Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/04

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 278-284).


IV

Après sa rencontre avec Vronskï sur le seuil de sa maison, Alexis Alexandrovitch se rendit, comme il en avait l’intention, à l’Opéra italien. Il y entendit deux actes, et vit tous ceux qu’il avait besoin de voir. En rentrant chez lui, il examina attentivement le vestiaire et remarquant qu’il n’y avait aucun vêtement militaire, il passa dans sa chambre. Mais contre son habitude, il ne se coucha pas de suite et se promena de long en large dans son cabinet, jusqu’à trois heures du matin. La colère qu’il ressentait contre sa femme, qui n’avait pas observé la seule condition qu’il lui eût imposée, à savoir de ne pas recevoir son amant chez elle, ne lui laissait pas de repos. Elle n’avait pas respecté cette condition, il était donc résolu à la châtier et à mettre à exécution la menace qu’il lui avait faite de divorcer et de lui prendre son fils. Il n’ignorait pas toutes les diflicultés que comportait cette décision, néanmoins sa résolution était prise, il ne lui restait plus désormais qu’à exécuter sa menace. La comtesse Lydia Ivanovna lui avait laissé entendre que c’était la meilleure solution à apporter à sa situation, et les derniers temps, la pratique du divorce s’était tellement perfectionnée qu’Alexis Alexandrovitch entrevoyait la possibilité de vaincre les principales difficultés de forme.

Mais un malheur n’arrive jamais seul ; l’affaire des populations allogènes et celle de l’épandage des champs de la province de Zaraïsk avaient occasionné tant de désagréments de service à Alexis Alexandrovitch, que depuis quelque temps il était dans un état d’irritation extrême.

Il ne dormit pas de la nuit, et sa colère n’en fit que s’accroître, si bien qu’au matin, elle avait atteint les dernières limites. Il s’habilla hâtivement et se rendit chez sa femme dès qu’il la sut levée. On eût dit que sa colère emplissait jusqu’au bord une tasse qu’il craignait de voir déborder, redoutant de perdre, en même temps que cette colère, l’énergie dont il avait besoin pour l’explication qu’il était décidé à provoquer.

Anna, qui croyait si bien connaître son mari, fut frappée par l’expression de son visage au moment où il entra chez elle. Son front était plissé et son regard sombre semblait vouloir éviter le sien. Ses lèvres serrées complétaient son attitude ferme et méprisante.

Il entra dans la chambre et, sans saluer sa femme, se dirigea tout droit vers son bureau dont il prit les clefs, puis il ouvrit le tiroir.

— Que voulez-vous ? s’écria-t-elle.

— Les lettres de votre amant.

— Elles ne sont pas là ! dit-elle en refermant le tiroir.

Mais ce mouvement ne fit que le confirmer dans ses suppositions. Lui repoussant alors brutalement la main, il saisit rapidement un portefeuille dans lequel il savait qu’elle mettait ses papiers les plus précieux. Elle voulut lui arracher le portefeuille, mais il la repoussa de nouveau.

— Asseyez-vous, dit-il, j’ai à vous parler !

Et mettant le portefeuille sous son bras, il le serra si fort avec son coude que son épaule se souleva légèrement.

Elle le regarda en silence, pleine d’étonnement et de crainte.

— Je vous avais dit que je vous interdisais de recevoir votre amant chez vous.

— J’avais besoin de le voir pour…

Elle s’arrêta, ne trouvant pas assez vite un mensonge.

— Je n’ai pas à entrer dans ces détails ni à chercher pourquoi une femme a besoin de voir son amant.

— Je voulais seulement… dit-elle en rougissant.

Sa grossièreté l’irritait et lui donnait de la hardiesse.

— Ne sentez-vous pas combien il vous est facile de me blesser ? dit-elle.

— On peut blesser un honnête homme ou une honnête femme, mais lorsqu’on dit à un voleur qu’il est un voleur, ce n’est là que la simple constatation d’un fait.

— Je ne vous savais pas si cruel.

— Vous appelez cruauté ce fait qu’un mari laisse à sa femme la liberté entière, et lui conserve l’honnête abri de son nom, sous la seule condition de respecter les convenances. C’est là de la cruauté, à votre avis ?

— C’est pire. C’est de la lâcheté, si vous voulez le savoir, s’écria-t-elle avec emportement.

Et elle se leva pour sortir.

— Non ! cria-t-il d’une voix perçante et d’un ton plus élevé que de coutume, en saisissant dans ses grands doigts son poignet qu’il serra si fortement, que le bracelet qu’elle portait y laissa des traces rouges, et la forçant ainsi à rester sur place.

— De la lâcheté ? Si vous tenez à faire usage de ce mot, je vous dirai que la première des lâchetés, c’est d’abandonner son mari et son fils pour un amant, tout en continuant à manger le pain du mari.

Elle baissa la tête. Loin de prononcer les paroles que, la veille encore, elle avait dites à son amant, à savoir qu’elle était sa femme à lui et que son mari était de trop, elle n’en eut même pas la pensée.

Elle sentait toute la justesse des paroles de son mari ; aussi se contenta-t-elle de répondre doucement :

— Vous ne pouvez juger ma position plus sévèrement que je ne le fais moi-même. Mais pourquoi me dites-vous cela ?

— Pourquoi je vous le dis ? Pourquoi ? continua-t-il sur le même ton irrité. C’est afin que vous sachiez qu’ayant transgressé mes prescriptions relatives au respect des convenances, vous m’obligez à prendre les mesures nécessaires pour mettre fin à cette situation.

— Elle se terminera bientôt sans cela, prononça-t-elle.

Et de nouveau, à la pensée de la mort prochaine et maintenant désirable, des larmes envahirent ses yeux.

— Plus tôt même que vous et votre amant ne l’aviez pensé. Il vous faut la satisfaction des passions sensuelles…

— Alexis Alexandrovitch ! je ne saurais faire appel à votre magnanimité, mais il est peu généreux de votre part de frapper un adversaire à terre…

— Oui, vous ne pensez qu’à vous ; quant aux souffrances de l’homme qui était votre mari, elles ne vous intéressent pas. Il vous importe peu que toute sa vie soit brisée, qu’il souf… souf… elle.

Alexis Alexandrovitch parlait si vite qu’il bredouillait et ne pouvait arriver à prononcer ce mot ; finalement il prononça souffel. Ce bredouillement parut drôle à Anna, mais aussitôt elle eut honte de cette gaîté intempestive. Pour la première fois, elle se mit à sa place et eut pitié de lui. Mais que pouvait-elle dire et faire ? Elle baissa la tête et se tut. Lui aussi resta silencieux un moment, et quand il recommença à parler, sa voix était moins hostile, moins froide, et il soulignait des mots qui n’avaient aucune importance particulière.

— Je suis venu vous dire… commença-t-il.

Elle le regarda.

« Non, c’était une idée », pensa-t-elle, se rappelant l’expression de son visage au moment où il avait prononcé souffel. « Est-il possible que cet homme aux yeux ternes, que cet homme, si satisfait de lui-même, sente quelque chose ? »

— Je ne puis rien à cela, murmura-t-elle.

— Je suis venu vous dire que demain je pars pour Moscou, que je ne reviendrai plus dans cette maison et que vous serez informée de ma résolution par l’avocat que je chargerai du divorce. Quant à mon fils, il ira vivre chez ma sœur, ajouta Alexis Alexandrovitch, se rappelant avec effort ce qu’il voulait dire relativement à l’enfant.

— Vous ne m’enlevez Serge que pour me faire souffrir, prononca-t-elle, en le regardant humblement. Vous ne l’aimez pas… Laissez-le-moi ?

— Vous l’avez dit, j’ai même cessé d’aimer mon fils ; le dégoût que vous m’inspirez rejaillit jusque sur lui. Néanmoins je le garderai. Adieu.

Et il voulut s’en aller, mais ce fut au tour d’Anna de le retenir.

— Alexis Alexandrovitch, laissez-moi Serge ! murmura-t-elle encore une fois. Je n’ai rien de plus à vous dire. Laissez-moi Serge jusqu’à mes… Ce sera bientôt, laissez-le-moi.

Alexis Alexandrovitch rougit et, dégageant son bras, sortit sans répondre.