Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/04

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 26-35).


IV

« Ils viennent ! Les voilà ! Lequel ! Est-ce le plus jeune ? Et elle, ma chère, plus morte que vive ! » murmurait-on dans la foule quand Lévine, attendant sa fiancée près de la porte, entra avec elle dans l’église.

Stepan Arkadiévitch raconta à sa femme la cause du retard, et les invités, en souriant, se mirent à chuchoter entre eux. Lévine, lui, ne remarquait rien, ne voyait personne et ne quittait pas des yeux sa fiancée.

En général, on la trouva moins jolie que de coutume : sa couronne ne lui seyait point ; mais tel n’était pas l’avis de Lévine. Il regardait sa haute coiffure, son voile blanc, son bouquet blanc, son col attaché de côté d’une manière particulière, et échancré par devant, sa taille remarquablement fine, et il la trouvait plus jolie que jamais, et pour lui ce n’était pas les fleurs, ni le voile, ni la robe faite à Paris qui ajoutaient quelque chose à sa beauté, mais bien cette expression d’innocence et de sincérité qu’en dépit de ce luxe du costume, avaient conservé son charmant visage, son regard, ses lèvres.

— Je commençais à penser que tu t’étais enfui, dit-elle en souriant.

— Ce qui m’est arrivé est si bête que j’ai honte de le dire, fit-il en rougissant ; et il se tourna vers Serge Ivanovitch qui s’avancait de son côté.

— Elle est bien bonne, ton histoire de chemise ! dit Serge Ivanovitch en hochant la tête avec un sourire.

— Oui, oui, fit Lévine sans comprendre ce qu’on lui disait.

— Voyons Kostia ; voici l’instant de prendre une décision, dit Stepan Arkadiévitch, en feignant un air embarrassé. La question est grave, et tu es précisément en état d’en apprécier toute l’importance. On me demande s’il faut allumer des cierges neufs ou entamés ? La différence est de dix roubles, ajouta-t-il en plissant les lèvres pour sourire. J’ai pris une décision, mais je crains que tu ne l’approuves pas.

Lévine comprit qu’il s’agissait d’une plaisanterie ; mais il n’était pas en train de rire.

— Eh bien, neufs ou entamés ? que décides-tu ?

— Oui, oui, neufs.

— J’en suis ravi. La question est tranchée ! dit Stepan Arkadiévitch en souriant. Que l’homme devient donc stupide dans cette situation ! dit-il à Tchirikov quand Lévine s’approcha vers sa fiancée après lui avoir jeté un regard éperdu.

— Fais attention, Kitty, mets-toi la première sur le tapis, dit la comtesse Nordston en s’approchant… Vous en faites de belles ! ajouta-t-elle s’adressant à Lévine.

— Tu n’as pas peur ? demanda Maria Dmitrievna. une vieille tante.

— N’as-tu pas froid ? Tu es pâle ? Attends. Baisse-toi un moment, dit la sœur de Kitty, madame Lvov, et lui posant ses beaux bras sur les épaules, en souriant, elle répara un léger désordre dans la coiffure de sa sœur.

Dolly s’approcha. Elle voulait dire quelque chose mais ne put articuler une parole ; elle se mit à pleurer et à rire nerveusement.

Kitty regardait tout le monde d’un air aussi absent que Lévine.

Pendant ce temps, les desservants avaient revêtu leurs habits sacerdotaux, et le prêtre accompagné du diacre était venu se placer devant l’autel. Il adressa la parole à Lévine, mais celui-ci ne comprit pas ce qu’il lui disait.

— Prenez votre fiancée par la main et conduisez-la, dit l’un des témoins à Lévine.

Lévine ne pouvait arriver à comprendre ce qu’on voulait de lui. Malgré tout ce qu’on lui disait, il ne donnait jamais la main qu’il fallait, et les autres découragés allaient déjà y renoncer quand enfin, il comprit qu’il devait, sans changer de position, prendre de la main droite, la main droite de sa fiancée. Le prêtre fit alors quelques pas devant eux et s’arrêta près du pupitre. La foule des parents et des invités s’avança derrière eux, dans un froufrou de robes ; quelqu’un se pencha pour arranger la traîne de la mariée ; puis le silence devint tel qu’on entendait les gouttes de cire tomber des cierges.

Le vieux prêtre, en calotte, ses cheveux blancs brillants comme de l’argent retenus derrière les oreilles, retira ses petites mains ridées de dessous la chasuble d’argent, ornée d’une croix dans le dos, et toucha quelque chose près du lutrin.

Stepan Arkadiévitch s’approcha doucement de lui, lui chuchota quelque chose à l’oreille, et faisant des yeux un signe à Lévine, retourna à sa place.

Le prêtre alluma deux cierges ornés de fleurs, en les tenant un peu inclinés de la main gauche, de sorte que la cire en dégouttait lentement, puis il se tourna vers les jeunes gens. C’était ce même prêtre qui avait confessé Lévine. Il regarda les mariés d’un œil fatigué et triste, soupira, et, sortant sa main droite de dessous la chasuble, les bénit ; puis, avec une nuance de tendresse, posa ses doigts, pliés, sur la tête baissée de Kitty. Ensuite il leur donna les cierges, s’éloigna lentement et prit l’encensoir. « Est-ce bien vrai ? » pensa Lévine ; et se retournant il regarda sa fiancée. Plusieurs fois il l’avait vue de profil et aux mouvements de ses lèvres et de ses cils il avait remarqué qu’elle sentait son regard. Elle ne remua pas la tête, mais sa grosse ruche s’agita et remonta jusqu’à sa petite oreille rose. Il comprit qu’elle étouffait un soupir et vit que sa main, haut gantée, qui tenait le cierge, tremblait. Tous les tracas avec la chemise, le retard, les conversations des amis et des parents, leur mécontentement, sa situation ridicule, tout cela disparut d’un coup et il se sentit heureux et ému.

L’archidiacre en robe d’argent, un bel homme aux cheveux frisés, s’avança majestueusement et d’un geste familier, soulevant l’étole de ses deux doigts, s’arrêta devant le prêtre.

— Sei… gneur… bé… nis… sez-nous ! prononca-t-il lentement ; et ses paroles résonnèrent solennellement dans l’air.

— Que le Seigneur Dieu vous bénisse, maintenant et dans tous les siècles des siècles, répondit d’une voix douce et chantante le vieux prêtre, tout en continuant à manipuler quelque chose près du lutrin.

Puis, remplissant toute l’église, jusqu’aux voûtes, s’élevèrent dans l’air les accords d’un chœur invisible, d’abord larges et pleins, qui grandirent pour s’arrêter bientôt et mourir doucement.

On pria comme d’habitude pour le repos éternel et le salut des âmes, pour le Saint-Synode, pour l’Empereur. On pria aussi pour les serviteurs de Dieu, Constantin et Catherine, les nouveaux époux.

« Prions Dieu de leur envoyer son amour, sa paix et son secours ! » semblait demander toute l’église par la voix du diacre.

Lévine écoutait ces paroles et en était frappé.

« Comment ont-ils deviné que j’ai précisément besoin d’aide ? » pensa-t-il, se rappelant ses craintes et ses doutes récents. « Que sais-je ? Que puis-je faire, sans aide, dans des circonstances si difficiles ? Oui, c’est précisément maintenant que j’ai besoin de secours. »

Quand le diacre eut terminé, le prêtre, un livre à la main, s’adressa aux époux.

« Dieu éternel, prononça-t-il de sa voix douce et chantante, Dieu qui a béni l’alliance indissoluble d’Isaac et de Rébecca, bénis de même tes serviteurs Constantin et Catherine, conduis-les dans la voie du bien, toi qui es miséricordieux et qui aimes les hommes.

« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, à présent comme toujours et dans tous les siècles des siècles. »

« Amen ! » fit entendre de nouveau le chœur invisible.

« Que ces paroles sont profondes et comme elles correspondent à ce que j’éprouve en ce moment ! pensa Lévine. Mais elle, les comprend-elle comme moi ? » se demanda-t-il.

Il se détourna, rencontra son regard, et de l’expression de ce regard, il conclut qu’elle comprenait comme lui. Mais il se trompait : Elle ne comprenait point les paroles du service et même ne les écoutait pas ; durant toute la cérémonie elle ne pouvait écouter ni rien comprendre tant était fort l’unique sentiment qui remplissait son âme et augmentait de plus en plus. Elle ressentait la joie intense de voir enfin s’accomplir ce qui pendant plus d’un mois avait fait successivement le bonheur et le tourment de son âme.

Depuis ce jour où, vêtue de sa robe brune, elle s’était, dans le salon de leur maison de l’Arbarte, approchée de lui en silence et lui avait donné son consentement, depuis ce jour, depuis cette heure, elle avait arraché de son âme tout le passé, pour faire place à une existence nouvelle inconnue, tandis qu’en apparence sa vie d’autrefois restait la même. Ces six semaines avaient été pour elle une période à la fois heureuse et tourmentée : toute sa vie, tous ses désirs, tous ses espoirs étaient concentrés sur ce seul homme qu’elle ne comprenait pas bien, vers lequel la poussait un sentiment qu’elle comprenait moins encore et qui tantôt l’attirait vers lui, tantôt l’en éloignait. Cependant elle continuait de mener sa vie ancienne, et elle constatait avec terreur son indifférence invincible pour tout son passé, pour les choses, les habitudes, les gens qu’elle avait aimés et qui l’aimaient, pour son père, si bon, et qu’autrefois elle chérissait tant. Parfois elle était effrayée de cette indifférence, mais parfois aussi elle se réjouissait en songeant à sa cause déterminante. Elle ne pouvait rien désirer, rien se représenter en dehors de sa vie avec cet homme. Mais cette nouvelle vie n’avait pas encore commencé et elle ne pouvait même s’en faire une idée.

C’était l’attente mêlée de crainte et de joie du nouveau et de l’inconnu. Mais cette attente de l’inconnu, ce remords de ne pas regretter le passé, allaient avoir une fin. La nouvelle vie allait commencer, et en présence de l’inconnu, elle ne pouvait s’empêcher de trembler ; depuis six semaines, l’heure décisive avait sonné, et ce jour n’était que la consécration de ce qui s’était alors accompli en son âme.

Le prêtre, se retournant de nouveau vers le lutrin, saisit avec peine la petite bague de Kitty et, prenant la main de Lévine, la lui glissa dans la première phalange de son doigt.

« … Le serviteur de Dieu, Constantin, s’unit à la servante de Dieu, Catherine ».

Puis passant le large anneau de Lévine dans le petit doigt rose et délicat de Kitty, il répéta la même formule.

Les mariés cherchaient à comprendre ce qu’on voulait d’eux, mais ils se trompaient chaque fois, et le prêtre les corrigeait à voix basse. Enfin quand ils eurent fait ce qu’il fallait, les signant avec les bagues, il remit de nouveau à Kitty la grande bague et à Lévine la petite ; de nouveau ils s’embrouillèrent et deux fois il fallut recommencer.

Dolly, Tchirikov, Stepan Arkadiévitch s’avancèrent pour leur indiquer ce qu’ils devaient faire. Il se fit un mouvement : on riait, on chuchotait, mais l’expression grave et attendrie des jeunes mariés ne changeait pas. Au contraire, au milieu de leur embarras ils gardaient une attitude plus sérieuse et plus grave qu’auparavant, si bien que le sourire de Stépan Arkadiévitch qui chuchotait que chacun devait mettre sa bague s’arrêta involontairement sur ses lèvres. Il sentit que tout sourire les blesserait.

— « Ô Dieu qui, dès le commencement du monde, as créé l’homme et la femme, commença le prêtre, après l’échange des bagues, c’est toi qui unis les époux pour la continuation de l’espèce humaine… Bénis tes serviteurs Constantin et Catherine et mets dans leur cœur la foi, la vérité et l’amour. »

Lévine sentait de plus en plus que toutes ses idées sur le mariage et tous ses rêves d’avenir étaient puérils et enfantins. Ce qui s’accomplissait avait une portée dont il n’avait pas idée jusqu’alors et qu’il s’expliquait encore moins maintenant. Sa poitrine se gonflait de sanglots et des larmes parurent malgré lui dans ses yeux.