Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/17

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 124-132).


XVII

La société conviée pour la partie de croquet à laquelle la princesse Tverskaïa avait invité Anna, devait se composer de deux dames et de leurs admirateurs. Ces deux dames étaient les personnalités les plus en vue d’un nouveau cercle pétersbourgeois surnommé, pour une raison quelconque, « les sept merveilles du monde. » Ces dames appartenaient au plus grand monde, mais à un monde hostile à celui que fréquentait Anna. En outre, le sieur Strémov, un des hommes les plus influents de Pétersbourg, l’admirateur de Lise Merkalova, était, dans le service, l’ennemi d’Alexis Alexandrovitch. Pour toutes ces raisons Anna n’avait pas voulu accepter l’invitation, et c’était à ce refus que faisait allusion le billet de la princesse Tverskaïa. Mais maintenant, dans l’espoir de rencontrer Vronskï, Anna avait décidé d’y aller. Elle arriva la première. Au même instant qu’elle, le valet de Vronskï, ressemblant à un chambellan de la cour, avec ses favoris bien peignés, entrait aussi. Il s’arrêta près de la porte et, se découvrant, la laissa passer. À sa vue, Anna se souvint que Vronskï avait dit la veille qu’il ne viendrait pas. C’était probablement pour s’excuser qu’il envoyait un mot. Pendant qu’elle se débarrassait de son manteau dans l’antichambre, elle entendit le valet dire, en affectant de ne pas prononcer les r, à la manière des chambellans : « De la part du comte à la princesse », et il remit le billet.

Elle eut envie de lui demander où était son maître et de retourner chez elle pour lui écrire de venir la voir ou elle-même d’aller chez lui, mais elle n’en eut pas le temps. La sonnette avait déjà annoncé son arrivée et le valet de la princesse Tverskaïa, faisant demi-tour à la porte d’entrée, attendait qu’elle pénétrât à l’intérieur de l’appartement.

— La princesse est au jardin, on vous annonce de suite. Ne désirez-vous pas venir au jardin ? demanda un second valet dans l’autre pièce.

Elle se sentait aussi indécise, aussi troublée que chez elle ; peut-être même cet état était-il encore aggravé par l’impossibilité où elle se trouvait de rien entreprendre ; elle ne pouvait voir Vronskï et il lui fallait rester ici, dans une société qui lui était totalement étrangère, et dont l’humeur était en contradiction absolue avec la sienne. Mais elle portait une toilette qui, elle le savait, lui allait à merveille, puis elle se croyait moins seule, au milieu de cette habituelle atmosphère d’oisiveté solennelle, aussi se sentait-elle mieux qu’à la maison. Au moins il ne lui était pas nécessaire de s’ingénier à trouver l’emploi de son temps. Elle n’avait qu’à laisser aller les choses d’elles-mêmes. Voyant Betsy venir à sa rencontre, dans une toilette blanche dont l’élégance la frappa, Anna lui sourit comme toujours. La princesse Tverskaïa était accompagnée de Touschevitch et d’une jeune fille, une parente de province, qui, à la grande joie de sa famille, passait l’été chez la fameuse princesse.

L’expression d’Anna avait sans doute quelque chose de particulier, car Betsy lui en fit aussitôt la remarque.

— J’ai mal dormi, répondit Anna en regardant attentivement le valet qui venait à leur rencontre et qui, elle le supposait, portait le billet de Vronskï.

— Comme je suis heureuse que vous soyez venue, dit Betsy. Je suis fatiguée et je voudrais précisément m’installer pour prendre une tasse de thé avant leur arrivée…

Puis s’adressant à Touschevitch :

— Vous ferez bien d’essayer avec Macha le croket ground à l’endroit où l’on a rasé le gazon. Nous aurons le temps de causer ensemble pendant le thé, we’ll have a cosy chat, n’est-ce pas ? poursuivit-elle, se tournant vers Anna avec un sourire, et lui serrant amicalement la main dans laquelle elle tenait son ombrelle.

— D’autant plus que je ne pourrai pas rester longtemps, il faut que j’aille chez la vieille Vrédé ; il y a un siècle que je le lui promets, dit Anna pour qui le mensonge, auparavant si étranger à sa nature, était devenu non seulement une chose simple et naturelle en société, mais presque un plaisir.

Pourquoi disait-elle une chose à laquelle, une minute auparavant, elle ne songeait même pas, elle n’aurait pu l’expliquer. Seule la considération que Vronskï ne venait pas la poussait à se ménager un moyen de se rendre libre afin de tenter de le voir. Mais pourquoi avait-elle nommé précisément mademoiselle Vrédé, la vieille demoiselle d’honneur qu’elle n’avait nullement besoin de voir, elle-même n’aurait pu le dire ; or, il se trouva qu’elle n’eût pu inventer de moyen plus habile pour se ménager un rendez-vous avec Vronskï.

— Non, je ne vous laisserai partir à aucun prix, dit Betsy en fixant le visage d’Anna. Vraiment, si je vous aimais moins, je serais offensée. Vous avez l’air d’avoir peur de vous compromettre en ma société… S’il vous plaît, le thé dans le petit salon, dit-elle au domestique en fermant à demi les yeux, comme elle en avait l’habitude lorsqu’elle donnait des ordres.

Elle prit le billet des mains du valet et le lut.

— Alexis nous fait faux-bond, dit-elle en français. Il écrit qu’il ne peut venir aujourd’hui, ajouta-t-elle du ton le plus naturel et le plus simple, comme si jamais elle n’eût songé que Vronskï pût avoir d’autre importance pour Anna que celle de partenaire au croquet.

Anna n’était pas sans savoir que Betsy était au courant de ses relations avec Vronskï ; néanmoins, lorsqu’il était question de celui-ci dans leur conversation, elle était momentanément convaincue qu’elle ne savait rien.

— Ah ! fit-elle négligemment, semblant n’attacher qu’un intérêt médiocre à cette communication ; et elle continua en souriant :

— Comment votre société peut-elle compromettre quelqu’un ?

Cette façon de dissimuler un secret en jouant avec les mots avait pour Anna, comme en général pour toutes les femmes, un charme tout spécial, et ce n’était pas tant la nécessité de tenir caché son secret ni le but dans lequel elle s’efforcait d’y parvenir qui la séduisait, mais bien le procédé lui-même.

— Je ne peux pas être plus catholique que le pape, dit-elle. Strémov et Lisa Merkalova sont du meilleur monde ! D’ailleurs ils sont reçus partout ; et quant à moi, elle accentua particulièrement le mot moi, je n’ai jamais été ni sévère ni intolérante. À vrai dire, je n’en ai pas le temps.

— Non, mais peut-être ne tenez-vous pas à vous rencontrer avec Strémov ? Qu’il se chicane avec Alexis Alexandrovitch au conseil, ce n’est pas notre affaire ; mais dans le monde, c’est l’homme le plus aimable que je connaisse, et qui plus est, un joueur passionné de croquet. Du reste, vous en jugerez, et vous verrez avec quel esprit il se tire de ce rôle ridicule de vieil amoureux de Lisa. Il est charmant. Vous ne connaissez pas Sapho Stoltz ? C’est le nouveau ton, tout à fait le dernier cri.

Betsy continuait de bavarder et, cependant, à son regard gai, intelligent, Anna sentait qu’elle devinait son embarras et cherchait à l’en tirer.

Toutes deux étaient dans le petit salon.

— Voyons, il faut répondre à Alexis, dit Betsy en s’asseyant devant la table.

Elle écrivit quelques lignes qu’elle mit sous enveloppe.

— Je lui dis qu’il vienne dîner, qu’il manquerait un cavalier pour une de nos invitées. Lisez donc et voyez si mon billet est suffisamment expressif. Excusez-moi, je vous laisse pour un moment ; cachetez la lettre, je vous prie, et envoyez-la, lui dit-elle de la porte. J’ai des ordres à donner.

Sans hésiter un moment, Anna prit la place de Betsy devant le bureau, et, sans prendre connaissance de ce que celle-ci avait écrit, ajouta au bas :

« J’ai absolument besoin de vous voir, trouvez-vous au jardin de Vrédé, à six heures. J’y serai. »

Ceci fait, elle cacheta la lettre, et Betsy, en rentrant, la remit devant elle au domestique.

Pendant le thé qu’on leur servit sur une petite table, dans le petit salon plein de fraîcheur, les deux femmes eurent, en effet, le cosy chat promis par la princesse avant l’arrivée des invités. Elles causaient, en les jugeant, de celles qu’on attendait, et la conversation s’arrêta sur Lisa Merkalova.

— Elle est charmante et m’a toujours été très sympathique, dit Anna.

— Vous avez raison de l’aimer, elle est folle de vous. Hier elle est venue me voir après les courses, elle était au désespoir de ne pas vous rencontrer. Elle dit que vous êtes une véritable héroïne de roman et que si elle était homme, elle ferait des folies pour vous, à quoi Strémov lui réplique qu’elle en fait assez sans cela.

— Mais, expliquez-moi donc une chose que je n’ai jamais pu comprendre, dit Anna après un moment de silence et d’un ton qui montrait clairement qu’elle ne faisait pas une question banale, mais que ce qu’elle demandait avait une réelle importance pour elle. Dites-moi, je vous prie, quels rapports y a-t-il entre elle et le prince Kaloujsky, qu’on appelle Mickha ? Je les ai rarement rencontrés ensemble. Qu’y a-t-il entre eux ?

Betsy sourit des yeux et regarda attentivement Anna.

— C’est un nouveau genre, dit-elle. Toutes l’adoptent et jettent leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais il y a manière et manière.

— Oui, mais quelles sont ses relations avec Kaloujsky ?

Betsy, ce qui lui arrivait rarement, fut prise d’un accès de franche hilarité.

— Vous empiétez sur le domaine de la princesse Miagkaïa. C’est une question d’enfant terrible que vous me posez là.

Et Betsy, ne pouvant se retenir, s’abandonnait à ce rire contagieux des gens qui rient rarement.

— Il faut le leur demander, prononça-t-elle en riant aux larmes.

— Non, vous riez ! dit Anna, gagnée aussi malgré elle par cet accès d’hilarité. Mais je n’ai jamais pu comprendre quel était, dans tout cela, le rôle du mari.

— Le rôle du mari ? Le mari de Lisa Merkalova porte toujours son plaid derrière elle et se tient sans cesse prêt à son service. Quel est le fin mot de tout cela ? personne ne veut même le savoir. Il y a certains détails de toilette dont on affecte de ne pas parler dans la bonne société, auxquels même on ne veut pas penser. Il y a, à mon avis, une grande analogie entre ces détails et la question que vous me posez.

— Irez-vous à la fête des Rolandaki ? demanda Anna pour changer la conversation.

— Je ne pense pas, répondit Betsy.

Et, sans regarder son amie, elle se mit à verser le thé parfumé dans de petites tasses transparentes. Elle avança la tasse d’Anna, prit une cigarette qu’elle glissa dans un tube d’argent et l’alluma.

— Voyez-vous, je suis dans une très heureuse situation, commença-t-elle, recouvrant son sérieux et prenant sa tasse à la main ; je comprends votre caractère et celui de Lise. Lise est une de ces natures naïves qui, comme les enfants, ne saisissent pas la différence entre le bien et le mal ; du moins, étant enfant, elle ne la saisissait pas. À présent, elle se rend compte que cette naïveté lui va bien et affecte, par genre, de ne pas comprendre, dit Betsy avec un fin sourire. Du reste, elle a raison, cela lui va. Voyez-vous, une même chose peut être envisagée de façons très différentes : selon qu’on la considère tragiquement ou placidement elle prend les proportions d’une souffrance ou devient un sujet de joie. En ce qui vous concerne, peut-être êtes-vous trop portée à regarder les choses par le côté tragique.

— Comme je voudrais connaître les autres comme je me connais moi-même, dit Anna d’un air pensif et sérieux. Suis-je meilleure ou pire ? À mon avis, je suis pire.

— Enfant terrible ! enfant terrible ! dit Betsy. Mais les voilà.