Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/22

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 165-174).


XXII

Il était cinq heures passées ; Vronskï devait se presser pour n’être pas en retard ; ne voulant pas prendre sa voiture que tout le monde connaissait, il monta dans la voiture de place de Iachvine et donna l’ordre de marcher le plus vite possible. C’était une voiture à quatre places, très large ; il s’assit dans un des coins, allongea les jambes sur la banquette de devant et se mit à réfléchir.

Il pensait vaguement à ses affaires qu’il avait si bien mises en ordre le matin même, il se souvenait aussi des paroles amicales et flatteuses de Serpoukhovskoï. Ne lui avait-il pas dit qu’il le tenait pour un homme indispensable ? Enfin et par-dessus tout, c’était l’attente du rendez-vous qui le préoccupait, mais tout cela se confondait en une impression générale ; il se sentait heureux de vivre. Ce sentiment était si vif qu’il sourit malgré lui. Il abaissa ses jambes, les croisa, et palpa le mollet de celle qui avait été contusionnée la veille dans sa chute, puis se rejetant au fond de la voiture, il aspira plusieurs fois à pleins poumons.

« C’est bon ! oui, c’est bon de vivre ! » se dit-il. Il avait déjà maintes fois éprouvé cette sensation agréable d’être, jamais pourtant avec une pareille intensité. La légère douleur qu’il ressentait dans sa jambe robuste, lui était à ce moment agréable ; il éprouvait même un réel plaisir à se sentir respirer. Cette claire et froide journée du mois d’août, qui impressionnait si péniblement Anna, le stimulait au contraire et rafraîchissait son visage et son cou échauffés par la réaction des ablutions. Le parfum qui s’exhalait de ses moustaches, soigneusement lustrées à la brillantine, lui semblait particulièrement agréable dans cet air frais. Tout ce qu’il voyait à travers les vitres de la voiture, tout dans cette atmosphère douce et pure sous les pâles rayons du soleil couchant lui causait une impression de fraîcheur, de gaîté et de force aussi prononcée que celle qu’il ressentait en lui-même ; les toits des maisons brillaient à l’occident, les contours des haies et des bâtiments se faisaient moins nets, les passants et les voitures devenaient rares, les arbres et les plantes semblaient figés dans leur immobilité, les champs de pommes de terre alignaient leurs sillons longs et réguliers, et les ombres des maisons, des arbres et des buissons s’allongeaient obliquement ; tout cet admirable paysage semblait être l’œuvre fraîchement achevée de quelque peintre habile.

— Plus vite ! cria Vronskï, et se penchant à la portière, il sortit de sa poche un billet de trois roubles et le donna au cocher qui justement se retournait. L’homme toucha de la main quelque chose près de la lanterne, fit claquer son fouet et aussitôt la voiture roula rapidement sur la chaussée.

« Vraiment je suis satisfait de mon sort ! » pensait-il, et machinalement il regardait le bouton de la sonnette placé entre les deux vitres ; en lui-même il se représentait Anna telle qu’il l’avait vue la dernière fois. « Plus je vais, plus je l’aime ». Ah ! voilà le jardin de la villa Vrédé. Où peut-elle bien être ? Comment se fait-il qu’elle soit ici ? Pourquoi m’a-t-elle donné rendez vous en cet endroit et pourquoi m’écrit-elle sur la lettre de Betsy ? »

Ces questions, qu’il n’avait pas songé à se poser auparavant, affluaient subitement à son esprit, mais il était un peu tard pour y penser. Il arrêta le cocher avant d’atteindre l’avenue et, ouvrant la portière, sauta de la voiture encore en marche ; il prit alors l’avenue qui conduisait à la maison. Il ne vit personne, tout d’abord ; mais en regardant à droite, il aperçut celle qu’il cherchait. Son visage était couvert d’une voilette, mais il lui fut facile de la reconnaître à sa démarche particulière ainsi qu’au mouvement des épaules et de la tête ; une grande joie l’envahit alors et il ressentit une sorte de secousse électrique, une nouvelle énergie prit possession de lui ; tous ses mouvements, depuis ceux de ses pieds jusqu’à ceux de ses poumons, lui devinrent perceptibles, en même temps qu’un léger picotement lui brûlait les lèvres.

Quand ils furent l’un près de l’autre, elle lui serra fortement la main.

— Tu n’es pas fâché que je t’aie fait venir ? J’avais un besoin urgent de te voir, dit-elle alors ; un pli sérieux et sévère marquait ses lèvres, ce que voyant, Vronskï sentit s’envoler sa belle humeur.

— Pourquoi serais-je fâché ? Mais comment es-tu venue ici ?

— Qu’importe ! dit-elle en passant son bras sous le sien. Allons, j’ai besoin de te parler.

Il comprit que quelque chose d’extraordinaire s’était passé et un pressentiment l’avertit que ce rendez-vous ne lui réservait rien de bien gai. En sa présence il perdait toute volonté. Sans connaître la cause de son émotion, il se sentait envahi par le même trouble.

— Voyons ? Qu’y a-t-il ? demanda-t-il, et serrant son bras sous le sien, il s’efforcait de lire ses pensées sur son visage.

Elle fit encore quelques pas pour se ressaisir et, tout à coup, s’arrêta.

— Je ne te l’ai pas dit hier, commença-t-elle rapidement et en respirant avec effort, mais en revenant à la maison avec Alexis Alexandrovitch, je lui ai tout avoué… Je lui ai dit que je ne puis plus être sa femme, que… enfin je lui ai dit tout.

Il l’écoutait, le corps incliné vers elle, comme s’il eût voulu rendre moins pénible sa confidence ; mais à peine eut-elle achevé ces mots qu’il se redressa subitement et que son visage revêtit une expression pleine de fierté et de gravité.

— Oui, oui, cela vaut mieux ! Mille fois mieux ! Mais je comprends combien tu as dû souffrir, dit-il.

Elle n’écoutait pas ses paroles, cherchant seulement à déchiffrer sa pensée sur son visage ; mais elle ne pouvait imaginer que l’expression de Vronskï se rapportait à la première idée qui lui était venue — la perspective d’un duel inévitable.

Jamais jusqu’alors, elle n’avait envisagé cette éventualité, aussi donna-t-elle une tout autre interprétation à l’expression de sévérité mal dissimulée qui se peignait sur le visage de son amant.

Depuis la lettre de son mari, elle avait l’intime conviction que tout resterait comme par le passé ; elle ne cherchait point à se dissimuler qu’elle manquerait du courage nécessaire pour sacrifier sa situation, abandonner son fils et partir avec son amant. Les événements de la matinée qu’elle avait passée chez la princesse Tverskaïa l’avaient encore confirmée davantage dans ces idées. Néanmoins, ce rendez-vous était pour elle de la dernière importance. Elle espérait y découvrir enfin la solution qui changerait leur situation et la sauverait.

Si dès le premier mot il lui eût dit résolument, passionnément et sans une minute d’hésitation : Quitte tout et pars avec moi ! elle eût abandonné son fils et l’aurait suivi. Mais loin de produire sur lui l’impression qu’elle en attendait, sa révélation paraissait au contraire l’offenser.

— Je n’ai pas souffert le moins du monde, cela s’est fait de soi-même, dit-elle d’un ton légèrement irrité. Et voilà…. À ces mots elle tira de son gant la lettre de son mari.

— Je comprends, je comprends, — dit-il vivement en prenant la lettre, mais sans la lire et dans le but évident de la calmer. — Mon vœu le plus cher, mon unique désir était de mettre fin à cette situation afin de pouvoir consacrer toute ma vie à ton bonheur.

— À quoi bon me dire cela ? Puis-je en douter ? Si j’en doutais…

— Qui donc vient par ici ? dit tout à coup Vronskï en désignant deux dames qui se dirigeaient de leur côté. Ces personnes pourraient peut-être nous reconnaître, ajouta-t-il, et il l’entraîna rapidement dans une allée latérale.

— Ah ! tout m’est égal ! dit Anna.

Ses lèvres tremblaient et Vronskï crut voir que ses yeux, à travers sa voilette, le regardaient avec une étrange expression de haine.

— Il ne s’agit pas de cela. Je ne puis douter de tes sentiments. Mais voici sa lettre ; lis-la.

Elle s’arrêta de nouveau. Tout en lisant, Vronskï comme au moment où Anna lui avait appris sa rupture avec son mari, s’abandonnait malgré lui à l’impression naturelle que provoquait en lui sa situation vis-à-vis du mari outragé. Tandis qu’il tenait la lettre entre ses mains, il songeait malgré lui à la provocation qu’il considérait comme inévitable, aujourd’hui, peut-être demain ce serait chose faite ; il se voyait déjà sur le terrain, le visage empreint de cette même expression calme et fière qui se reflétait à l’heure actuelle sur ses traits ; il se représentait le moment où, ayant déchargé en l’air son pistolet, il attendrait que son adversaire fit feu sur lui. Et au milieu de ces réflexions, il se rappelait soudain les paroles de Serpoukhovskoï ; ses pensées du matin lui revenaient aussi à la mémoire : valait-il pas mieux ne pas se lier ? Mais il ne pouvait être question de cela entre eux.

Sa lecture terminée, il leva les yeux sur elle, mais son regard manquait de fermeté. Elle comprit aussitôt qu’il avait déjà réfléchi et que, quoi qu’il lui dit, il ne lui livrerait pas toute sa pensée ; elle sentit alors son dernier espoir l’abandonner. Son attente était déçue…

— Tu vois quel homme c’est ? dit-elle d’une voix tremblante. Il…

— Laisse-moi te dire que j’en suis très heureux, dit en l’interrompant Vronskï. Au nom de Dieu, laisse-moi achever, ajouta-t-il, la suppliant du regard de lui permettre d’expliquer ses paroles. Je suis heureux parce qu’il est impossible, comme il semble le supposer, de laisser les choses en l’état où elles sont.

— Pourquoi pas ? prononça Anna retenant avec peine ses larmes et semblant n’attacher plus aucune importance à ses paroles.

Elle sentait que son sort était décidé.

Vronskï voulait dire qu’après le duel, qui selon lui était maintenant inévitable, cette situation ne pourrait forcément se prolonger, néanmoins, il dit tout autre chose.

— Cela ne peut plus durer ainsi et j’espère bien que maintenant tu vas le quitter. Je pense… il s’embarrassa et rougit… que tu me laisseras désormais le soin d’arranger notre vie. Demain… poursuivit-il. Elle ne le laissa pas achever.

— Et mon fils ? s’écria-t-elle. Tu vois ce qu’il écrit ? Il me faudrait l’abandonner. Et cela je ne le peux ni ne le veux.

— Mais, au nom de Dieu, quel parti vaut-il mieux prendre ? Abandonner ton fils ou continuer cette existence humiliante.

— Humiliante ! Pour qui ?

— Pour tous et principalement pour toi.

— Tu la trouves humiliante ? Non, ne dis pas cela… Ces paroles n’ont pas de sens pour moi, dit-elle d’une voix tremblante.

Il lui était pénible en ce moment de l’entendre dire des mensonges. Elle sentait qu’en dehors de son amour il ne lui restait plus rien et elle voulait l’aimer.

— Comprends donc, que du jour où je t’ai aimé, tout en moi s’est transformé. Ton amour seul compte pour moi, s’il m’appartient toujours, je me sens à une hauteur telle que rien ne peut m’atteindre. Je suis fîère de ma situation parce que je suis fière… oui, fière…

Elle n’acheva pas sa phrase. Des larmes de honte et de désespoir étouffaient sa voix. Elle s’arrêta et se mit à sangloter.

De son côté, Vronskï sentait l’émotion lui barrer la gorge et lui serrer le nez ; pour la première fois de sa vie il se mit à pleurer. Il n’aurait pu dire cependant d’une façon précise ce qui l’attendrissait le plus. Certes il plaignait sincèrement Anna mais il se sentait incapable de la consoler ; pourtant il se savait l’unique cause de son malheur et il avait conscience d’avoir commis une mauvaise action.

— Le divorce est-il donc impossible ? demanda-t-il timidement.

Elle hocha la tête sans répondre.

— Ne pourrais-tu pas garder ton fils tout en quittant ton mari ?

— Sans doute, mais tout dépend de lui. Pour l’instant il me faut retourner chez lui, fit-elle sèchement.

Son pressentiment s’avérait ; rien ne serait modifié dans sa situation.

— Mardi je serai à Pétersbourg et nous prendrons une résolution.

— Oui, dit-elle, mais ne parlons plus de cela.

La voiture d’Anna, qu’elle avait renvoyée avec l’ordre de venir la reprendre à la grille du jardin Vrédé, s’avançait.

Ayant dit adieu à Vronskï elle rentra chez elle.