Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/03

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 268-277).


III

— Tu l’as rencontré ? demanda-t-elle quand il fut assis à la table, sous la lampe. C’est ta punition d’être venu en retard.

— Oui, mais comment cela se fait-il ? Il devait être au conseil ?

— Il y est allé en effet, mais il est rentré, puis reparti je ne sais où. Mais cela ne fait rien. N’en parlons pas. Qu’es-tu devenu, tous ces temps-ci ? Toujours avec ton prince ?

Elle connaissait tous les détails de sa vie. Il fut sur le point de lui répondre que, n’ayant pas dormi de la nuit, il avait été vaincu par le sommeil et la fatigue, mais, devant son visage ému et heureux, il eut honte et lui dit qu’il était allé rendre compte du départ du prince.

— Mais maintenant tout est fini ; il est parti ?

— Grâce à Dieu, c’est fini. Tu ne peux t’imaginer combien cette vie m’était insupportable.

— Pourquoi ? C’est la vie ordinaire de tous les jeunes gens, dit-elle en fronçant les sourcils.

Et, prenant son ouvrage, qui se trouvait sur la table, elle se mit à examiner Vronskï, tout en dégageant son crochet.

— Il y a longtemps que je me suis éloigné de cette vie, — dit-il étonné du changement d’expression de son visage et tâchant d’en comprendre la cause, — et j’avoue — continua-t il avec un sourire qui découvrit ses dents blanches — que, durant cette semaine, en menant cette existence, il me semblait me voir dans un miroir, et cette impression m’était très désagréable.

Elle tenait à la main son crochet, mais ne travaillait pas. Ses yeux brillaient d’un regard étrange et hostile.

— Ce matin, Lise est venue me voir. Elles n’ont pas encore peur de venir chez moi, malgré la comtesse Lydia Ivanovna. Elle m’a parlé de vos nuits athéniennes. Quelle horreur !

— Je voulais dire seulement que…

Elle l’interrompit :

— C’était cette Thérèse que tu as connue autrefois ?

— Je voulais dire…

— Comme vous êtes tous lâches, les hommes ! Croyez-vous donc qu’une femme peut oublier, dit-elle, s’animant de plus en plus, et lui révélant ainsi la cause de son irritation, surtout quand il s’agit d’une femme qui ignore tout de ta vie ? Qu’en sais-je, moi ? Ce que tu veux bien m’en dire ? Et qui me prouve que tu me dises la vérité ?

— Anna, tu m’offenses. Est-ce que tu ne me crois pas ? Ne t’ai-je pas dit que je n’ai aucune pensée de cachée pour toi ?

— Oui, oui, dit-elle, s’efforçant visiblement de refouler sa jalousie. Mais si tu savais combien tout cela m’est pénible… Je te crois, je te crois… Alors tu me disais ?

Mais il ne pouvait se rappeler d’un coup ce qu’il voulait dire. Ces scènes de jalousie, qui, depuis les derniers temps, devenaient de plus en plus fréquentes, l’effrayaient, et, bien qu’il s’efforçât de ne pas le laisser paraître, bien qu’il vît en cela la preuve de l’amour d’Anna, il sentait se refroidir ses sentiments à son égard. Combien de fois ne s’était-il pas répété que le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour ; et maintenant qu’il se sentait aimé avec cette passion, dont seule est capable la femme qui a tout sacrifié à son amour, le bonheur lui semblait beaucoup plus loin de lui que lorsqu’il l’avait suivie à son départ de Moscou. À ce moment il se trouvait malheureux, mais il espérait en l’avenir ; à l’heure actuelle, il en arrivait au contraire à regretter le passé. De son côté, Anna n’était plus la même ; moralement elle s’était transformée et physiquement elle avait beaucoup perdu. Elle avait grossi, et au moment où elle avait fait allusion à cette actrice, une expression méchante avait subitement enlaidi son visage. Il la regarda comme un homme regarde la fleur qu’il a arrachée. Dans cette fleur flétrie, il a peine à reconnaître la beauté pour laquelle il l’a cueillie et fait périr. Mais, alors qu’au moment où son amour pour Anna était le plus fort, il se sentait capable de l’arracher violemment de son cœur, maintenant qu’il lui semblait ne plus l’aimer, il avait conscience que le lien qui les unissait ne pouvait être brisé !

— Eh bien ! voyons, que voulais-tu me dire du prince ? C’est fini, j’ai chassé le démon ! (C’est ainsi qu’ils appelaient sa jalousie.) Eh bien, voyons, qu’avais-tu commencé à dire du prince ? Pourquoi sa société t’était-elle si désagréable ?

— Oui, elle m’était insupportable ! dit-il en tâchant de retrouver le fil de sa pensée. Il ne gagne pas à être vu de près. S’il fallait le caractériser, on pourrait le comparer à l’un de ces animaux bien nourris qui reçoivent le premier prix aux concours agricoles, ni plus ni moins.

Il prononça ces paroles avec un tel dépit qu’Anna en parut intriguée.

— Vraiment ? objecta-t-elle, cependant c’est un homme qui a vu beaucoup de choses, qui est instruit…

— C’est là un genre d’instruction tout particulier.

On croirait qu’il n’est instruit que pour avoir le droit de mépriser l’instruction, comme il fait de tout en général, à part les plaisirs grossiers.

— Mais vous les aimez tous, les plaisirs grossiers, dit-elle.

Et de nouveau il remarqua que son regard s’assombrissait et semblait l’éviter.

— Pourquoi le défends-tu ainsi ? demanda-t-il en souriant.

— Je ne le défends pas, il m’est même parfaitement indifférent, mais je pense que si toi-même n’aimais pas ces plaisirs, tu aurais pu t’en abstenir. Avoue que cela te faisait plaisir de voir cette Thérèse en costume d’Ève…

— Encore, encore le démon ! dit Vronskï.

Et prenant la main qu’elle avait posée sur la table, il y déposa un baiser.

— C’est plus fort que moi ! Si tu savais combien je me tourmentais en t’attendant ! Pourtant je ne suis pas jalouse, je te crois quand tu es ici auprès de moi, mais quand tu mènes au loin une vie incompréhensible pour moi…

Elle s’éloigna de lui, et ayant enfin dégagé son crochet fit glisser rapidement sur son index la laine blanche qui brillait à la lumière de la lampe, tout en agitant nerveusement sa main.

— Eh bien ! raconte donc ! Où as-tu vu Alexis Alexandrovitch ? demanda-t-elle tout d’un coup du ton le plus naturel.

— Nous nous sommes croisés à la porte.

— Et il t’a salué ainsi ?

Elle allongea son visage, ferma à demi les yeux et, changeant brusquement d’expression, joignit les mains. Et soudain, il put reconnaître sur son joli visage la même expression qu’avait Alexis Alexandrovitcli en le saluant. Il sourit, et elle se mit à rire gaiement, de ce joli rire franc et sonore qui était l’un de ses plus grands charmes.

— Je ne puis le comprendre, dit Vronskï. S’il s’était séparé de toi après votre explication à la campagne, s’il m’avait provoqué en duel, cela m’eût paru tout naturel ; mais comment peut-il supporter une pareille situation ? Il souffre, cependant, on le voit.

— Lui ? fit-elle en souriant. Il est très heureux.

— Pourquoi souffrons-nous tant, quand il serait si facile de tout arranger ?

— Il ne le veut pas ! Je le connais, ce n’est qu’un tissu de mensonges… S’il sentait quelque chose, pourrait-il vivre comme il vit avec moi ?… Il ne comprend rien, il ne sent rien. Est-ce qu’un homme, à moins d’être insensible, peut consentir à garder sous son toit sa femme coupable ? Peut-il lui parler ? Peut-il la tutoyer ?

Et de nouveau, malgré elle, elle l’imitait :

« Toi, ma chère Anna ! »

— Ce n’est pas un homme, c’est un automate. Personne ne le sait que moi. Oh ! si j’étais à sa place, j’aurais tué, j’aurais mis en pièces depuis longtemps, une femme telle que moi. Non, ce n’est pas un homme, c’est une machine ministérielle. Il ne comprend pas que je suis ta femme, qu’il est un étranger pour moi, qu’il est de trop… Mais ne parlons plus de lui ! N’en parlons plus !

— Tu as tort, tu as tort ! dit Vronskï s’efforçant de la calmer. Mais qu’importe, ne parlons plus de lui. Raconte-moi ce que tu as fait. De quelle maladie souffres-tu et que dit le docteur ?

Elle le regardait avec une gaieté railleuse, trouvant évidemment quelque autre ridicule à son mari, et n’attendant que l’occasion de se moquer de lui. Mais Vronskï continua :

— Je ne crois pas à une maladie, cela tient à ton état. Pour quand ce sera-t-il ?

L’expression railleuse s’effaça de ses yeux et fit place à un autre sourire, empreint d’une douce tristesse, qu’il ne lui avait encore jamais vu.

— Bientôt, bientôt. Tu déplores notre situation, tu voudrais y apporter une solution ; si tu savais combien elle est pénible pour moi ! Que ne donnerais-je pas pour avoir le droit de t’aimer librement, fièrement ! Je ne me tourmenterais plus, et ne te fatiguerais plus par ma jalousie. Mais patience ! Bientôt tout s’arrangera, mais pas comme nous le pensons.

À cette pensée, elle s’attendrit tellement sur elle-même, que des larmes qu’elle ne put retenir parurent dans ses yeux. Elle posa sa main blanche, dont les bagues brillaient sous la lampe, sur le bras de Vronskï.

— Ce ne sera pas comme nous le pensons. Je ne voulais pas te le dire, mais tu m’y as forcée. Bientôt, bientôt tout sera fini, nous serons tous tranquilles et ne nous tourmenterons plus.

— Je ne comprends pas, dit-il, bien qu’il la comprît très bien.

— Tu demandes quand ce sera ? Bientôt… Et je n’y survivrai pas. Ne m’interromps pas.

Elle parlait précipitamment.

— Je le sens, j’en suis sûre. Je mourrai et j’en suis très heureuse ; pour vous comme pour moi ce sera la délivrance.

Les larmes débordèrent de ses yeux. Il s’inclina vers sa main qu’il couvrit de baisers en tâchant de cacher son émotion qu’il ne pouvait vaincre, bien qu’il la sentît sans fondement.

— Au reste, c’est ce qui peut arriver de mieux, dit-elle en lui serrant fortement la main. C’est la seule chose qui nous reste.

Il se ressaisit et releva la tête.

— Quelles soltises insensées dis-tu là ?

— Je dis la vérité.

— Quoi ? Qu’est-ce qui est la vérité ?

— Que je mourrai. J’ai eu un rêve.

— Un rêve ! reprit Vronskï.

Et aussitôt il se rappela le paysan qu’il avait vu lui-même en rêve.

— Oui, dit-elle, il y a déjà longtemps de cela. J’ai rêvé que je courais dans ma chambre à coucher pour y chercher quelque chose. Tu sais comme cela arrive dans les rêves, dit-elle en ouvrant de grands yeux terrifiés… Et dans un coin de la chambre j’apercevais quelque chose.

— Ah ! quelles sottises ! comment peut-on croire…

Mais elle ne se laissa pas interrompre. Ce qu’elle disait était trop important pour elle.

— Et ce quelque chose se retourna. Et je vis que c’était un paysan barbu, petit, effrayant. Je voulus m’enfuir, mais il se pencha sur son sac et y fouilla avec ses mains…

Elle fit le simulacre de fouiller dans un sac. L’horreur était peinte sur son visage. Et Vronskï, se rappelant son propre rêve, sentit la même horreur remplir son âme.

— Il fouilla et dit en français, très vite et en grasseyant : « Il faut le battre, le fer, le broyer, le pétrir. » Saisie de peur, je cherchai à m’éveiller, mais je rêvais tout éveillée ; je me demandais ce que cela signifiait, lorsque j’entendis Korneï, le valet, qui me disait : « Vous mourrez en couches, madame, vous mourrez en couches… » À ce moment, je m’éveillai.

— Quelles sottises ! Quelles folies ! dit Vronskï.

Mais lui-même sentait qu’il n’y avait aucune conviction dans sa voix.

— Laissons cela, dit-elle. Sonne, je vais faire servir le thé. Attends un peu, maintenant, ce n’est plus pour longtemps que je…

Mais tout à coup elle s’arrêta, l’expression de son visage changea brusquement ; l’horreur et l’émotion disparurent et à leur place une expression de douceur et de joie envahit son visage. Vronskï ne pouvait comprendre la cause de ce changement. Elle venait de sentir en elle tressaillir une nouvelle vie.