Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 122-127).


XIX

« II a caché aux sages ce qu’il a révélé aux enfants et aux simples d’esprit », pensa Lévine, quand ce soir-là, il causa avec sa femme.

Lévine se remémorait cette phrase de l’Évangile, non parce qu’il se croyait sage, mais il ne pouvait ignorer qu’il était plus intelligent que sa femme ou qu’Agafia Mikhaïlovna et qu’il pensait à la mort avec toutes les forces de son âme. Il savait aussi que plusieurs grands esprits avaient sondé cette question ; il avait lu leurs écrits, et eux aussi semblaient ne pas savoir la centième partie de ce que savaient sur cette question sa femme et Agafia Mikhaïlovna.

Si dissemblables que fussent ces deux femmes, Agafia Mikhaïlovna et Katia, comme l’appelait son frère Nicolas et comme Lévine aimait maintenant à l’appeler, sous ce rapport leur ressemblance était parfaite. Toutes deux savaient, indubitablement, ce qu’est la vie et la mort, et, quoique certainement incapables de répondre aux questions que se posait Lévine, et même de les comprendre, toutes deux ne doutaient point de l’importance de ce phénomène, elles l’envisageaient également et de la même façon que des millions d’êtres humains.

La preuve qu’elles n’ignoraient point ce qu’était la mort, c’est qu’elles savaient approcher les mourants et ne les craignaient pas, tandis que Lévine et ceux qui pouvaient, comme lui, longtemps discourir sur la mort, évidemment ne le savaient pas, car ils avaient peur de la mort et ne savaient que faire en présence d’un moribond.

S’il eût été seul auprès de son frère Nicolas, il se fut contenté de le regarder avec épouvante, d’attendre sa fin avec plus d’épouvante encore, incapable de le soulager.

En outre, il ne savait que dire, comment regarder, comment marcher. Parler de choses indifférentes lui semblait blessant ; parler de mort, de choses tristes, impossible ; se taire, était également impossible. « Si je le regarde, il croira que je l’observe, que j’ai peur de lui ; si je ne le regarde pas, il croira que mes pensées sont ailleurs. Marcher sur la pointe des pieds l’agace, marcher à plein pied, je n’ose pas. »

Kitty, évidemment, ne pensait pas à tout cela : elle n’en avait pas le temps. Elle ne s’occupait que du malade, sachant ce qu’il fallait faire, et tout marchait bien.

Elle lui parlait d’elle-même, de son mariage, souriait, le plaignait, le dorlotait, racontait des cas de guérison, et tout allait très bien. C’était donc qu’elle savait.

La preuve que ses actes, comme ceux d’Agafia Mikhaïlovna, n’étaient pas instinctifs, irraisonnés, c’est qu’elle ne se contentait pas de soins physiques, de soulagement matériel ; toutes deux se préoccupaient d’une question plus importante, de quelque chose n’ayant rien de commun avec les soins matériels.

Anna Mikhaïlovna, parlant d’un vieillard qui venait de mourir, disait : « Dieu merci, il a communié et a reçu l’extrême-onction ; Dieu permette à tous une fin pareille ! »

Kitty, de son côté, outre les soins du linge, des potions, etc., dès le premier jour, trouva le moyen de disposer le malade à recevoir les sacrements.

Retiré dans sa chambre, le soir, après avoir quitté le malade, Lévine restait assis, tête baissée, ne sachant que faire. Incapable de songer à souper, ni à se mettre au lit, incapable de réfléchir, il ne pouvait même parler à sa femme et se sentait honteux. Kitty, au contraire, montrait une activité extraordinaire. Elle fit apporter à souper, défit elle-même les bagages, aida à dresser les lits sans oublier la poudre insecticide. Elle avait l’excitation et la rapidité de conception qu’éprouvent les hommes avant la bataille, avant la lutte, dans les heures graves et décisives de leur vie, quand arrive le moment de montrer une fois pour toutes leur valeur, moment qu’a préparé tout le passé. Tout fondait entre ses mains, et il n’était pas encore minuit que tout était déjà si bien rangé, organisé, que leur chambre d’hôtel offrait l’aspect d’une de leurs chambres, à eux ; les lits étaient prêts, les brosses, les peignes, le miroir étaient installés, les serviettes préparées.

Lévine trouvait impardonnable de manger, de dormir, même de parler, et chacun de ses mouvements lui paraissait inconvenant. Elle, au contraire, rangeait ses brosses, mais de telle façon qu’il n’y avait à cela rien de choquant.

Cependant, ils ne purent manger et restèrent longtemps assis avant de se résoudre à se coucher.

— Je suis bien contente de l’avoir décidé à recevoir demain l’extrême-onction, dit Kitty assise en robe de chambre devant son miroir de voyage, et peignant ses cheveux souples et parfumés. Je n’ai jamais assisté à cette cérémonie, mais maman m’a raconté qu’on dit aussi des prières pour demander la guérison.

— Crois-tu donc qu’il puisse se rétablir, dit Lévine en regardant ses cheveux qui retombaient sur la nuque à chaque mouvement du peigne.

— J’ai questionné le docteur : il prétend qu’il ne peut vivre plus de trois jours. Mais qu’en savent-ils ? Cependant, je suis contente de l’avoir décidé, dit-elle en regardant son mari en-dessous de ses cheveux. Tout peut arriver, ajouta-t-elle avec une expression particulière, presque rusée, qui se montrait toujours sur son visage quand elle parlait de religion.

Depuis la conversation qu’ils avaient eue étant fiancés, jamais ils ne s’étaient entretenus de questions religieuses, mais elle allait toujours à l’église, et faisait ses prières avec la même conviction ferme d’accomplir une chose nécessaire. Malgré l’aveu que lui avait fait son mari, elle était fermement convaincue qu’il était aussi bon chrétien qu’elle, sinon meilleur, et que tout ce qu’il avait dit alors n’était qu’une de ces sorties ridicules, comme lorsqu’il la taquinait sur sa broderie anglaise.

— Oui, cette femme, Marie Nikolaïevna, elle n’aurait pas su arranger tout cela, dit Lévine, et, je dois l’avouer, je suis très heureux que tu sois venue. Tu es si pure que… Il lui prit la main, mais ne l’embrassa pas (parce qu’en face de la mort, baiser sa main lui paraissait inconvenant), et la lui serra, regardant ses yeux brillants, avec l’expression d’un coupable.

— Tu aurais trop souffert tout seul, dit-elle, cachant ses joues devenues rouges de plaisir, en levant les bras pour rouler ses cheveux et les attacher avec des épingles. — Non, continua-t-elle, elle ne sait pas… J’ai appris heureusement bien des choses à Soden.

— Y avait-il donc des malades comme lui là-bas ?

— De pires.

— C’est terrible pour moi de ne plus le voir tel qu’il était dans sa jeunesse. Tu ne peux t’imaginer quel charmant jeune homme c’était ! Mais alors je ne le comprenais pas.

— Je te crois, je te crois. Je sens que nous aurions été amis, dit-elle ; et, effrayée de ce qu’elle avait dit, elle regarda son mari, et des larmes parurent dans ses yeux.

— Vous l’auriez été, répondit-il tristement. C’est précisément un de ces hommes dont on peut dire avec raison qu’ils n’étaient pas de ce monde.

— Mais n’oublions pas que nous avons encore bien des journées devant nous, il faut nous coucher, dit Kitty après avoir consulté sa montre.