Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/05

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 285-294).


V

Le salon de réception du célèbre avocat pétersbourgeois était plein de monde quand Alexis Alexandrovitch y entra. Trois dames, l’une âgée, une autre jeune, la troisième qui semblait être une marchande, attendaient en compagnie de trois messieurs : un banquier allemand, portant au doigt une grosse bague ; un marchand à longue barbe et un fonctionnaire en uniforme, portant la croix autour du cou. Tous attendaient depuis déjà longtemps.

À une table, deux secrétaires écrivaient en faisant grincer leurs plumes ; les articles de bureau, dont Alexis Alexandrovitch était grand amateur, étaient particulièrement soignés, ce qu’il ne put s’empêcher de remarquer. L’un des secrétaires, sans se lever, regarda Alexis Alexandrovitch et lui dit d’un ton peu aimable :

— Que désirez-vous ?

— Parler à M. l’avocat.

— Il est occupé, répondit sèchement le secrétaire en désignant de sa plume les personnes qui attendaient.

Puis il se remit à écrire.

— Ne pourrait-il pas m’accorder un instant ? demanda Alexis Alexandrovitch.

— Il n’a pas un moment de liberté, il est toujours occupé. Veuillez attendre.

— Dans ce cas, ayez l’obligeance de lui passer ma carte, dit avec dignité Alexis Alexandrovitch, cédant à la nécessité de dévoiler son incognito.

Le secrétaire prit la carte, y jeta un regard mécontent et passa dans le cabinet de l’avocat.

Alexis Alexandrovitch approuvait, en principe, les nouveaux tribunaux ; il critiquait néanmoins quelques-uns des détails de leur application chez nous, au point de vue de la considération supérieure du service, mais il ne critiquait ceux-ci qu’autant qu’il lui était permis de le faire d’une institution sanctionnée par le pouvoir suprême. Toute sa vie s’était écoulée dans l’administration ; c’est pourquoi, dans les choses qu’il n’approuvait pas, il admettait l’erreur comme un mal inévitable auquel on pouvait, dans certains cas, porter remède. Dans la nouvelle organisation judiciaire, il blâmait notamment les conditions dans lesquelles était placé l’ordre des avocats ; mais comme il n’avait encore jamais eu affaire à ceux-ci, cette désapprobation était demeurée toute théorique ; à l’heure actuelle, elle se trouvait renforcée par l’impression désagréable qu’il venait d’éprouver dans le salon d’attente de l’avocat.

— Il va venir tout de suite, revint lui dire le secrétaire.

Et, en effet, deux minutes après, apparut dans la porte la longue personne d’un vieux magistrat en conférence avec l’avocat, et par derrière, l’avocat lui-même.

C’était un petit homme, large et dodu ; il portait une barbe noire tirant sur le roux, ses sourcils étaient longs et clairs et son front proéminent. Sa mise depuis sa cravate et sa double chaîne de montre jusqu’à ses chaussures vernies était d’une élégance de jeune premier. Son visage était intelligent mais rustique, son costume élégant mais de mauvais goût.

— Veuillez entrer, dit l’avocat s’adressant à Alexis Alexandrovitch ; et, laissant passer devant lui Karénine, il referma la porte. — Asseyez-vous, je vous prie, reprit-il en lui désignant un fauteuil près de la table chargée de divers papiers, et, s’asseyant lui-même devant le bureau, il se mit à frotter l’une contre l’autre ses mains aux doigts courts et velus puis inclina la tête de côté.

Mais, à peine avait-il surmonté sa joie, qu’une teigne vola au-dessus de la table. L’avocat, avec une rapidité dont à le voir on ne l’eût jamais supposé capable, écarta les bras, attrapa la teigne et reprit son attitude première.

— Avant de commencer à vous exposer ce qui m’amène, dit Alexis Alexandrovitch, en regardant avec étonnement le mouvement de l’avocat, il me faut vous dire que l’affaire dont j’ai à vous entretenir doit rester secrète.

Un imperceptible sourire écarta les moustaches rousses de l’avocat.

— Je ne serais pas avocat s’il ne m’était possible de garder un secret. Néanmoins si vous voulez l’assurance…

— Vous savez qui je suis ? continua Alexis Alexandrovitch.

— Je le sais, et je connais, comme chacun en Russie, votre activité. — Il saisit de nouveau une teigne. — Je sais aussi combien vous êtes utile à notre pays, dit l’avocat en s’inclinant.

Alexis Alexandrovitch soupira. Mais il était décidé à aller jusqu’au bout, il continua donc de sa voix aiguë, sans timidité, sans s’arrêter, et en soulignant certains mots :

— J’ai le malheur d’être un mari trompé, et je désire rompre légalement mes relations avec ma femme, c’est-à-dire divorcer. Je désire en outre que notre fils ne reste pas avec sa mère.

L’avocat s’efforcait de ne pas sourire, mais ses yeux gris pétillaient d’une joie irrefrénable et Alexis Alexandrovitch voyait que ce n’était pas seulement la joie d’un homme à qui échoit une bonne aubaine : mais celle du triomphe, de l’enthousiasme ; l’éclat de son regard ressemblait à celui qu’il avait vu dans les yeux de sa femme.

— Vous désirez mon concours pour obtenir le divorce ?

— Précisément. Mais je dois vous prévenir que je vais peut-être abuser de votre attention : je ne suis venu que pour prendre une consultation préalable. Je désire le divorce, mais avant tout il m’est très important de savoir sous quelles formes il est possible. Il se peut que ces formes ne concordent pas avec mes idées, auquel cas je renoncerais à la voie légale.

— Soyez sans inquiétude, il en est toujours ainsi, et vous conserverez votre entière liberté, dit l’avocat en baissant les yeux dans la direction des pieds d’Alexis Alexandrovitch ; il sentait que l’expression de sa joie intempestive pouvait blesser son client. Il regarda une teigne qui voletait devant son nez et voulut faire un mouvement pour l’attraper ; mais il se retint par respect pour la situation d’Alexis Alexandrovitch.

— Bien que je connaisse dans leurs grandes lignes nos lois qui ont trait au divorce, je désirerais être renseigné sur les formes auxquelles il est généralement soumis dans la pratique.

— Vous désirez, reprit l’avocat sans lever les yeux et rentrant, non sans plaisir, dans le ton du discours de son client, vous désirez que je vous expose les voies par lesquelles est possible la réalisation de votre intention ?

Et, sur un mouvement de tête affirmatif d’Alexis Alexandrovitch, il continua en regardant à la dérobée le visage légèrement empourpré de son visiteur :

— Le divorce, selon nos lois, — commença-t-il, en soulignant d’une légère nuance de désapprobation les mots : nos lois, — est possible, comme vous le savez, dans les cas suivants… Faites attendre, — fit-il à un secrétaire qui montrait sa tête dans la porte : puis se levant il alla lui dire quelques mots et revint s’asseoir. — Dans les cas suivants, reprit-il : défauts physiques des époux ; absence pendant cinq ans — au fur et à mesure de cette énumération il pliait ses doigts courts et velus, — enfin adultère (il prononça ce mot avec un plaisir évident). Il convient encore de distinguer (il continuait de plier ses gros doigts, bien qu’aucune confusion ne fût possible) si les défauts physiques sont du côté du mari ou de la femme et par lequel de ceux-ci a été commis l’adultère.

Comme les doigts étaient tous employés, il les rouvrit et continua :

— Voici pour le côté théorique, mais je suppose que si vous m’avez fait l’honneur de vous adresser à moi, c’est pour connaître l’application de ces principes. C’est pourquoi, me basant sur les précédents, je puis vous dire que les cas de divorces se résument ainsi. Dans le cas actuel on ne saurait invoquer de défauts physiques, et autant que je puis le comprendre il ne saurait non plus, être question d’absence.

Alexis Alexandrovitch hocha affirmativement la tête.

— Il nous reste alors l’adultère de l’un des époux et, comme moyen d’exécution, le flagrant délit par consentement mutuel, ou, à défaut de consentement, le flagrant délit pur et simple. Je dois vous dire que ce dernier cas est très rare en pratique, — dit l’avocat. — Et, jetant un regard rapide sur Alexis Alexandrovitch, il s’arrêta comme un armurier, qui, ayant fait valoir à un acheteur les avantages spéciaux de différentes armes, attendrait que celui-ci eût fait son choix. Mais Alexis Alexandrovitch se tut et c’est pourquoi l’avocat continua :

— Le moyen le plus habituel et le plus simple, selon moi, c’est le flagrant délit d’adultère par consentement mutuel. Je ne me permettrais pas de parler ainsi, si je savais avoir affaire à quelqu’un qui ne me comprit pas, poursuivit-il, mais tel n’est point ici le cas.

Cependant Alexis Alexandrovitch était si troublé qu’il n’avait pas saisi tout d’abord la sagesse du flagrant délit par consentement mutuel, aussi regarda-t-il son interlocuteur avec étonnement.

Mais celui-ci lui vint aussitôt en aide.

— Les époux ne peuvent plus vivre ensemble, voilà un fait, et si tous les deux sont d’accord pour divorcer, en ces conditions, les détails et les formalités n’ont qu’une médiocre importance, et c’est au moyen qui présente à la fois les plus hautes garanties de sécurité et de simplicité qu’il convient de donner la préférence.

Cette fois Alexis Alexandrovitch avait parfaitement compris, mais ses sentiments religieux lui interdisaient d’avoir recours à cette mesure.

— Dans le cas présent, il ne saurait être question de cela, dit-il. Une seule chose est possible : le flagrant délit prouvé indirectement par les lettres que je possède.

À ces mots l’avocat pinça les lèvres et fit entendre un léger sifflement de dépit.

— Voyez-vous, commença-t-il, les affaires de ce genre sont, comme vous le savez, du ressort de l’administration des synodes, et les Pères qui les examinent sont fort amateurs de détails abondants, — et il accompagna ces paroles d’un sourire qui montrait sa sympathie pour le goût des Pères. — Les lettres, sans doute, peuvent confirmer les preuves, mais les preuves doivent être obtenues directement, par des témoins. Et, d’ailleurs, si vous me faites l’honneur de m’accorder votre confiance, il vaut mieux que vous me laissiez le choix des moyens à employer. Qui veut la fin veut les moyens.

— S’il en est ainsi… répliqua aussitôt, en pâlissant, Alexis Alexandrovitch.

Mais à ce moment l’avocat se leva et de nouveau s’approcha de la porte, vers son secrétaire qui venait l’interrompre. — Dites-lui qu’on ne marchande pas, prononça-t-il et il revint à Alexis Alexandrovitch.

En retournant à sa place il attrapa dextrement une autre teigne : « Mon meuble sera bien cet été », pensa-t-il en fronçant les sourcils.

— Ainsi vous disiez ? reprit-il.

— Je vous communiquerai ma décision par écrit, — dit Alexis Alexandrovitch, en s’appuyant sur la table. Il resta debout quelques instants puis reprit : — De vos paroles je puis donc conclure que le divorce est possible. Veuillez aussi me dire quelles sont vos conditions.

— Tout est possible si vous me laissez la liberté d’agir, — dit l’avocat sans répondre à la question. — Quand aurai-je de vos nouvelles ? demanda-t-il en se dirigeant vers la porte, les yeux aussi brillants que ses chaussures vernies.

— Dans une semaine. Et vous m’obligeriez en me faisant savoir si vous acceptez mon affaire et quelles sont vos conditions.

— Très bien.

L’avocat salua respectueusement, laissa sortir son client, et, resté seul, laissa libre cours à sa joie. Il était si heureux que, contrairement à ses habitudes, il fit un rabais à la dame qui marchandait et cessa d’attraper les teignes, résolu à faire recouvrir l’hiver prochain son meuble en velours, comme chez Sigonine.