Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/24

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 182-189).


XXIV

La nuit que Lévine avait passée dans les champs ne lui fut pas sans profit. L’exploitation qu’il dirigeait cessait de lui plaire et même de l’intéresser. Malgré une splendide récolte, il n’avait jamais eu — c’était du moins son opinion — autant de déboires ni de discussions pénibles avec les paysans que cette année ; maintenant il comprenait parfaitement la cause de ces déboires et de cette hostilité.

Le plaisir qu’il prenait à travailler par lui-même, le rapprochement entre lui et les paysans qui en était la conséquence, le penchant qu’il éprouvait pour le sort et le genre de vie de ces gens, le désir ardent qu’il avait de se créer une semblable existence, désir devenu si impérieux que cette nuit même il avait cessé d’être un rêve pour se préciser nettement et se convertir en une résolution fermement arrêtée, tout cela avait tellement modifié son opinion sur l’exploitation qu’il lui était désormais impossible de retrouver l’attrait qu’avait auparavant pour lui ce genre d’occupation ; involontairement il percevait les sentiments hostiles que nourrissaient à son égard ces paysans qu’il ne pouvait s’empêcher de considérer comme la cause de tout le mal. Composer des troupeaux de vaches de tout premier ordre, telles que Pava ; fumer et labourer la terre avec des charrues ; diviser en neuf champs égaux tous entourés d’arbres, quatre-vingt-dix déciatines de terre convenablement engraissée au moyen de fumier bien enfoncé ; posséder des machines agricoles à vapeur, etc., certes tous ces projets constituaient un plan général des plus séduisants pour Lévine, et tout cela eut été magnifique s’il eût pu l’exécuter seul, par ses propres forces, ou avec le concours de dévoués collaborateurs. Or il était à l’heure actuelle évident pour lui (l’ouvrage qu’il avait entrepris sur l’agriculture et dans lequel il considérait l’ouvrier comme l’élément principal de l’exploitation contribuait pour beaucoup à le confirmer dans cette opinion) que son administration n’était qu’une lutte incessante et acharnée entre lui et l’ouvrier ; mais, dans ce duel inégal, alors que lui-même n’avait pour toute arme qu’un inlassable désir de progrès et de perfectionnement, son adversaire lui opposait le rempart inexpugnable de la routine. Aussi était-il pertinemment convaincu que quelque grands que fussent ses efforts personnels, ils se briseraient infailliblement contre une invincible inertie dont l’inévitable résultat serait de ruiner l’exploitation, de détériorer d’ingénieuses machines, d’abîmer de magnifiques bêtes et finalement d’épuiser le sol.

Ce qui l’affligeait le plus c’était que l’énergie qu’il employait à diriger cette entreprise se trouvait dépensée en pure perte et il ne pouvait s’empêcher, quand il songeait à son travail, d’en considérer le but comme des plus mesquins. En réalité, en quoi consistait la lutte ? D’une part lui, Lévine, était réduit à batailler pour un sou s’il ne voulait pas en arriver bientôt à manquer de l’argent nécessaire pour payer les ouvriers — ceux-ci, d’autre part, ne recherchaient que la possibilité de travailler tranquillement, agréablement, c’est-à-dire sans rien changer à leurs habitudes.

Ainsi donc leurs intérêts se trouvaient en absolue opposition : alors que de son côté Lévine s’efforcait de faire produire à chaque ouvrier la plus grande somme de travail possible, alors qu’il luttait contre la négligence de l’ouvrier et veillait à ce qu’il ne cassât ni le van ni le moulin, mais réfléchît à sa besogne, celui-ci n’avait d’autre souci que de rendre son travail le plus agréable possible, que de se ménager des repos et n’entendait nullement être astreint à penser. Cet été encore Lévine avait eu maintes fois l’occasion de constater cet état d’esprit. Un jour qu’il avait envoyé faucher le trèfle, pour le fourrage, en choisissant de préférence les surfaces mauvaises, celles où il y avait beaucoup d’herbes et de menthe et qu’on ne pouvait par conséquent garder pour les semences, on lui avait au contraire fauché les meilleures déciatines qu’il réservait précisément pour cet usage, prétextant comme justification que c’était l’intendant qui l’avait ordonné et ajoutant, dans le but de le consoler, que le foin, cette année, serait magnifique. Mais Lévine n’en avait pas moins la conviction que si les faucheurs s’étaient précisément attaqués à ces déciatines, c’était uniquement parce qu’elles étaient les plus faciles à faucher. Une autre fois c’était une faneuse qu’il avait envoyée qui était cassée immédiatement parce que l’ouvrier chargé de la faire manœuvrer s’ennuyait de rester assis sur le devant et de sentir les ailes se balancer au-dessus de sa tête : « Ne vous inquiétez pas, lui disait-on, les femmes auront vite fait. » Les charrues fonctionnaient mal car les laboureurs négligeaient d’appuyer sur le soc pour l’enfoncer ; il en résultait un travail inutile et funeste pour la terre.

Comment dans ces conditions Lévine pouvait-il rester calme. Impossible de trouver des gardiens pour la nuit, aussi les chevaux pouvaient-ils entrer dans les champs de blé, et si les ouvriers consentaient parfois à tour de rôle à veiller la nuit, fatigués par le travail de la journée, ils s’endormaient. Ainsi arriva-t-il à Vanka, mais loin de nier sa faute, celui-ci ne trouva pour exprimer son repentir que cette phrase : « Faites ce que vous voudrez ! » Trois des plus belles vaches périrent empoisonnées parce que, négligeant de leur donner à boire, on les avait laissées dans le champ de trèfle ; néanmoins personne parmi les paysans ne voulait croire que c’était le trèfle qui était la cause de leur mort, et, pour toute consolation, on se contenta de raconter à Lévine qu’un de ses voisins, en trois jours, avait perdu cent douze têtes de bétail. On ne pouvait cependant considérer tout cela comme la manifestation d’une rancune envers les biens ou envers la personne de Lévine, pour lequel, celui-ci ne l’ignorait pas, ils éprouvaient de l’amitié et qu’ils regardaient comme un monsieur simple (ce qui de leur part constituait la plus grande louange) ; il ne fallait y voir que le résultat d’une légèreté et d’une insouciance invincibles ; en outre, les intérêts de Lévine complètement étrangers et incompréhensibles pour ces gens se trouvaient être totalement opposés aux leurs, qu’ils trouvaient infiniment plus naturels. Depuis déjà longtemps Lévine était mécontent de son exploitation, sa barque faisait eau sans qu’il put savoir d’où, peut-être aussi cherchait-il à se leurrer lui-même. Mais maintenant il ne pouvait plus se tromper. Non seulement il ne s’intéressait plus à l’exploitation agricole mais il éprouvait pour elle de l’aversion, même du dégoût.

À cela se joignait encore la présence, à trente verstes de chez lui, de Kitty Stcherbatzkï que, malgré son ardent désir, il ne pouvait se décider à aller voir. Daria Alexandrovna Oblonskï, lors de la visite qu’il lui avait faite, l’avait bien invité à revenir, l’engageant même à renouveler sa demande à sa sœur et lui laissant entendre que celle-ci l’accepterait ; en outre la profonde émotion qu’il avait ressentie lorsque, tout dernièrement, il avait aperçu Kitty, l’avait averti qu’il n’avait jamais cessé de l’aimer ; néanmoins il ne pouvait se décider à aller chez les Oblonskï pendant son séjour. Il ne pouvait oublier qu’à sa demande en mariage elle avait répondu par un refus, et ce fait établissait entre eux un obstacle infranchissable. « Je ne puis pourtant pas lui demander de devenir ma femme uniquement parce qu’elle n’a pu épouser celui qu’elle m’avait préféré », se disait-il. Cette réflexion lui suggérait une froideur presque hostile envers elle. « Je n’aurais pas la force de lui parler sans amertume, ni de la regarder sans colère. Je n’aboutirais qu’à me faire haïr d’elle encore davantage, c’est forcé. Comment en outre pourrais-je aller chez eux, maintenant, après ce que m’a dit Dolly ? Me sera-t-il possible de ne pas laisser voir qu’elle m’a parlé ? Et puis est-ce bien à moi de venir généreusement apporter le pardon et la grâce ? M’appartient-il vraiment de jouer devant elle le rôle de l’homme magnanime qui consent à l’honorer de son amour ?… Pourquoi aussi Daria Alexandrovna m’a-t-elle dit cela ? J’aurais pu la rencontrer par hasard et alors tout se serait arrangé. Mais maintenant c’est impossible, impossible ! »

Sur l’entrefaite il reçut de Daria Alexandrovna un billet dans lequel elle lui demandait une selle de dame pour Kitty. « On m’a dit que vous aviez une selle, écrivait-elle ; j’espère que vous nous l’apporterez vous-même. » C’était vraiment trop fort. Comment une femme intelligente et délicate comme Dolly pouvait-elle vouloir humilier ainsi sa sœur ? Il écrivit une dizaine de billets, qu’il déchira les uns après les autres ; bref il se contenta d’envoyer la selle sans y joindre aucune réponse. Pouvait-il donc annoncer sa visite alors qu’il était résolu à n’y pas aller ? Devait-il alors alléguer quelque empêchement ou prétexter son départ ? Aucune de ces excuses ne lui parut acceptable ; aussi se résolut-il à envoyer la selle sans commentaires et ce faisant, il demeura convaincu d’avoir commis une impertinence. Le lendemain même, laissant toute l’exploitation entre les mains de son intendant, il partit pour le district lointain où habitait son ami Sviajski ; celui-ci en effet lui avait écrit récemment pour lui rappeler la promesse qu’il lui avait faite de venir passer quelques jours dans son domaine, où il y avait de très belles mares à bécassines. Ces mares du district de Sourovskï tentaient Lévine depuis longtemps, mais, retenu par ses travaux agricoles, il ajournait toujours ce voyage. Dans les circonstances actuelles il saisissait avec un réel plaisir l’occasion de s’éloigner du voisinage des Stcherbatzkï et principalement de son domaine ; à ce plaisir, venait encore s’ajouter la perspective de se livrer à la chasse, passe-temps qui constituait pour lui le remède le plus efficace contre l’ennui.