Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 133-140).


XVIII

Des pas et une voix d’homme se firent entendre, puis des voix de femmes et des rires, et les invités attendus parurent enfin : c’était Sapho Stoltz accompagnée d’un jeune homme nommé Vaska, dont l’extérieur revêtait une santé florissante ; à n’en pas douter, un régime confortable composé de viandes saignantes, de truffes et de bourgogne, lui avait valu cette apparence de prospérité physique.

Vaska salua les dames, jeta sur elles un regard d’une seconde et pénétra dans le salon derrière Sapho, suivant, comme s’il eût été attaché à elle, la jeune femme qu’il dévorait de ses yeux brillants. Sapho Stoltz était une jolie blonde aux yeux noirs. Elle entra d’une allure décidée, faisant sonner les hauts talons de ses souliers, et secoua d’une mâle et vigoureuse étreinte la main des dames.

Anna, qui n’avait encore jamais rencontré cette nouvelle célébrité, fut frappée de sa beauté ainsi que de l’excentricité excessive de sa toilette et de la hardiesse de ses manières. Elle était coiffée d’un véritable échafaudage de cheveux, les uns vrais, les autres faux, d’une nuance dorée, en sorte que sa tête était à peu près aussi haute que son buste, moulé dans un corsage très décolleté. Ses gestes étaient si accentués qu’à chacun de ses mouvements se dessinaient les formes de ses genoux et de ses cuisses.

Betsy se hâta de la présenter à Anna.

— Imaginez-vous que nous avons failli écraser deux soldats, se mit-elle aussitôt à raconter, accompagnant son sourire d’un clignement d’yeux et repoussant du pied la queue de sa robe. J’étais en voiture avec Vaska… Au fait, vous ne le connaissez pas ; elle désigna alors le jeune homme par son nom de famille, en rougissant et riant tout à la fois de s’être oubliée à l’appeler Vaska devant une étrangère. Le jeune homme salua de nouveau Anna, mais sans rien lui dire. S’adressant alors à Sapho :

— Vous avez perdu votre pari, nous sommes arrivés les premiers. Payez, dit-il en souriant.

Sapho répondit, plus gaiement encore :

— Pas maintenant.

— Soit, vous me paierez plus tard.

— Bon ! bon ! Mais, s’écria-t-elle tout à coup, s’adressant à la maîtresse de maison. Je suis bonne… j’ai tout à fait oublié. Je vous ai amené un hôte. Le voici.

Cet hôte inattendu qu’amenait Sapho et qu’elle oubliait de présenter, avait cependant une telle importance que, malgré sa jeunesse, les deux dames se levèrent pour le saluer.

C’était un nouvel admirateur de Sapho, qu’à l’exemple de Vaska il ne quittait pas d’une semelle.

Bientôt arrivèrent le prince Kaloujsky en compagnie de Strémov et de Lisa Merkalova. Celle-ci, brune et maigre, avait le type oriental, l’air nonchalant et des yeux charmants, que tout le monde disait impénétrables. Sa toilette de teinte sombre, qui aussitôt attira l’attention et causa l’admiration d’Anna, était en parfaite harmonie avec son genre de beauté. Autant Sapho était brusque et vive, autant Lisa, au contraire, était souple et langoureuse.

De l’avis d’Anna, Lisa était beaucoup plus séduisante. Betsy, en parlant d’elle, lui avait dit qu’elle posait à l’enfant innocent, mais aussitôt qu’elle la vit, elle se rendit compte que ce reproche était injustifié. À la vérité, elle était bien réellement une femme naïve et jolie, mais elle était charmante et à coup sûr irresponsable. Au demeurant, ses manières ne valaient guère mieux que celles de Sapho ; comme celle-ci, en effet, elle était flanquée de deux admirateurs, l’un jeune, l’autre vieux, qui la dévoraient des yeux ; néanmoins, il y avait en elle quelque chose qui marquait sa supériorité sur son entourage : ce je ne sais quoi qui différencie l’éclat du diamant de celui des pierres fausses. Cet éclat rayonnait dans ses yeux charmants et vraiment impénétrables. Le regard fatigué en même temps que passionné de ses yeux cerclés de bistre, frappait par son absolue franchise. Quiconque regardait ses yeux pouvait s’imaginer la connaître entièrement, et la connaître, c’était l’aimer.

Lorsqu’elle aperçut Anna, un joyeux sourire s’épanouit soudain sur son visage.

— Ah ! comme je suis heureuse de vous rencontrer, dit la jeune femme en s’approchant d’elle. Hier, aux courses, j’ai voulu vous joindre, mais vous étiez déjà partie. Je désirais tant vous voir, précisément hier. N’est-ce pas que c’était horrible ? poursuivit-elle en regardant Anna ; et l’éclat de ses yeux semblait découvrir toute son âme.

— Oui, je n’aurais jamais cru que ce spectacle pût être aussi émouvant, répondit Anna en rougissant.

À ce moment, toute la société se leva pour aller au jardin.

— Moi, je n’irai pas, dit Lisa en souriant ; et s’asseyant près d’Anna : Vous non plus, n’est-ce pas ? Quel plaisir peut-on trouver à jouer au croquet !

— Pourtant, j’aime assez cela, dit Anna.

— Dites-moi, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer ? Rien qu’à vous regarder on se sent joyeux. Vous vivez, vous ; moi, je m’ennuie.

— Vous ennuyer, vous ! Mais c’est impossible ! Votre maison passe pour la plus gaie de Pétersbourg.

— Peut-être s’ennuie-t-on encore davantage hors de notre cercle ; quant à moi, loin de m’amuser, je m’ennuie mortellement.

Sapho alluma une cigarette, et, fidèlement escortée des deux jeunes gens, se rendit au jardin. Betsy et Strémov restèrent à prendre le thé.

— Comment se fait-il que vous vous ennuyiez ? dit Betsy. Sapho vient à l’instant de nous dire que votre réception d’hier était des plus gaies.

— Dieu ! que je me suis ennuyée ! dit Lisa Merkalova. On s’est en effet réuni chez moi, après les courses, mais que ces réceptions sont banales et monotones. Toute la soirée nous sommes restés assis sur les divans. Le beau plaisir, vraiment ? Non, je vous en prie, dites-moi comment vous faites pour ne pas vous ennuyer, demanda-t-elle de nouveau à Anna. Il suffit de jeter un regard sur vous pour se dire : cette femme a sans doute ses soucis comme tout le monde, mais, à coup sûr, elle ne s’ennuie pas. Dites, comment faites-vous ?

— Mais je ne fais rien, répondit Anna, émue de cette insistance.

— C’est le meilleur moyen, intervint Strémov. Ce dernier était un homme d’une cinquantaine d’années, grisonnant, mais encore vert ; bien que laid, son visage était original et intelligent. Lisa Merkalova était la nièce de sa femme et il passait avec elle tous ses moments de loisir. Il était, dans le service, l’adversaire d’Alexis Alexandrovitch, mais en homme intelligent, il affectait, en recontrant Anna dans le monde, de se montrer particulièrement courtois avec elle.

— Ne rien faire, dit-il en souriant finement, est bien le meilleur moyen. Je vous l’ai dit depuis longtemps, poursuivit-il, s’adressant à Lisa Merkalova, le plus sûr moyen de ne pas s’ennuyer, c’est de ne pas penser qu’on s’ennuiera ; de même que si l’on souffre d’insomnie, il ne faut pas avoir l’idée qu’on ne dormira pas. C’est ce qu’Anna Arkadievna vient à l’instant de vous dire.

— Certes, je serais ravie d’avoir réellement dit cela, car c’est non seulement spirituel, mais absolument vrai, répondit Anna en souriant.

— Non, expliquez-moi pourquoi l’on éprouve autant de difficulté ou pour s’endormir ou pour ne pas s’ennuyer ?

— Pour s’endormir, il faut travailler, et pour s’amuser, c’est aussi nécessaire.

— Mais à quoi bon travailler, puisque mon travail n’est utile à personne ? Faut-il faire semblant ? Je ne sais pas… je ne veux pas…

— Vous êtes incorrigible, dit Strémov sans la regarder, et, de nouveau, il s’adressa à Anna.

Il avait rarement l’occasion de la rencontrer, aussi ne pouvait-il guère lui dire que des banalités : il lui parla de son retour à Pétersbourg, de l’affection que la comtesse Lydie Ivanovna avait pour elle ; mais malgré le tour banal de la conversation, il était évident qu’il faisait tous ses efforts pour lui être agréable tout en lui témoignant son plus profond respect.

Toustchevitch vint dire que la société attendait les joueurs de croquet.

— Non, ne partez pas, je vous en prie, dit Lisa Merkalova, apprenant que l’intention d’Anna était de s’en aller.

Strémov se joignit à elle.

— Le contraste sera trop grand, dit-il, entre la société d’ici et celle de la vieille demoiselle Vrédé. En outre, vous ne serez pour elle qu’un prétexte à médisances, tandis qu’ici votre présence éveille les sentiments les plus opposés.

Anna resta un moment indécise. Les paroles flatteuses de cet homme intelligent, la sympathie naïve et enfantine que lui témoignait Lisa Merkalova, tout ce milieu mondain dans lequel elle se sentait si à l’aise, tout cela lui semblait si simple auprès de ce qui l’attendait, qu’elle eut un instant d’hésitation.

« Faut-il rester, se dit-elle, et reculer encore le moment pénible de l’explication ? » Mais aussitôt elle se rappela ce qui l’attendait une fois qu’elle se trouverait seule à la maison, si elle ne se décidait pas à prendre un parti quelconque. Elle se revit, comme le matin, prête à s’arracher les cheveux à pleines mains, et ce souvenir lui parut tellement pénible qu’elle dit adieu et partit.