Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 1-11).

ANNA KARÉNINE
ROMAN EN HUIT PARTIES


(1873 — 1876)





CINQUIÈME PARTIE

I


La princesse Stcherbatzkï considérait comme impossible de célébrer le mariage avant le carême : d’ici là, en effet, il ne restait que cinq semaines et ce délai ne serait pas même suffisant pour la confection de la moitié du trousseau. D’autre part, et, sur ce point, Lévine partageait son avis, elle estimait qu’il serait excessif d’attendre la fin du carême, parce que la vieille tante du prince Stcherbatzkï était très malade ; d’un instant à l’autre elle pouvait mourir et ce deuil occasionnerait un nouveau retard. On résolut donc de faire le trousseau en deux fois et de célébrer le mariage avant le carême. La princesse décida de ne préparer tout d’abord qu’une partie du trousseau : la lingerie, et d’envoyer le complément par la suite ; elle eut à ce sujet de grandes discussions avec Lévine qui ne pouvait se décider à lui déclarer sérieusement s’il consentait ou non à cette combinaison, d’autant plus acceptable cependant que les jeunes mariés devaient, aussitôt après la cérémonie, partir à la campagne où ils pourraient se passer de l’autre partie du trousseau comprenant les costumes.

De son côté Lévine était toujours aussi affairé, persistant à croire que sa personne et son bonheur constituaient l’unique but de la création ; il ne pensait à rien, ne se préoccupait de rien, persuadé que les autres le suppléeraient en tout.

Il ne formulait même aucun projet, n’assignait aucun but à sa vie future ; il s’en remettait entièrement aux autres, certain d’avance que tout irait bien. Son frère Serge Ivanovitch, Stépan Arkadiévitch et la princesse étaient ses guides. Son rôle se bornait à acquiescer à tout ce qu’on lui proposait. Son frère empruntait pour lui de l’argent ; la princesse lui conseillait de quitter Moscou après le mariage, Stépan Arkadiévitch l’engageait à partir pour l’étranger. Il consentait à tout. « Faites tout ce que vous voudrez, pensait-il, je suis heureux et mon bonheur est de ceux auxquels, quoi qu’il arrive, rien ne saurait porter atteinte. »

Quand il fit part à Kitty du conseil que lui donnait Stépan Arkadiévitch d’aller à l’étranger, il fut très étonné qu’elle refusât ; et constata avec surprise qu’elle avait sur leur vie future des plans à elle, bien arrêtés.

En réalité, Kitty savait que Lévine avait à la campagne une occupation qu’il aimait. Ces affaires que non seulement elle ne comprenait pas mais qu’elle ne cherchait pas à comprendre, lui apparaissaient cependant comme très importantes.

Elle savait qu’ils devaient habiter la campagne et elle n’éprouvait nullement le désir de partir à l’étranger, préférant se rendre immédiatement à l’endroit où elle devait se fixer.

Cette décision exprimée d’une façon très ferme étonna Lévine mais sans beaucoup émouvoir son indifférence générale. Il pria donc Stépan Arkadiévitch, lui en faisant presque une obligation, d’aller chez lui à la campagne et de présider avec son bon goût habituel à l’installation de la maison.

— À propos, dit un jour à Lévine Stépan Arkadiévitch, à son retour de la campagne où il avait tout organisé pour l’arrivée des jeunes mariés, as-tu ton billet de confession ?

— Non, pourquoi ?

— Mais c’est indispensable pour se marier.

— Aïe ! Aïe ! s’écria Lévine. Voilà neuf ans que je ne me suis confessé. Je n’y avais pas encore songé.

— Tu es bon ! fit en riant Stépan Arkadiévitch. Et tu me traites de nihiliste ! Voyons, il faut t’en occuper. Tu dois te confesser.

— Quand ? Nous n’avons plus que quatre jours. Ce fut encore Stépan Arkadiévitch qui arrangea cette affaire et Lévine commença ses dévotions.

Pour Lévine, comme pour tout incrédule qui, cependant, respecte les croyances des autres, l’obligation d’assister à des cérémonies religieuses de toutes sortes lui était très pénible. Dans l’état d’attendrissement où il se trouvait actuellement, cette nécessité de feindre, non seulement lui était pénible, mais odieuse. Comment en effet en ce moment où il se sentait en pleine gloire, en pleine joie, comment lui serait-il possible de dissimuler, de railler les choses saintes ?

Il demanda à Stépan Arkadiévitch s’il n’y aurait pas moyen de recevoir le billet sans être obligé de se confesser ; mais, hélas ! il lui fallait en passer par là.

— Et qu’est-ce que cela te fait ? c’est l’affaire de deux jours. Tu verras, c’est un très bon vieillard, très intéressant. Il t’arrachera cette dent sans même que tu t’en aperçoives.

Pendant la première messe Lévine s’efforça de faire revivre en lui les impressions juvéniles de ce vif sentiment religieux qu’il avait éprouvées entre seize et dix-sept ans. Mais il ne tarda pas à se convaincre qu’il y était impuissant. Il essaya alors d’envisager ces cérémonies comme une coutume ordinaire et sans importance, comme celle, par exemple, de faire des visites. Mais il n’y réussit pas davantage. Ainsi que la plupart de ses contemporains, Lévine se trouvait, au point de vue religieux, dans l’incertitude la plus grande. Il ne pouvait pas croire et cependant il n’allait pas jusqu’à douter d’une façon absolue. C’est pourquoi, partagé entre son manque de foi et l’impuissance où il se trouvait de considérer ces cérémonies comme de vagues formalités, pendant tout le temps que durèrent ses dévotions, il éprouva autant d’embarras que de honte. Sa conscience ne cessait de lui reprocher de commettre de ce fait un acte mensonger, mauvais.

Pendant les offices, tantôt il écoutait les prières, en s’efforçant de leur attribuer une importance conciliable avec ses opinions ; tantôt, se sentant incapable de les comprendre et obligé de les critiquer, il tâchait de ne les pas écouter, et se laissait aller à ses pensées, à ses observations, ou aux souvenirs qui lui revenaient avec une vivacité particulière pendant ces heures d’oisiveté passées dans l’église.

Il entendit ainsi la messe, les vêpres et les prières du soir, et le lendemain matin, levé plus tôt qu’à l’ordinaire, il se rendit à jeun, dès huit heures du matin, à l’église, pour entendre les prières et se confesser.

Dans l’église déserte il n’y avait qu’un soldat qui mendiait, deux vieilles femmes et les desservants.

Un jeune diacre vint à sa rencontre et, aussitôt, s’approchant d’une petite table, placée près du mur, il se mit à lui lire les prières. Tandis qu’il lisait, et surtout au moment où il répétait avec précipitation les mots : « Ayez pitié de nous, Seigneur ! » Lévine sentait sa pensée s’égarer ; mais il ne songeait même pas à réagir, par crainte de provoquer en lui-même une confusion plus grande encore. Et debout derrière le diacre, sans écouter ni juger, il pensait à ses propres affaires.

« Ses mains ont vraiment beaucoup d’expression », pensait-il, se rappelant la soirée de la veille qu’il avait passée avec Kitty, près de la table du coin. Ils n’avaient rien à se dire, comme il arrive toujours à ce moment ; elle s’amusait à poser sa main sur la table, l’ouvrant et la fermant tour à tour, et riait elle-même de ces mouvements. Il se rappelait comment il avait baisé sa main et en avait examiné les lignes.

« Encore : ayez pitié de nous, Seigneur ! » pensa Lévine se signant et s’inclinant, tout en regardant le mouvement rapide du diacre qui faisait de profondes génuflexions.

« Ensuite, elle a pris ma main et en a examiné les lignes : Tu as une très jolie main, m’a-t-elle dit. » Et il regarda sa main, puis celle du diacre qu’il trouva très courte. « Je crois que nous approchons de la fin… Non, on dirait que ça recommence… pensa-t-il, écoutant les prières. Mais si, c’est la fin… Le voilà qui salue jusqu’à terre, C’est toujours ainsi que cela se termine. »

Le diacre reçut le billet de trois roubles qu’on lui glissait discrètement dans la main, puis disant à Lévine qu’il allait l’inscrire, il disparut derrière l’autel en faisant claquer ses chaussures neuves sur les dalles de l’église déserte. Une minute après il reparut et invita Lévine à le suivre. Une pensée qu’il s’était efforcé jusqu’alors de refouler obsédait de nouveau Lévine, mais il se hâta de la chasser. « Cela s’arrangera d’une façon quelconque, » pensa-t-il ; et il se dirigea vers l’autel. Il gravit les marches, et, tournant à droite, aperçut le prêtre. C’était un vieillard dont la barbe rare était presque toute blanche ; son regard était doux, mais fatigué. Debout devant le lutrin, il feuilletait un missel. Il salua légèrement Lévine et aussitôt, d’une voix lasse et monotone, se mit à lire les prières. Quand il eut fini, il s’inclina très bas, puis se tournant vers Lévine :

— Le Christ assiste, invisible, à votre confession, dit-il en désignant le crucifix. Croyez-vous en tout ce que nous enseigne la sainte Église apostolique ? continua le prêtre. Et détournant les yeux du visage de Lévine, il mit sa main sous l’étole.

— J’ai douté et je doute de tout — prononça Lévine d’une voix dont le timbre sonna désagréablement à ses propres oreilles ; puis il se tut.

Le prêtre garda le silence pendant quelques secondes, attendant que Lévine dît autre chose ; et, fermant les yeux, il reprit avec son accent de la province de Vladimir, en appuyant sur les o :

— Le doute est propre à la faiblesse humaine, mais il faut prier le Dieu miséricordieux pour qu’il nous fortifie… Quels sont vos principaux péchés ? ajouta-t-il sans s’arrêter, comme s’il craignait de perdre du temps.

— Mon principal péché c’est le doute. Je doute de tout ; et presque toujours je suis dans l’état de doute.

— Le doute est propre à la faiblesse humaine, répéta le prêtre. De quoi, principalement, doutez-vous ?

— Je doute de tout. Parfois même, je doute de l’existence de Dieu, dit malgré lui Lévine.

Et il s’effraya de l’inconvenance de ses paroles.

Mais elles parurent ne produire aucun effet sur le prêtre.

— Comment peut-on douter de l’existence de Dieu ? dit-il vivement, avec un sourire à peine perceptible.

Lévine se tut.

— Comment pouvez-vous douter de l’existence du Créateur, quand vous voyez partout ses œuvres, continua le prêtre, de sa voix ordinaire et rapide. Qui a créé la voûte du ciel et les étoiles ? Qui a embelli la terre ? Comment tout cela serait-il possible sans Créateur ? prononça-t-il en jetant un regard interrogateur sur Lévine.

Lévine sentit qu’il serait inconvenant d’engager avec le prêtre une discussion philosophique et il répondit simplement à sa question :

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ? Alors comment doutez-vous que Dieu ait créé tout cela, dit le prêtre joyeusement étonné.

— Je ne comprends rien, dit Lévine en rougissant et sentant que ses paroles étaient stupides, mais qu’en se rétractant il n’en pouvait être autrement.

— Priez Dieu ; suppliez-le. Les saints eux-mêmes ont eu des doutes, et ils ont prié Dieu d’affermir leur foi. Le démon est puissant, mais nous devons lui résister. Priez Dieu : suppliez-le. Priez Dieu… répéta-t-il très vite.

Puis il se tut un moment, semblant réfléchir.

— J’ai entendu dire que vous avez l’intention d’épouser une de mes paroissiennes, ma fille spirituelle : la princesse Stcherbatzkï ? dit-il avec un sourire. C’est une charmante jeune fille.

— Oui, fit Lévine, rougissant pour le prêtre.

« Pourquoi me demande-t-il cela en confession ? » pensa-t-il.

Répondant à sa pensée, le prêtre lui dit :

— Vous vous préparez au mariage, et peut-être Dieu vous accordera-t-il une postérité. Eh bien ! quelle éducation pourrez-vous donner à vos enfants si vous ne réussissez pas à vaincre en vous les tentations du démon qui vous incitent à l’incrédulité ? dit-il d’un ton de doux reproche. Si vous aimez vos enfants en bon père, vous ne souhaiterez pas uniquement pour eux la richesse, le luxe et les honneurs, mais aussi leur salut : vous voudrez voir luire en eux la lumière de la vérité. N’est-il pas vrai ? Que répondrez-vous à l’enfant innocent qui vous demandera : « Père, qui est-ce qui a créé tout ce qui m’enchante en ce monde : la terre, les eaux, le soleil, les fleurs, les herbes ? » Lui direz-vous : « Je ne sais pas» ? Vous ne pouvez l’ignorer, parce que Dieu, dans sa grande bonté, vous l’a révélé. Et si votre enfant vous demande : « Qu’est-ce qui nous attend après cette vie ? » que lui direz-vous si vous ne savez rien ? Comment lui répondrez-vous ? L’abandonnerez-vous aux séductions du monde et de Satan ? Ce n’est pas bien ? dit-il ; et il s’arrêta, inclinant la tête de côté et regardant Lévine de ses yeux bons et doux.

Lévine ne répondit rien. Non qu’il craignît de discuter avec le prêtre, mais parce que personne encore ne lui avait posé de pareilles questions, et que d’ici que ses enfants fussent en âge de les lui faire, il sentait qu’il aurait le temps de réfléchir à la réponse.

— Vous abordez une phase de la vie où il faut choisir sa voie et s’y tenir, reprit le prêtre. Priez Dieu, afin que dans sa bonté, il vous aide et vous pardonne, conclut-il : « Notre Seigneur Dieu, Jésus-Christ, dans ta bonté et ta magnanimité, par ton amour pour l’humanité, pardonne à cet enfant… » Et le prêtre, terminant les formules de l’absolution, le bénit et le congédia.

Ce jour-là, en rentrant chez lui, Lévine se sentit heureux d’être sorti de sa situation fausse sans avoir été obligé de mentir. En outre, il lui restait l’impression que ce bon et charmant vieillard n’avait pas dit des choses aussi sottes qu’il lui semblait tout d’abord ; et certaines mêmes méritaient d’être approfondies. « Sans doute, pas maintenant, pensait Lévine, mais plus tard. »

En ce moment Lévine sentait qu’il y avait en son âme des points obscurs, et que, sous le rapport religieux, il se trouvait dans ce même état qu’il remarquait si clairement chez les autres ; état qu’il déplorait et qu’il reprochait à son ami Sviageski.

Lévine passa la soirée avec sa fiancée, chez Dolly, et fut très gai : et pour expliquer à Stepan Arkadiévitch l’état de surexcitation dans lequel il se trouvait, il lui dit qu’il se sentait gai comme un chien auquel on aurait appris à sauter au travers d’un cerceau, et qui, ayant enfin compris ce qu’on exigeait de lui, pousserait des cris, agiterait la queue, et dans sa joie sauterait sur la table et sur la fenêtre.