Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/27

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 205-216).


XXVII

— Si j’étais sûr de n’éprouver aucun regret en abandonnant mon œuvre, en renonçant au fruit de mon travail, je n’hésiterais pas à le faire : je vendrais mes domaines et, comme Nicolas Ivanitch, je m’en irais entendre La Belle Hélène, disait le vieux propriétaire.

Et un fin sourire illumina son visage intelligent.

— Pourtant vous n’en faites rien, riposta Nicolas Ivanitch Sviajskï… Et vous avez vos raisons pour cela.

— La raison en est que je suis chez moi et que tout ce qui m’entoure est vraiment à moi ; et puis, je me leurre toujours de l’espoir que le peuple s’améliorera. Sinon quelle triste situation ! partout l’ivrognerie et la débauche ! Pas la moindre solidarité et comme conséquence la misère : plus de chevaux, plus de vaches, mais une atroce famine. Vous croyez peut-être aider ces hommes en les embauchant ? Une fois à votre service, ils n’ont d’autre but que de tout gâcher et ils trouvent encore le moyen d’aller se plaindre au juge de paix.

— Mais vous aussi, vous pouvez porter plainte au juge de paix, objecta gaîment Sviajskï.

— Au juge de paix ? Moi ? Pour rien au monde ! On en jaserait tellement que j’aurais tôt fait de regretter ma plainte ! Voyez plutôt : dans ma fabrique, des ouvriers, après avoir reçu une avance sur leurs gages, ont abandonné le travail. Imaginez-vous comment le juge de paix, auquel j’avais eu recours, s’est prononcé ? Il les a acquittés ! Nous n’avons d’autre ressource que le tribunal de la commune et l’ancien du village ; celui-là au moins n’hésitera pas à fouetter votre homme comme au temps jadis. Si l’on nous supprimait cela, il ne nous resterait plus qu’à tout planter là pour fuir au bout du monde !

Cette tirade devait évidemment irriter Sviajskï, néanmoins il ne se fâchait pas et paraissait même s’animer.

— Pourtant nous autres, moi, Lévine, lui, dit-il en désignant l’autre propriétaire, nous n’en sommes jamais réduits à cette extrémité.

— C’est possible, mais demandez à Michel Pétrovitch comment cela marche chez lui ? Est-ce vraiment là une exploitation rationnelle ? repartit le propriétaire, tout fier d’employer le mot rationnelle.

— Dieu merci, mon exploitation est des plus simples, intervint Michel Pétrovitch, je n’ai d’autre souci que de tenir l’argent prêt à l’automne pour les impôts. Les paysans viennent alors me trouver : « Petit père, me disent-ils, sauve-nous ! » Or ces paysans sont des voisins, j’ai pitié d’eux, je leur avance un tiers de l’impôt en me contentant de leur dire : « Mes enfants, souvenez-vous que je vous ai aidés, agissez de même envers moi, lorsque j’aurai besoin de vous, au moment des semailles d’avoine ou du fauchage, et on s’arrangera… tant d’ouvriers par cour… » Je ne nie pas cependant qu’il y ait, dans le nombre, des coquins.

Lévine connaissait depuis longtemps ces habitudes patriarcales ; il échangea un regard avec Sviajskï et, interrompant Michel Pétrovitch, s’adressa de nouveau au propriétaire à moustaches grises.

— En somme quel est votre avis ? Quelle est maintenant la meilleure façon de s’y prendre pour diriger l’exploitation rurale !

— Le mieux est de faire comme Michel Pétrovitch, à moins de se résoudre au métayage ou encore au fermage. C’est un moyen, mais qui conduit fatalement à l’appauvrissement du pays. Ainsi chez moi, du temps du servage et dans de bonnes conditions d’exploitation, la terre me rapportait neuf pour un, aujourd’hui qu’elle est louée à moitié aux paysans, elle ne rapporte plus que trois pour un. L’émancipation a ruiné la Russie !

Sviajskï lança à Lévine un regard accompagné d’un geste de légère raillerie. Mais Lévine ne trouvait pas ridicules les paroles du propriétaire ; au fond il les comprenait mieux que le caractère de Sviajskï. Beaucoup d’idées même, bien que tout à fait neuves pour lui, le frappèrent par leur justesse et leur logique dans la suite de l’explication que fournit le propriétaire, dans le but de prouver pourquoi l’émancipation avait ruiné la Russie.

Il était visible que cet homme exprimait sa pensée personnelle, et le fait était assez rare pour qu’il le remarquât ; ces idées n’étaient évidemment pas la conception maladive d’un esprit oisif, elles étaient la résultante de l’expérience ; on les sentait mûries dans l’isolement de la campagne et longuement étudiées.

— Soyez persuadé, reprit-il, que le progrès est inséparable de la violence ; et, dans le but évident de montrer qu’il n’était pas totalement dépourvu d’instruction, il poursuivit :

— Prenez les réformes de Pierre, de Catherine, d’Alexandre, lisez l’histoire de l’Europe, chacune des étapes de l’évolution agricole est marquée au coin de la violence ; n’a-t-il pas fallu recourir à la force pour l’introduction de la culture de la pomme de terre ou de l’usage de la charrue ? L’introduction de celle-ci remonte peut-être à la période des apanages, il n’en est pas moins vrai qu’elle a nécessité l’emploi de la contrainte. Si au temps du servage il nous a été possible d’améliorer notre exploitation, d’introduire l’épandage, d’employer des machines perfectionnées, des séchoirs, des batteuses, et toutes sortes d’instruments, cela tient à ce qu’à cette époque nous disposions d’un pouvoir que nous n’avons plus ; nous nous heurtâmes d’abord à l’opposition des paysans, mais bientôt ils finirent par nous imiter. À l’heure présente, par suite de l’émancipation, nous avons perdu le pouvoir, en sorte que l’exploitation, du point culminant qu’elle avait atteint, est destinée à s’abaisser fatalement, pour retourner en fin de compte à l’état sauvage le plus primitif. Telle est mon intime conviction.

— Pourtant si l’exploitation est rationnelle, il vous est toujours possible de la mener à bien en embauchant des ouvriers, dit Sviajskï.

— En l’absence du pouvoir, avec quoi la mènerai-je, permettez-moi de vous le demander ?

« Précisément, pensa Lévine, l’ouvrier est l’élément principal de l’exploitation ».

— Avec vos ouvriers, repartit Sviajskï.

— Les ouvriers se refusent à fournir un travail convenable, et ne veulent pas employer les instruments perfectionnés. Ils ne savent qu’une chose, se soûler comme des brutes et gâcher l’ouvrage : tantôt ils négligent de faire boire les chevaux en temps voulu, ou déchirent les harnais neufs, tantôt ils échangent une bonne roue contre une mauvaise et boivent la différence, tantôt enfin, ils démolissent les machines à battre… Ils n’aiment pas se servir de ce qui est supérieur à leur esprit. Voilà pourquoi le niveau de l’exploitation s’abaisse. Les terres sont laissées en friche ou distribuées aux paysans et là où l’on récoltait des millions de tchetverts [1] on n’en obtient plus que des centaines de mille. La richesse publique est en baisse. On aurait pu faire la même chose, mais d’une façon plus adroite, si…

Là-dessus il se mit à développer un plan d’émancipation des paysans qui aurait eu, à son avis, l’avantage d’éviter les inconvénients dont il venait de faire le procès.

Lévine l’écoutait distraitement ; quand il eut terminé, revenant à sa première idée, il s’adressa directement à Sviajskï, cherchant à lui faire exprimer sincèrement son opinion.

— Il est hors de doute, dit-il, que le niveau de l’exploitation baisse et qu’en raison des rapports qui existent actuellement entre nous et l’ouvrier, on ne peut diriger avantageusement une exploitation rationnelle.

— Ce n’est pas mon avis, objecta cette fois sérieusement Sviajskï. Je prétends au contraire que tout le mal vient de nous qui gérons mal nos propriétés, et, quant à dire que l’exploitation au temps du servage était des plus florissantes, je ne saurais être de cet avis ; je la tiens pour ma part comme ayant été très inférieure. Nous n’avions pas de machines, le bétail laissait fort à désirer et pour ce qui est d’une direction, à vrai dire, il n’y en avait pas… Savait-on même compter ? Existait-il seulement un propriétaire capable de dire ce qui lui était avantageux ou non ?

— Vous voulez sans doute parler de la comptabilité italienne, dit ironiquement le propriétaire. Mais à quoi sert de savoir compter si l’on vous démolit tout et si vous n’avez plus de profit ?

— Mais d’où vient que l’on vous démolit tout. Je vais vous le dire : si vous vous servez d’une mauvaise machine à moudre de fabrication russe, elle sera certainement brisée ; employez au contraire une machine à vapeur elle résistera. Votre petit cheval russe… dont je ne me rappelle plus le nom et qu’il faut tirer par la queue pour le faire avancer, sera vite fourbu, alors qu’un percheron ou un solide cheval de trait supportera les pires fatigues. Et il en est de même de tout. Il faut à tout prix améliorer l’exploitation.

— Mais c’est impossible, du moins pour moi, Nicolas Ivanitch. Il vous est loisible à vous d’employer ces moyens ; mais moi, j’ai des charges, je dois entretenir mon fils aîné à l’université, les plus jeunes au lycée, et s’il me fallait encore acheter des percherons je n’y pourrais suffire.

— Adressez-vous aux banques.

— Grand merci ! pour aboutir à voir vendre aux enchères jusqu’à mon dernier champ.

— Je ne suis pas d’avis qu’il soit nécessaire d’élever le niveau de l’exploitation agricole, intervint Lévine. Je m’occupe d’agriculture, et mes moyens me permettent de tenter quelques améliorations, cependant je n’ai jamais pu rien faire. Je ne sais pas à qui les banques sont utiles, mais pour ma part, j’ai beau mettre de l’argent dans l’exploitation, je suis toujours en perte : aussi bien du côté du bétail que de celui des machines.

— Voilà qui est parfaitement juste ! confirma le propriétaire à moustaches grises, en accompagnant ces mots d’un joyeux sourire.

— Et je ne suis pas le seul, continua Lévine. Demandez à tous les propriétaires qui font de l’agriculture rationnelle. Tous, sauf de très rares exceptions, vous diront qu’ils sont en perte. Mais vous-même, avez-vous quelque bénéfice ? dit-il brusquement, en se tournant vers Sviajskï sur le visage duquel se peignit cette expression passagère d’effroi, qu’il avait coutume d’y voir chaque fois qu’il essayait de pénétrer plus avant dans son esprit.

Cette attaque, de la part de Lévine, manquait à vrai dire de loyauté. Le maître de la maison venait en effet, pendant le thé, de lui dire qu’il avait fait venir cet été, de Moscou, un Allemand, expert en comptabilité, qui, moyennant cinq cents roubles, avait mis à jour ses comptes et que de cette opération il résultait une perte constatée de trois mille et quelques roubles ; il ne se rappelait plus exactement le chiffre, mais il affirmait que l’Allemand avait poussé l’exactitude à un quart de kopek près.

La question, soulevée par Lévine, des avantages de l’exploitation de Sviajskï, fit sourire le propriétaire, qui certainement n’était pas sans savoir quel pouvait être le gain de son voisin le maréchal de la noblesse.

— Certes je ne prétends pas avoir un bien grand bénéfice, répondit Sviajskï, mais qu’est-ce que cela prouve ? Que je suis un mauvais propriétaire ou que je dépense mon capital afin d’augmenter la rente.

— La rente ! s’exclama Lévine avec effroi. J’admets à la rigueur qu’il existe une rente en Europe où la terre a été sérieusement améliorée par le travail, mais chez nous c’est l’inverse, le travail nuit à la terre qu’il épuise. Résultat : pas de rente !

— Comment pouvez-vous dire qu’il n’y a pas de rente ! C’est la loi !…

— Alors nous sommes hors la loi ! Le mot rente chez nous n’explique rien, c’est au contraire un prétexte à tout embrouiller. Non, mais expliquez-moi, s’il vous plaît, comment la théorie de la rente peut…

Sviajskï l’interrompit :

— Voulez-vous du lait caillé ? Macha, envoie-nous donc du lait caillé ou de la framboise, dit-il s’adressant à sa femme. Cette année les framboises durent extraordinairement longtemps. Et, de l’air le plus dispos du monde, Sviajskï se leva et s’éloigna, persuadé que la conversation était terminée ; pour Lévine au contraire elle ne faisait que commencer.

Sviajskï parti, il continua la discussion avec le propriétaire. Il tâcha de lui prouver que toute la difficulté provenait de l’obstination qu’on mettait à méconnaître les qualités et à ignorer le caractère de l’ouvrier. Mais le propriétaire, comme tous les hommes habitués à réfléchir dans la solitude, comprenait difficilement la pensée d’un autre et tenait particulièrement à ses idées. Il ne démordait pas de cette opinion que le paysan est une brute qui se plaît dans la saleté, qu’un seul moyen serait efficace pour le tirer de cet état, l’autorité et le bâton, mais que ce moyen n’existe plus, qu’un libéralisme par trop hâtif a fait remplacer le bâton, que mille ans d’existence avaient consacré, par de quelconques avocats et par la prison où l’on nourrit avec de la bonne soupe ces paysans sales et puants auxquels on calcule encore le nombre de mètres cubes d’air.

— Pourquoi, dit Lévine, tâchant de revenir à la question, pourquoi pensez-vous qu’on ne puisse trouver un modus vivendi, tel que le travail de la force ouvrière devienne productif ?

— Impossible avec le peuple russe ; nous manquons de l’autorité nécessaire, répondit le propriétaire.

— Mais comment trouver de nouvelles conditions ? demanda Sviajskï, qui, ayant mis à profit le temps des dernières reparties pour manger du lait caillé et allumer une cigarette, revenait prendre part à la discussion. Tous les rapports possibles envers la force ouvrière sont nettement définis et étudiés, dit-il. Les derniers vestiges de la barbarie s’en vont, la commune primitive se disloque d’elle-même, le servage disparaît. Il ne reste plus aujourd’hui que le travail libre dont les formes sont définitivement établies et mises au point ; à nous de les accepter : l’ouvrier à long terme, le journalier et le fermier. Il n’y a pas à sortir de ce cercle.

— Cependant l’Europe n’est pas satisfaite de ces formes.

— Soit, mais elle en cherche de nouvelles, que sûrement elle trouvera.

— C’est aussi ma conviction, reprit Lévine ; mais pourquoi ne cherchons-nous pas de notre côté ?

— Autant vaudrait chercher un nouveau procédé pour construire des chemins de fer. Ces procédés sont déjà inventés.

— Mais s’ils ne nous conviennent pas, s’ils sont mauvais ? objecta Lévine, et de nouveau il remarqua l’expression de crainte dans les yeux de Sviajskï.

— C’est cela ; nous chanterons victoire ! Nous prétendrons avoir trouvé ce que cherche l’Europe ! Je connais tout cela. Mais, dites-moi, êtes-vous au courant de tous les travaux faits en Europe sur la question ouvrière ?

— Vaguement.

— Cette question occupe maintenant les meilleurs esprits de l’Europe. Elle a fait éclore l’école de Schultz-Delitzsch… et toute une immense littérature ; on lui doit les tendances les plus libérales de Lassalle, les communes de Mulhausen… Mais vous connaissez certainement tous ces faits ?

— Je n’en ai qu’une bien faible idée.

— C’est là une façon de parler ; en réalité vous êtes aussi bien informé que moi. Bien entendu, je ne suis pas professeur de sociologie, mais cela m’intéresse et si de votre côté vous y trouvez quelque intérêt, je vous engage à vous en occuper.

— Et à quoi ont-ils abouti ?

— Pardon…

À ce moment les propriétaires se levèrent et Sviajskï, saisissant avec empressement l’occasion de couper court à cette nouvelle tentative de Lévine de scruter le fond de son esprit, s’en alla reconduire ses hôtes.

  1. Mesure russe équivalant à 2 l. 097.