Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/23

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 427-432).

XXIII

La blessure de Vronskï était dangereuse et bien que le cœur n’eût pas été atteint, il resta plusieurs jours entre la vie et la mort. Quand pour la première fois il put parler, Varia, sa belle-sœur, était seule dans sa chambre.

— Varia ! dit-il en la regardant sévèrement, je me suis blessé par hasard, et je te prie de ne jamais parler de cela à personne. Dis à tout le monde que c’est un accident. Autrement ce serait trop bête.

Sans répondre à ses paroles, Varia se pencha sur lui et avec un sourire joyeux regarda son visage. Ses yeux étaient clairs, sans fièvre, mais leur expression était sévère.

— Dieu soit loué ! dit-elle. Tu ne souffres pas ?

— Un peu, oui, dit-il, désignant sa poitrine.

— Alors, attends, je vais te faire un pansement.

Silencieux, et contractant ses larges prunelles, il la regardait faire le pansement. Quand elle eut terminé, il lui dit :

— Je ne délire pas. Je t’en prie, fais en sorte qu’on ne sache pas que j’ai tenté de me tuer.

— Personne ne le dit. Seulement j’espère que tu ne te blesseras plus par hasard ? dit-elle avec un sourire interrogateur.

— Probablement non, mais il aurait mieux valu… Et il sourit d’un air sombre.

Malgré ces paroles et ce sourire qui avaient tant effrayé Varia, quand, l’inflammation passée, il fut en voie de guérison, il se sentit délivré d’une partie de son malheur. Par cet acte, il s’était pour ainsi dire lavé de la honte et de l’humiliation qu’il éprouvait auparavant. Maintenant il pouvait penser avec calme à Alexis Alexandrovitch. Il reconnaissait toute sa grandeur d’âme et ne se sentait plus humilié. En outre, il se retrouvait dans l’ancien sentier de la vie ; il voyait la possibilité de regarder en face les hommes, sans honte, et de pouvoir vivre comme autrefois. La seule chose qu’il ne pouvait arracher de son cœur, bien qu’il luttât sans cesse contre ce sentiment, c’était le regret désespéré de l’avoir perdue pour toujours. Le fait que maintenant qu’il avait racheté sa faute, il devait renoncer pour toujours à elle et ne plus se mettre entre elle repentante et son mari, était fermement résolu dans son cœur, néanmoins il ne pouvait en arracher le regret de la perte de son amour.

Il ne pouvait effacer de sa mémoire le souvenir des instants de bonheur qu’il avait vécus avec elle, qu’il n’avait pas su alors apprécier, et dont tout le charme le poursuivait maintenant.

Serpoukhovskoï lui ayant obtenu une nomination à Tachkend, sans la moindre hésitation, Vronskï l’avait acceptée. Mais plus le moment du départ approchait, plus le sacrifice qu’il faisait à ce qu’il regardait comme un devoir lui semblait pénible.

Sa blessure était guérie, il commençait à sortir et faisait ses préparatifs de départ pour Tachkend.

« La voir une seule fois et ensuite s’enfouir, mourir ! » pensait-il ; et en faisant sa visite d’adieu à Betsy il lui exprima ce désir. Celle-ci promit d’être son interprète auprès d’Anna et lui rapporta une réponse négative.

« Tant mieux, pensa Vronskï en apprenant ce refus ; cette faiblesse m’aurait enlevé mes dernières forces. »

Le lendemain matin, Betsy vint elle-même chez lui et l’informa qu’elle tenait d’Oblonskï qu’Alexis Alexandrovitch allait demander le divorce, et que, par conséquent, il pourrait voir Anna.

Sans attendre le départ de Betsy et oubliant toutes ses décisions, sans même demander quand l’entrevue serait possible ni où se trouvait le mari, Vronskï courut aussitôt chez les Karénine. Il gravit l’escalier sans rien voir et sans remarquer personne, et, d’un pas rapide, presque en courant, il entra dans sa chambre. Sans réfléchir, sans s’occuper si elle était seule ou non, il la prit dans ses bras et couvrit de baisers son visage, ses mains et son cou.

Anna s’était préparée à cette entrevue, elle avait réfléchi à ce qu’elle lui dirait ; mais elle n’eut pas le temps de rien dire ; toute la passion de Vronskï se communiquait à elle. Elle voulut le calmer, se calmer elle-même, mais il était trop tard. Ses lèvres tremblaient tant qu’elle ne pouvait prononcer un seul mot.

— Oui, tu m’as prise toute et je suis à toi, dit-elle enfin en le serrant contre sa poitrine.

— Cela devait être ainsi. Tant que nous vivrons, cela sera. Je le sais maintenant.

— C’est vrai, dit-elle pâlissant de plus en plus et lui enlaçant le cou. Cependant tout cela n’est-il pas horrible après ce qui s’est passé ?

— Tout s’arrangera, tout s’arrangera. Nous serons si heureux ! Si notre amour était susceptible d’augmenter, il grandirait du fait qu’il y a en lui quelque chose d’horrible ! dit-il en levant la tête et son sourire découvrait ses belles dents.

Elle ne put s’empêcher de lui sourire, cependant ce sourire ne répondait pas à ses paroles mais aux yeux pleins d’amour de Vronskï. Elle prit sa main et en caressa ses joues fraîches et ses cheveux courts.

— Je ne te reconnais plus avec ces cheveux courts. Tu as embelli. Un vrai garçon. Mais comme tu es pâle !

— Oui, je suis très faible, dit-elle en souriant et ses lèvres tremblèrent de nouveau.

— Nous irons en Italie, ta santé s’améliorera, dit-il.

— Est-il possible que nous puissions partir seuls, comme mari et femme ? dit-elle en le regardant dans les yeux. Stiva dit qu’il consent à tout, mais moi, je ne puis accepter sa générosité, ajouta-t-elle en regardant d’un air pensif au-delà du visage de Vronskï. Je ne veux pas du divorce. Maintenant, tout m’est égal, je ne sais pas seulement ce qu’il décidera au sujet de Serge.

Il ne pouvait pas comprendre qu’elle pût en ce moment penser et parler de son fils et du divorce, n’était-ce pas là des questions secondaires pour l’instant ?

— Ne parle pas de cela ; n’y pense pas, dit-il en retournant sa main dans la sienne et tâchant d’attirer son attention. Mais elle continuait à ne pas le regarder.

— Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte, c’eût été bien mieux ! dit-elle, et des larmes coulèrent silencieusement sur ses joues ; mais elle s’efforcait de sourire pour ne pas l’attrister.

Avec ses idées d’autrefois, Vronskï eût considéré comme honteux et comme impossible de refuser le poste à la fois honorifique et dangereux de Tachkend ; à l’heure actuelle, il n’hésita pas un seul instant, il y renonça, puis remarquant que dans les hautes sphères on désapprouvait son acte, il donna immédiatement sa démission.

Un mois après, Alexis Alexandrovitch restait seul avec son fils, et Anna partait à l’étranger avec Vronskï, après avoir refusé catégoriquement le divorce.


fin de la quatrième partie et du deuxième volume
de
Anna Karénine.




FIN DU TOME SEIZIÈME
DES ŒUVRES COMPLÈTES DU Cte LÉON TOLSTOÏ




ÉMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGNY