Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/13

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 84-88).


XIII

Mikhaïlov vendit son tableau à Vronskï et même consentit à faire le portrait d’Anna. Il vint au jour indiqué et se mit au travail. Dès la cinquième séance ils furent tous, et particulièrement Vronskï, frappés non seulement par la ressemblance du portrait mais par la particulière compréhension de la beauté du modèle. Vronskï s’étonnait que Mikhaïlov eût pu s’assimiler à ce point cette beauté. « Il fallait la connaître et l’aimer comme moi pour rendre son expression intime », pensait Vronskï, bien qu’en réalité il n’eût saisi cette expression intime que d’après le portrait. Mais cette expression était si vraie que lui et les autres croyaient la connaître depuis longtemps.

— Je travaille depuis si longtemps sans parvenir à rien, disait-il en parlant de son portrait d’Anna, et lui il n’a qu’à regarder et c’est fait. Voilà ce que j’appelle savoir son métier !

— Cela viendra, lui disait Golinitchev pour le consoler ; au fond il croyait au talent de Vronskï, persuadé d’ailleurs que l’instruction élève le sentiment de l’art. Golinitchev croyait surtout au talent de Vronskï parce qu’il avait besoin de la sympathie et des louanges de celui-ci pour ses propres travaux, et sentait que les louanges et la sympathie devaient être réciproques.

Hors de son atelier, et au palazzo surtout, Mikhaïlov était un tout autre homme. Il se montrait désagréablement respectueux ; paraissant soigneux d’éviter toute intimité avec des gens qu’il n’estimait pas. Il appelait Vronskï, Excellence, et jamais, malgré les invitations d’Anna et de Vronskï, il n’accepta à dîner ni ne vint les visiter en dehors des séances.

Anna lui était particulièrement reconnaissante pour son portrait ; Vronskï le traitait avec une politesse exquise et faisait grand cas de son opinion sur ses tableaux ; Golinitchev ne laissait pas échapper l’occasion de lui inculquer des idées vraies sur l’art, mais Mikhaïlov restait également froid avec tous. Anna sentait cependant qu’il la regardait avec plaisir, mais il évitait avec elle toute conversation. Quand Vronskï lui demandait des conseils pour son travail, il se retranchait dans un mutisme obstiné ; il regardait de même sans mot dire les tableaux de Vronskï, et laissait voir l’ennui que lui causaient les discours de Golinitchev, auxquels cependant il ne faisait pas d’objections.

En général, Mikhaïlov, par son attitude réservée, froide et même hostile, leur déplut beaucoup, et ils furent enchantés quand, les séances terminées, l’artiste cessa de venir chez eux, ne laissant en souvenir de lui qu’un admirable portrait.

Golinitchev fut le premier à exprimer la pensée qui leur était venue à tous, que Mikhaïlov était envieux de Vronskï.

— Il n’est pas envieux du talent, mais ce qui le rend furieux, c’est de voir un homme riche, haut placé, comte par-dessus le marché (peu lui importe d’ailleurs), qui arrive sans se donner grand’peine à faire aussi bien et peut-être mieux que lui ce à quoi il a consacré toute sa vie. Le principal, c’est l’instruction qui lui fait surtout défaut.

Vronskï défendait Mikhaïlov, mais au fond de son âme il trouvait très naturel qu’un homme dans une situation inférieure (selon sa conception) lui portât envie.

Les portraits d’Anna — le sien et celui de Mikhaïlov, faits tous deux d’après nature — auraient dû lui montrer la différence qui existait entre lui et Mikhaïlov, mais il ne la voyait pas. Toutefois il n’acheva pas son portrait d’Anna, le déclarant superflu. Mais de son tableau moyen-âge, qu’il continuait, il était aussi satisfait que Golinitchev et Anna, parce qu’il ressemblait beaucoup plus que tout ce que faisait Mikhaïlov, à un tableau ancien.

Mikhaïlov de son côté, malgré l’attrait qu’avait eu pour lui le portrait d’Anna, était encore plus heureux qu’eux d’en avoir fini avec les séances et d’être délivré des discours de Golinitchev sur l’art et des œuvres de Vronskï. Il savait qu’on ne pouvait défendre à Vronskï de barbouiller, que lui, comme tous les dilettantes, avait le droit absolu de peindre tout ce qui lui plaisait, néanmoins cela lui était désagréable. On ne peut empêcher un homme de se fabriquer une grande poupée de cire et de l’embrasser, mais si cet homme vient avec cette poupée s’asseoir en face d’un amoureux et se met à lui causer d’amour, il produira un effet désagréable à celui-ci. La peinture de Vronskï faisait la même impression sur Mikhaïlov. Il la trouvait ridicule ; elle le blessait et lui faisait pitié.

L’engouement de Vronskï pour la peinture et le moyen âge ne dura pas. Il eut assez de goût pour ne pas achever son tableau. Il sentait vaguement que les défauts, peu apparents au début, devenaient criants à mesure qu’il avançait. Il était dans le cas de Golinitchev qui, n’ayant rien en tête, se leurrait de la pensée qu’il mûrissait ses idées et préparait des matériaux. Mais Golinitchev était agacé de cet état, tandis que Vronskï, incapable de s’illusionner, restait très calme. Et, avec la résolution qui le caractérisait, sans rien dire pour se justifier ni s’expliquer, il cessa de s’occuper de peinture.

Mais une fois détaché de cette occupation, sa vie avec Anna, qui s’étonnait de cette résolution, lui sembla si vide dans cette petite ville italienne, le palazzo lui parut tout d’un coup si vieux et si sale, les taches des rideaux, les fentes des parquets, les lézardes des plafonds, tout cela lui devint si répugnant, la société de Golinitchev lui parut si monotone, le professeur italien et le voyageur allemand si ennuyeux, qu’il résolut de changer d’existence. Ils décidèrent donc de retourner en Russie, à la campagne. Vronskï voulait passer à Pétersbourg pour régler le partage avec son frère, et Anna, pour y voir son fils. Et ils devaient passer l’été dans le grand domaine de Vronskï.