Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/15

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 364-369).


XV

Lévine resta deux heures dehors. Il alla jusqu’à la maison des Stcherbatzkï, les grandes portes étaient encore fermées, tout le monde dormait.

Il revint à l’hôtel, alla de nouveau dans sa chambre et demanda du café. Le valet qui le lui apporta n’était pas Egor. Lévine voulut lier conversation avec lui mais on le sonna et il dut s’en aller. Une fois seul, il essaya de boire le café et de mettre du pain dans sa bouche, mais sa bouche se refusa à mâcher. Il cracha le pain, endossa son pardessus et, de nouveau, sortit. Il était plus de neuf heures, quand pour la seconde fois il s’approcha du perron des Stcherbatzkï.

Dans la maison on venait de se lever, et le cuisinier partait aux provisions. Il fallait attendre encore au moins deux heures.

Durant toute cette nuit et cette matinée, Lévine avait vécu en complet état d’inconscience, il se sentait tout à fait en dehors des conditions de la vie matérielle. Il n’avait pas mangé de toute la journée précédente, avait passé deux nuits sans dormir, de plus il était resté quelques heures déshabillé, au froid, et malgré cela il se sentait tout à fait fort et dispos. Jamais même il ne s’était senti aussi libre de son corps ; il remuait ses membres sans effort et se sentait capable de tout. Il se sentait de force à s’élever dans l’air, ou à reculer une maison si cela eût été nécessaire. Pour passer le temps il rôda par les rues, consultant sa montre à chaque pas, et regardant autour de lui.

Ce qu’il vit alors, il ne le revit plus jamais. Il fut surtout frappé des enfants qui allaient à l’école, des pigeons bleus qui volaient des toits sur le trottoir, des petits pains enfarinés qu’une main invisible plaçait à l’étalage d’une boutique. Ces petits pains, ces pigeons et ces enfants étaient des êtres enchantés. En même temps, un enfant courut vers un pigeon et, en souriant, regarda Lévine. Le pigeon battit de l’aile et s’envola, brillant au soleil parmi la neige suspendue dans l’air, et une bonne odeur de pain chaud s’exhalait de la fenêtre où il avait aperçu les petits pains. Toutes ces choses réunies produisirent sur Lévine une impression si forte qu’il se mit à rire et pleurer de joie.

Après avoir fait un grand tour par les rues Gazetnï et Kislovka, il retourna de nouveau à l’hôtel et, posant sa montre devant lui, s’assit en attendant midi. Dans la chambre voisine on causait de chevaux, de machines, d’une filouterie quelconque, et quelqu’un toussait. Il ne comprenait pas que l’aiguille s’approchât déjà de midi. L’aiguille s’approcha. Lévine sortit sur le perron. Les cochers, évidemment, savaient tout. Ils l’entourèrent avec des visages heureux, se disputant à qui lui offrirait ses services. Lévine, en tâchant de ne pas offenser les autres cochers et promettant de les prendre une autre fois, arrêta l’un d’eux et lui donna l’ordre de le conduire chez les Stcherbatzkï. Le cocher était superbe avec le grand col blanc de sa blouse qui entourait son cou rouge et vigoureux ; son traîneau était large, haut, confortable, tel que Lévine n’en avait jamais vu ; et son cheval aussi était bon, mais il avait beau s’efforcer de courir, il n’avançait pas.

Le cocher connaissait la maison des Stcherbatzkï, et avec un respect particulier pour son client, il s’arrêta devant le perron en arrondissant les bras et en criant : « Hop ! »

Le portier des Stcherbatzkï assurément savait déjà tout ; Lévine le remarqua au sourire de ses yeux et à la façon dont il lui dit : « Eh bien ! il y a longtemps que vous n’êtes venu, Constantin Dmitritch ! » Et non seulement il savait tout, mais il en était heureux et faisait tous ses efforts pour cacher sa joie. En voyant les bons yeux du vieillard, Lévine sentit encore s’augmenter son propre bonheur.

— Est-on déjà levé ?

— S’il vous plaît, laissez cela ici, dit-il en souriant quand Lévine voulut retourner pour prendre son chapeau.

— À qui dois-je annoncer ? demanda le domestique.

Ce laquais, quoique jeune, élégant, était très empressé et semblait, lui aussi, tout savoir.

— À la princesse… au prince… à la jeune princesse… dit Lévine.

La première personne qu’il rencontra fut mademoiselle Linon. Elle traversait la salle ; son visage, encadré de boucles, était radieux ; dès qu’il eut commencé à causer avec elle, il entendit, dans la porte, le froufrou d’une robe. Mademoiselle Linon disparut à ses yeux et l’effroi joyeux du bonheur qu’il sentait venir s’empara de lui.

Mademoiselle Linon se hâta de sortir, et aussitôt, venant de l’autre porte, des pas rapides, légers, glissèrent sur le parquet ; son bonheur, sa vie, le meilleur de lui-même, ce qu’il cherchait et attendait depuis si longtemps s’approchait de lui. Elle ne marchait pas, on l’eût dite portée vers lui par quelque force invisible. Il ne voyait que ses yeux purs, sincères, effrayés et ravis par ce même amour qui remplissait son cœur. Ses yeux brillaient de plus en plus près de lui, l’aveuglant de leur éclat passionné. Elle s’avança jusqu’à lui, ses bras se levèrent et retombèrent sur ses épaules.

Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait : accourue vers lui, elle se donnait ainsi, tremblante et heureuse. Il l’étreignit et appuya ses lèvres sur la bouche qui cherchait son baiser.

Elle aussi n’avait pas dormi de la nuit et l’avait attendu toute la matinée. Ses parents étaient heureux de sa joie. Elle l’avait guetté, voulant être la première à lui apprendre son bonheur ; elle avait voulu le rencontrer seule, mais dans sa joie, dans sa confusion, elle ne savait elle-même ce qu’elle faisait. En entendant ses pas et sa voix, elle s’était cachée derrière la porte pour attendre que mademoiselle Linon fût sortie, puis, sans réfléchir, sans s’interroger davantage, elle était venue à lui.

— Allons trouver maman, dit-elle en lui prenant la main.

Longtemps il ne put proférer une parole, non pas qu’il craignît de diminuer par les mots l’intensité de son bonheur, mais parce que chaque fois qu’il voulait dire quelque chose, il sentait des sanglots s’étouffer dans sa gorge. Il lui prit la main et la baisa.

— Est-ce vrai ? fit-il enfin d’une voix sourde. Je ne puis croire que tu m’aimes.

Elle sourit à ce tutoiement et à la timidité de son regard.

— Oui, prononça-t-elle lentement, solennellement. Je suis si heureuse !

Sans quitter sa main, elle entra au salon. La princesse, d’abord toute suffoquée, en les apercevant, se mit à pleurer puis à rire, et d’un pas si ferme que Lévine en fut surpris, elle accourut vers eux, et, saisissant sa tête, elle l’embrassa, l’inondant de ses larmes.

— Alors tout est fini ! Je suis heureuse. Aime-le. Je suis heureuse… Kitty !

— Vous avez vite arrangé les choses, dit le vieux prince en tâchant de paraître indifférent ; mais Lévine remarqua que ses yeux étaient humides quand il s’adressa à lui.

— Je l’ai désiré depuis longtemps, toujours ! dit le prince en prenant la main de Lévine et l’attirant vers lui. Ainsi… même au moment… où cette écervelée songeait…

— Papa ! s’écria Kitty, et elle lui ferma la bouche avec ses mains.

— C’est bien, je ne dirai rien, fit-il. Je suis très heureux, très heureux ! Ah que je suis bête !…

Il prit Kitty dans ses bras, baisa son visage, ses mains, et encore son visage, puis il se signa.

Et Lévine ne pouvait se défendre d’un nouveau sentiment d’affection pour cet homme qui, autrefois, lui était étranger, quand il vit avec quelle tendresse Kitty baisa longuement sa main potelée.