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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/30

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 447-452).


XXX

Comme dans tous les endroits où les gens se réunissent, dans la petite ville d’eaux allemande où s’étaient rendus les Stcherbatzkï, il s’était produit cette sorte de cristallisation habituelle de la société qui définit pour chaque membre sa place fixe et immuable. De même qu’une petite goutte d’eau gelée acquiert la forme d’une étoile de neige, de même chaque nouvel individu qui arrive aux eaux, est placé immédiatement dans l’endroit qui lui convient.

Fürst Stcherbatzkï sammt Gemahlin und Tochter, d’après l’appartement qu’ils occupaient, leur nom et les connaissances qu’ils avaient retrouvées, se localisaient aussitôt dans une certaine place qui leur était réservée.

Aux eaux, cette année, se trouvait une vraie princesse de sang royal, allemande, grâce à laquelle la classification de la société était observée encore plus strictement.

La princesse Stcherbatzkï désirait vivement présenter sa fille à la princesse allemande, et le lendemain cette cérémonie eut lieu.

Kitty, dans sa robe de Paris, très simple, c’est-à-dire très élégante, fit une profonde révérence à la princesse allemande qui lui dit : « J’espère que les roses reparaîtront bientôt sur ce joli visage. » Et aussitôt les Stcherbatzkï furent définitivement classés en un cercle d’où ils ne pouvaient sortir. Ils firent connaissance avec la famille d’une milady, avec une comtesse allemande et son fils, blessé à la dernière guerre, avec un savant suédois, et avec un M. Canut et sa sœur. Mais la société habituelle des Stcherbatzkï était naturellement une dame de Moscou, Maria Eugenievna Rtitcheva, dont la fille déplaisait à Kitty, parce qu’elle aussi était devenue malade d’amour, et un colonel de Moscou que Kitty avait vu depuis son enfance en uniforme à épaulettes et qui, ici, avec ses petits yeux, son cou découvert et sa cravate de couleur, était très ridicule, et d’autant plus ennuyeux pour Kitty qu’elle ne pouvait jamais se débarrasser de lui.

Quand tout cela fut fermement établi, Kitty s’ennuya encore davantage, d’autant plus que le prince était parti à Carlsbad et qu’elle restait seule avec sa mère. Elle ne s’intéressait pas à leurs connaissances, sentait qu’elle ne trouverait en elles rien de nouveau. Son principal intérêt dans la ville d’eaux était d’observer ceux qu’elle ne connaissait pas. Kitty attribuait toujours aux gens des sentiments extraordinairement beaux, surtout à ceux qu’elle ne connaissait pas, et maintenant elle s’efforcait de comprendre quel rapport existait entre eux et elle, et ce qu’ils étaient. Kitty s’imaginait les caractères les plus nobles et les plus beaux et prenait de l’intérêt à ses observations.

Parmi ceux qui l’occupaient particulièrement il y avait une jeune fille venue aux eaux avec une dame malade, madame Stahl. Cette dame Stahl appartenait à la haute société, mais elle était si malade qu’elle ne pouvait marcher, et seulement par les très beaux jours allait jusqu’à la source dans une petite voiture. Mais c’était moins le mal que l’orgueil — comme l’expliquait la princesse — qui faisait que madame Stahl ne connaissait personne parmi les Russes. Une jeune fille russe soignait madame Stahl et, en outre, comme le remarquait Kitty, elle se liait avec tous les malades gravement atteints, nombreux aux eaux, et, de la façon la plus naturelle, leur prodiguait aussi ses soins. Cette jeune fille russe, d’après les observations de Kitty, n’était pas parente de madame Stahl, et, en un même temps, ce n’était pas une garde-malade rétribuée.

Madame Stahl l’appelait Varenka, les autres l’appelaient mademoiselle Varenka. Outre que Kitty s’intéressait à cette observation des rapports de cette jeune fille envers madame Stahl et les autres malades qu’elle ne connaissait pas, éprouvait-elle, comme il arrive toujours, une sympathie très grande pour cette demoiselle Varenka, et par les regards échangés entre elles, elle sentait qu’elle lui plaisait aussi.

Cette demoiselle Varenka n’était pas toute jeune, c’était une de ces créatures sans âge. On pouvait lui donner de dix-neuf à trente ans. En examinant ses traits, malgré la couleur maladive de son visage on la trouvait plutôt belle. Elle aurait pu passer pour bien faite sans une trop grande maigreur des épaules et une tête disproportionnée à sa taille moyenne, mais elle ne devait pas être attrayante pour les hommes.

Elle rappelait une belle fleur ayant conservé ses pétales mais déjà fanée et sans parfum. De plus elle ne pouvait être attrayante pour les hommes parce qu’il lui manquait ce que Kitty avait en excès : cette flamme concentrée de la vie et la conscience de son charme.

Elle paraissait toujours préoccupée d’une idée fixe et par suite semblait ne pouvoir s’intéresser à rien d’étranger. Par le contraste quelle présentait avec Kitty, elle l’attirait particulièrement. Kitty sentait qu’en elle, dans sa façon de vivre, elle trouverait le modèle dont la recherche la faisait tant souffrir ; elle comprenait enfin l’intérêt, le sens de la vie en dehors des odieuses relations mondaines d’une jeune fille envers les hommes, car maintenant, elle trouvait honteux de s’exposer comme une marchandise qui attend son acheteur. Plus Kitty observait son amie inconnue plus elle se convainquait que cette femme était précisément cette créature parfaite qu’elle s’imaginait, et plus elle désirait la connaître.

Les deux jeunes filles se rencontraient plusieurs fois par jour, et à chaque fois les yeux de Kitty disaient : « Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ? N’est-ce pas que vous êtes bien cette créature charmante que je me représente ? Mais au nom de Dieu, ne pensez pas, ajoutait son regard, que je me permette de m’imposer à vous ; tout simplement je vous admire et vous aime. » « Moi aussi, je vous aime et vous êtes charmante et je vous aimerais encore davantage si j’avais le temps », répondait le regard de l’inconnue. Et en effet, Kitty la voyait toujours occupée : tantôt elle promenait les enfants d’une famille russe, tantôt elle portait un plaid à un malade et l’en enveloppait, tantôt elle achetait des biscuits pour le café de quelqu’un.

Peu après l’arrivée des Scherbatzkï aux eaux parut un couple qui devint l’objet d’une attention peu bienveillante. C’était un homme de très haute taille, voûté, aux mains énormes, vêtu d’un pardessus court, élimé, et pas à sa taille ; ses yeux étaient noirs, naïfs, et en même temps terribles ; une jeune femme assez bien, marquée de variole, mal habillée, sans goût l’accompagnait. Reconnaissant que les nouveaux venus étaient des Russes, Kitty s’imagina aussitôt un beau et touchant roman dont ils étaient les héros ; mais la princesse, ayant appris par la liste des étrangers que c’étaient Nicolas Lévine et Maria Nikolaïevna, expliqua à Kitty quel sacripant était ce Lévine, et tous ses rêves sur ces deux personnages, non à cause des récits de sa mère, mais parce qu’il était le frère de Constantin, lui semblèrent tout à coup désagréables. Ce Lévine, avec son tic de la tête, excita bientôt en elle du dégoût. Il lui semblait que dans ses grands yeux terribles qui la suivaient obstinément, s’exprimait un sentiment de haine, de raillerie, et elle s’efforcait d’éviter sa rencontre.