui forcerait son enfant à prendre un remède. Et ensuite un peu de champagne, comme ça, une petite bouteille.

— Voilà, qui est censé ! Attends, Vronskï, buvons !

— Non… Au revoir, messieurs, aujourd’hui je ne bois pas.

— Quoi ! As-tu peur de t’alourdir ? Eh bien, nous boirons seuls. Donne-moi de l’eau de seltz et du citron.

— Vronskï ! appela l’un d’eux quand déjà il était dans le vestibule.

— Quoi ?

— Tu ferais bien de te faire couper les cheveux ; ils sont lourds, surtout sur le crâne !

En effet, Vronskï commençait une précoce calvitie.

Il rit gaiement en laissant voir ses dents rapprochées, et mettant son chapeau sur sa tête chauve, il sortit et monta en voiture.

— À l’écurie ! fit-il, et il fit le geste de tirer la lettre pour la lire. Mais il se ravisa, ne voulant pas se distraire avant l’inspection du cheval : «Après… » dit-il.