Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/03

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 21-25).


III

Une foule, composée surtout de dames, emplissait l’église brillamment éclairée pour la cérémonie du mariage. Les personnes qui n’avaient pas pu entrer se bousculaient aux fenêtres, se disputant les places, tout en jetant un regard à travers les vitraux.

Plus de vingt voitures étaient déjà rangées à la file dans la rue. Un officier de paix, malgré le froid, se tenait en uniforme brillant, près de l’entrée. Des équipages arrivaient sans cesse et déposaient tantôt des dames en chapeaux à plumes, qui relevaient les traînes de leurs robes, tantôt des messieurs qui soulevaient leurs képis ou leurs chapeaux haut de forme en entrant dans l’église. Les deux lustres étaient déjà allumés ainsi que tous les cierges devant les images des saints. L’éclat de l’or sur le fond rouge de l’iconostase, les ciselures d’or des icônes, l’argent des lustres et des candélabres, les mosaïques du sol, les petits tapis, les bannières du chœur, les degrés de l’autel, les vieux missels noircis, tout cela était inondé de lumière.

Dans la foule qui occupait le côté droit de l’église, parmi les habits et les cravates blanches, parmi les uniformes, parmi les toilettes de velours et de soie, parmi les fleurs, les épaules et les bras nus haut gantés, se tenaient, à mi-voix, des conversations animées qui résonnaient étrangement sous les hautes coupoles. Chaque fois que la porte s’ouvrait en grinçant, les conversations s’apaisaient et l’on se retournait, pensant voir paraître les mariés. La porte s’était ouverte déjà plus de dix fois mais toujours pour livrer passage à quelque retardataire qui se joignait au groupe des invités, à droite, ou à quelque curieux ayant réussi à tromper ou à amadouer l’officier de service et qui allait se placer à gauche, parmi les étrangers.

Les invités et les curieux avaient déjà traversé toutes les phases de l’attente. D’abord on n’avait attaché aucune importance au retard des mariés ; puis on s’était retourné de plus en plus souvent vers la porte se demandant s’il n’était pas survenu quelque chose. Enfin, ce retard était devenu gênant ; les parents et les invités, feignant de ne pas se préoccuper des mariés, se mirent à s’absorber dans leurs conversations. Le diacre, comme pour rappeler qu’il perdait un temps précieux, toussait avec impatience, en faisant trembler les vitres. Dans le chœur, les chantres ennuyés essayaient leur voix ou se mouchaient. Le prêtre envoyait à chaque instant tantôt le sacristain, tantôt le diacre, pour savoir si les mariés n’étaient pas arrivés, et lui même en soutane violette et ceinture brodée se montrait de plus en plus souvent à l’une des portes latérales pour voir arriver le cortège.

Enfin une dame regardant sa montre s’écria : « Cela devient étrange ! » et tous les invités, pris d’inquiétude, commencèrent à exprimer tout haut leur surprise et leur mécontentement. Un des témoins partit aux nouvelles.

Pendant ce temps, Kitty en robe blanche, long voile et couronne d’oranger, prête depuis longtemps, attendait au salon avec sa marraine et sa sœur madame Lvov, et regardait à la fenêtre pour voir arriver le témoin qui devait l’avertir de l’arrivée de son fiancé à l’église.

De son côté, Lévine, en pantalon, mais sans gilet ni habit, arpentait sa chambre, ouvrant à chaque minute sa porte pour regarder dans le couloir. Mais il ne voyait pas venir celui qu’il attendait, et rentrait désespéré. S’adressant alors à Stepan Arkadiévitch qui fumait tranquillement :

— A-t-on jamais vu, disait-il, un homme dans une situation plus absurde ?

— Oui c’est vrai ! confirmait Stepan Arkadiévitch en souriant, Mais calme-toi on va l’apporter tout de suite.

— Non, non ! disait Lévine avec une fureur contenue. Combien sont stupides ces gilets ouverts ! Rien à faire ! disait-il en regardant le plastron froissé de sa chemise. Et si les bagages sont déjà expédiés ? criait-il avec désespoir.

— Tu prendras la mienne.

— J’aurais dû commencer par là !

— Que c’est donc ridicule… Mais, attends ! Tout s’arrangera.

Quand Lévine avait appelé Kouzma pour l’aider à s’habiller, son vieux serviteur lui avait apporté son habit, son gilet, et tout ce qu’il fallait.

— Et la chemise ! s’était écrié Lévine.

— Elle est sur vous, avait répondu Kouzma avec un sourire tranquille.

Kouzma avait oublié de mettre de côté une chemise propre et, suivant l’ordre qu’il avait reçu, il avait fait porter tous les bagages chez les Stcherbatzkï, d’où les jeunes mariés devaient partir le soir ; il n’était resté que l’habit. La chemise que Lévine avait prise le matin était froissée, et il ne pouvait la garder avec un gilet très ouvert.

Envoyer chez les Stcherbatzkï on n’y pouvait songer, c’était trop loin. D’autre part, impossible d’acheter une chemise, un dimanche, tous les magasins sont fermés. On fit prendre une chemise chez Stepan Arkadiévitch. Elle se trouva trop large et trop courte. Enfin, on se décida à envoyer chez les Stcherbatzkï, où il fallut ouvrir les malles.

Tandis qu’on attendait le marié, à l’église, lui, comme une bête en cage, arpentait sa chambre, regardant à tout moment dans le couloir et songeant avec effroi et désespoir à ce qu’il avait dit à Kitty et à ce qu’elle pouvait s’imaginer.

Enfin le coupable Kouzma accourut tout essoufflé, apportant une chemise.

— Je suis arrivé juste à temps, dit-il ; on emportait les malles à la gare.

Trois minutes après, Lévine se précipitait dans le couloir sans regarder l’heure pour ne pas s’irriter davantage.

— Tu n’y changeras rien, lui disait Stepan Arkadiévitch qui le suivait en souriant, quand je te dis que tout s’arrangera…