Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/14

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 89-95).


XIV

Lévine était marié depuis deux mois. Il était heureux mais autrement qu’il ne l’avait pensé. À chaque pas, c’était le désenchantement de ses anciens rêves mais aussi un nouvel enchantement imprévu. Il était heureux mais la vie conjugale, telle qu’il la découvrait à chaque instant, n’était pas du tout ce qu’il s’était imaginé. À chaque instant il éprouvait ce qu’éprouverait un homme qui, ayant admiré la marche calme et régulière d’un bateau sur un lac, voudrait le diriger lui-même ; il sentait qu’il ne suffisait pas d’être assis dans le bateau, immobile, mais qu’il ne faut pas perdre de vue un moment la direction, que l’eau est là, sous l’embarcation, et qu’il faut ramer, ce qui est dur pour des mains qui n’en ont pas l’habitude. Il sentait que s’il est facile de regarder, l’action, bien que loin d’être dépourvue d’agrément, est très difficile.

Étant célibataire, il lui était arrivé de rire intérieurement des petites misères de la vie conjugale : querelles, jalousies, mesquines préoccupations. Il était persuadé que rien de pareil ne se produirait dans son futur ménage, il lui semblait même que jamais sa vie de famille ne ressemblerait à aucune autre. Et voilà qu’au lieu de cela sa vie de famille était remplie de ces mêmes petites choses qu’il méprisait tant auparavant et qui maintenant prenaient pour lui une importance extraordinaire et indiscutable. Et Lévine voyait que toutes ces petites choses n’étaient pas aussi faciles à arranger qu’il se l’imaginait autrefois.

Lévine croyait posséder les idées les plus exactes sur la vie de famille ; comme tous les hommes il s’était imaginé y rencontrer les satisfactions de l’amour exempt de tous soucis mesquins. Il s’imaginait qu’il n’aurait qu’à faire son travail et trouverait le repos dans l’amour ; sa femme devait se contenter d’être aimée. Il oubliait absolument qu’elle aussi avait des droits à une certaine activité personnelle, et grande fut sa surprise de voir cette poétique et charmante Kitty, capable de songer dès les premiers jours de leur mariage aux soins du ménage, de veiller au linge, aux meubles, à la literie pour les chambres d’amis, au service, à la cuisine, etc. Quand ils étaient encore fiancés, il avait été frappé de la façon dont elle avait refusé de faire un voyage à l’étranger et décidé d’aller à la campagne comme si elle avait à songer à autre chose qu’à leur amour. Il en avait été froissé alors, et maintenant encore, parfois, toutes ces petites préoccupations l’offensaient aussi. Mais il voyait que c’était nécessaire et il avait beau se moquer de tout cela, il l’aimait et ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Il riait de la voir installer les meubles apportés de Moscou, arranger sa chambre, son ancienne chambre à lui, faire poser les rideaux, organiser les chambres d’amis, de Dolly, celle de sa nouvelle femme de chambre, commander le menu au vieux cuisinier, discuter avec Agafia Mikhaïlovna, à qui elle avait retiré la garde des provisions.

Il remarquait que le vieux cuisinier souriait en recevant des ordres fantaisistes et impossibles à exécuter ; il voyait qu’Agafia Mikhaïlovna hochait doucement la tête en écoutant les nouveaux ordres de la jeune dame concernant la cave. Il trouvait Kitty adorable quand riant et pleurant à la fois elle venait se plaindre à lui que la femme de chambre Macha la regardait toujours comme une enfant et ne lui obéissait pas. Cela lui paraissait à la fois charmant et étrange, mais il pensait qu’il eût mieux valu que cela ne fût pas.

Il ne comprenait rien aux changements qui s’accomplissaient en elle en se voyant maîtresse d’acheter des montagnes de bonbons, de dépenser ce qu’elle voulait, de commander le gâteau dont elle avait envie, alors que chez elle on lui refusait parfois du chou mariné ou une friandise quelconque.

Elle se préparait avec joie à l’arrivée de Dolly et de ses enfants, elle se promettait de faire faire à chacun d’eux leur gâteau préféré, et elle était sûre que Dolly apprécierait son nouveau ménage. Les détails du ménage l’attiraient invinciblement. D’instinct, en prévision des mauvais jours, elle profitait du printemps pour construire son nid, se hâtant de le faire et de l’apprendre à faire.

Ces petites préoccupations de Kitty, si contraires à l’idéal de Lévine, à la félicité des premiers temps, lui causèrent une vive désillusion, mais en même temps cette charmante activité, dont le but lui échappait, mais qu’il ne pouvait s’empêcher d’apprécier, était pour lui un nouvel enchantement. Les querelles furent une autre cause de surprises. Lévine ne se serait jamais imaginé qu’entre lui et sa femme pussent exister d’autres rapports que ceux de la douceur, du respect, de l’affection, et voici que dès les premiers jours ils se disputèrent et si fort que Kitty déclara qu’il ne l’aimait pas, qu’il n’aimait que lui, et fondit en larmes avec des gestes désespérés.

Cette première querelle eut pour cause un retard de Lévine : il était allé à une nouvelle ferme et s’était mis en retard d’une demi-heure, parce que voulant prendre un chemin de traverse il s’était égaré en route.

Tandis qu’il revenait à la maison, il ne pensait qu’à sa femme, à son amour, à son bonheur, et plus il s’approchait, plus vive devenait sa tendresse pour elle. Il accourait au salon dans un état d’esprit analogue à celui qu’il avait éprouvé le jour qu’il était venu chez les Stcherbatzkï pour faire sa demande, mais un visage sombre, qu’il ne connaissait pas, l’accueillit.

Il voulut embrasser Kitty ; elle le repoussa.

— Qu’as-tu ?

— Tu t’amuses, toi… commença-t-elle voulant se montrer froidement amère.

Mais à peine eut-elle ouvert la bouche que l’absurde jalousie qui l’avait tourmentée pendant cette demi-heure qu’elle l’avait attendu, immobile près de la fenêtre, éclata en paroles de reproche.

Il comprit alors clairement, pour la première fois, ce qu’il n’avait pas compris en la menant à l’autel, que non seulement elle était liée à lui, mais qu’il ne savait plus où commençait et où finissait sa propre personnalité. Il le comprit par le pénible sentiment de scission intérieure qu’il éprouva. Tout d’abord il en fut offensé, mais aussitôt il sentit qu’elle ne pouvait pas l’offenser car elle et lui ne faisaient qu’un. Il éprouva tout d’abord un sentiment semblable à celui qu’éprouve un homme qui, recevant un coup formidable dans le dos, se retourne plein de colère pour voir qui l’a frappé et s’aperçoit alors qu’il s’est donné ce coup lui-même, par hasard, que, par conséquent, il n’a point à se fâcher, qu’il ne lui reste qu’à supporter et à apaiser son mal.

Jamais pareille impression ne lui revint aussi vive, mais cette première fois il fut long à s’en remettre.

Un sentiment naturel le poussait à se justifier, à lui montrer son tort, mais lui prouver qu’elle avait tort c’était l’irriter davantage et élargir encore la fissure qui venait de se creuser entre eux. Un sentiment l’entraînait à rejeter la faute sur elle, mais un autre sentiment plus fort le poussait à effacer tout cela le plus vite possible, afin que la fissure ne s’agrandit pas. Rester sous le coup d’une accusation injuste, c’était pénible, mais lui faire de la peine en se justifiant, c’était pire. Comme un homme, luttant à moitié endormi avec un mal douloureux qu’il voudrait arracher, constate au réveil que ce mal est au fond de lui même, il reconnaissait qu’il n’y avait qu’une seule chose à faire, souffrir, et il tâchait de le faire.

Ils se réconcilièrent. Sans avouer tout à fait sa faute, Kitty se montra si tendre pour lui qu’il en éprouva un nouveau bonheur et un amour plus grand. Mais de pareilles scènes se renouvelèrent fréquemment pour des raisons aussi futiles qu’imprévues, puisqu’ils ne se connaissaient pas encore et ignoraient mutuellement ce qui pour l’un et pour l’autre avait de l’importance. En outre, ces premiers mois tous deux étaient souvent de mauvaise humeur ; quand l’un était bien disposé et l’autre maussade, la paix subsistait ; mais quand tous deux étaient de mauvaise humeur leur mésintelligence avait des causes si minimes qu’ensuite ils ne pouvaient même se les rappeler. Il est vrai que lorsqu’ils étaient tous deux de bonne humeur leur bonheur s’en trouvait accru. Néanmoins ces premiers mois furent pour eux très pénibles.

Tous ces premiers temps, chacun d’eux tiraillait de son côté la chaîne qui les liait, et cette lune de miel dont Lévine attendait des merveilles, en réalité resta dans leur souvenir la période la plus terrible et la plus vilaine de leur vie. Tous deux cherchèrent par la suite à effacer de leur mémoire les nombreux incidents honteux de cette fâcheuse période alors qu’ils étaient l’un et l’autre si rarement dans leur état d’esprit normal.

Leur vie ne devint plus régulière qu’à leur retour de Moscou où ils séjournèrent le troisième mois qui suivit leur mariage.