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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/29

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 440-446).


XXIX

Tous exprimaient hautement leur mécontentement et répétaient cette phrase que quelqu’un avait prononcée : « Il ne manque que le cirque avec des lions », et tous ressentaient une sorte d’effroi. Aussi quand Vronskï tomba et qu’Anna poussa tout haut un : Ah ! n’y avait-il à cela rien d’extraordinaire. Mais après ce cri, le visage d’Anna exprima un changement qui était déjà tout à fait inconvenant. Elle s’était perdue entièrement : se débattant comme un oiseau pris au piège, tantôt elle voulait se lever et partir, tantôt elle disait à Betsy :

— Partons ! Partons !

Mais Betsy ne l’entendait pas. Elle était penchée et causait à un général qui venait de s’approcher d’elle. Alexis Alexandrovitch s’approcha d’Anna et poliment lui offrit son bras.

— Partons si vous le désirez ! lui dit-il en français.

Anna écoutait ce que disait le général et ne remarquait pas son mari.

— On dit qu’il s’est cassé les jambes, disait le général, cela n’a pas le sens commun.

Anna, sans répondre à son mari, leva sa jumelle et regarda où était tombé Vronskï. Mais c’était loin et tant de gens s’étaient massés autour qu’on ne pouvait rien distinguer. Elle baissa la jumelle, prête à s’en aller. Mais à ce moment un officier s’approcha et vint dire quelque chose à l’empereur. Anna s’avança pour écouter.

— Stiva ! Stiva ! cria-t-elle à son frère.

Mais son frère ne l’entendit pas. De nouveau elle voulait partir.

— Encore une fois je vous offre mon bras, si vous voulez partir, dit Alexis Alexandrovitch en lui touchant le bras.

Elle s’écarta de lui avec horreur et, sans le regarder, répondit :

— Non, non, laissez-moi. Je reste.

Elle voyait maintenant que de l’endroit où était tombé Vronskï, accourait vers la tribune un officier. Betsy lui faisait signe avec son mouchoir. L’officier apportait la nouvelle que le cavalier n’était pas tué, mais que le cheval s’était brisé les reins.

À cette nouvelle, Anna s’assit rapidement et cacha son visage dans son éventail.

Alexis Alexandrovitch vit qu’elle pleurait et non seulement elle ne pouvait retenir ses larmes, mais les sanglots l’étouffaient.

Il se plaça devant elle, lui donnant le temps de se ressaisir.

— Pour la troisième fois, je vous offre mon bras, lui dit-il un moment après.

Anna le regarda, ne sachant que répondre. La princesse Betsy lui vint en aide.

— Non, Alexis Alexandrovitch, j’ai amené Anna et j’ai promis de la reconduire.

— Excusez-moi, princesse, fit-il avec un sourire poli, et la regardant fermement dans les yeux, mais je vois qu’Anna ne se sent pas bien, et je désire qu’elle rentre avec moi.

Anna, effrayée, jeta un regard autour d’elle, se leva docilement, et mit sa main sur le bras de son mari.

— J’enverrai chez lui, je prendrai des nouvelles et te les ferai savoir, lui chuchota Betsy.

En sortant de la tribune, Alexis Alexandrovitch parla comme d’habitude avec ceux qu’il rencontra, et Anna dut comme toujours répondre et parler, mais elle ne comprenait rien et marchait dans un rêve au bras de son mari. « Est-il tué ou non ? Est-ce vrai ? Viendra-t-il ou non ? Le verrai-je aujourd’hui ? » pensait-elle.

En silence elle s’assit dans la voiture d’Alexis Alexandrovitch, et sans dire une parole elle sortit de la foule des voitures. Malgré tout ce qu’il voyait, Alexis Alexandrovitch ne se permettait pas de penser à la vraie situation de sa femme. Il ne voyait que les indices extérieurs. Il avait vu qu’elle se tenait d’une façon choquante, et il crut de son devoir de le lui faire observer. Mais il lui était difficile de ne pas en dire davantage. Il ouvrit la bouche pour lui notifier que sa conduite avait été inconvenante, mais malgré lui, il proféra tout autre chose.

— Combien nous sommes tous enclins à ces spectacles cruels ! dit-il.

— Comment ? Je ne comprends pas, dit Anna avec mépris.

Il fut froissé et aussitôt se mit à dire ce qu’il voulait :

— Je dois vous dire… commença-t-il.

« C’est l’explication », pensa-t-elle et elle eut un sentiment d’effroi.

— Je dois vous dire que vous vous êtes tenue, aujourd’hui, d’une façon inconvenante, lui dit-il en français.

— Comment cela ? dit elle à haute voix en tournant rapidement la tête vers lui, et le regardant droit dans les yeux, mais au lieu de cette gaieté feinte qui lui était habituelle il remarqua son air résolu sous lequel, fiévreusement, elle cachait sa crainte.

— Ne vous oubliez pas, fit-il en désignant la portière ouverte en face du cocher. Il se leva et releva la vitre.

— Qu’avez-vous trouvé d’inconvenant ? répéta-t-elle.

— Le désespoir que vous n’avez pu cacher à la chute d’un cavalier.

Il attendait sa réponse, mais elle le regardait en silence.

— Je vous ai déjà demandé de vous tenir dans le monde de telle façon que les mauvaises langues n’aient pas de prise sur vous. Il fut un temps où je parlais de nos relations familiales, maintenant je parle uniquement de nos rapports mondains. Vous vous êtes tenue d’une façon inconvenante, et je désire que cela ne se renouvelle plus.

Elle n’entendait pas la moitié de ses paroles ; elle ressentait de la peur et pensait : « Est-ce vrai que Vronskï ne s’est pas tué, est-ce de lui qu’on a dit qu’il est sauvé et que son cheval s’est brisé les reins ? » Quand il cessa de parler, elle se contenta d’un sourire de feinte moquerie et ne répondit rien, car elle n’avait pas écouté ses paroles. Alexis Alexandrovitch avait commencé à parler hardiment, mais quand il eut conscience de ce qu’il avait dit, la peur qu’elle ressentait le gagna. Il vit ce sourire et il tomba dans une erreur étrange.

« Elle sourit de mes soupçons. Oui, elle me redira ce qu’elle m’a déjà dit, que mes soupçons ne reposent sur rien, qu’ils sont ridicules. »

Maintenant que le menaçait la découverte de la vérité, il désirait plus que tout qu’elle lui répondît avec la moquerie d’autrefois que tous ces soupçons étaient ridicules et n’avaient aucun fondement. Ce qu’il savait était si terrible qu’il était prêt à croire n’importe quoi.

Mais l’expression de son visage effrayé et sombre ne permettait plus l’erreur.

— Je me trompe peut-être, dit-il. En ce cas, je vous demande pardon.

— Non, vous ne vous trompez pas, fit-elle lentement en le regardant avec désespoir. Vous ne vous êtes pas trompé. Je suis, et ne puis ne pas être désespérée. Je vous écoute, et je pense à lui. Je l’aime, je suis sa maîtresse. Je ne puis vous supporter, j’ai peur de vous. Je vous hais… Faites de moi ce que vous voudrez.

Et, en se rejetant dans le fond de la voiture, elle éclata en sanglots, et cacha son visage dans ses mains.

Alexis Alexandrovitch ne bougea pas et ne changea pas la direction de son regard, mais son visage prit soudain l’immobilité solennelle d’un mort, et cette expression ne le quitta plus jusqu’à la villa. Arrivés près de la maison, il tourna la tête vers elle, et toujours avec la même expression :

— C’est bien, dit-il, mais j’exige le respect des convenances à l’avenir, jusqu’à, — sa voix trembla, — jusqu’à ce que j’aie pris les mesures nécessaires pour mettre mon honneur à l’abri, mesures que je vous communiquerai ultérieurement.

Il descendit le premier de la voiture, et l’aida à en sortir. Devant les domestiques, il lui serra la main, remonta en voiture et repartit pour Pétersbourg.

Peu après arriva un valet de la part de la princesse Betsy ; il remit à Anna un billet ainsi conçu. « J’ai envoyé prendre des nouvelles d’Alexis, et il m’écrit qu’il est sain et sauf, mais désespéré ! » « Alors il viendra, pensa-t-elle. Comme j’ai bien fait de tout lui dire ! »

Elle regarda sa montre. Elle avait encore trois heures à attendre, et le souvenir précis de leur dernier rendez-vous enflamma son sang.

« Mon Dieu, comme il fait clair ! C’est horrible, mais j’aime voir son visage, j’aime cette lumière fantastique… Mon mari ! Ah ! oui !… Eh bien, Dieu soit loué, j’en ai fini avec lui ! »