Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/20

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 128-140).


XX

Le lendemain le malade communia et reçut l’extrême-onction. Pendant la cérémonie, Nicolas Lévine pria avec ferveur. Une prière passionnée et pleine d’espérance se lisait dans ses grands yeux fixés sur l’icône, posée sur une table à jeu couverte d’une nappe. Lévine fut effrayé de le voir, car il savait que cette prière ardente et cet espoir lui rendraient encore plus pénible son arrachement à la vie, qu’il aimait tant. Il connaissait son frère et suivait ses pensées. Il savait que son incroyance provenait non de ce qu’il lui était plus facile de vivre sans foi, mais de ce que la conception scientifique du monde avait peu à peu détruit sa foi ; aussi ce retour à la foi n’était point logique ou normal, il n’était dû qu’à une espérance insensée de guérison. Lévine savait aussi que Kitty avait fortifié cet espoir avec ses récits de guérisons extraordinaires dont elle avait entendu parler. Lévine savait tout cela et il lui était pénible de voir ce regard suppliant, plein d’espoir, et cette main maigre qui se soulevait avec effort pour faire les signes de croix sur le front plissé par l’attention, sur les épaules décharnées et cette poitrine enfoncée, râlante, qui ne pouvait plus contenir la vie qu’implorait le malade.

Pendant la cérémonie, Lévine fit ce qu’il avait fait des milliers de fois, tout incrédule qu’il était. Il répétait, s’adressant à Dieu : « Si tu existes, fais que cet homme guérisse, et tu nous sauveras tous deux. »

Après l’extrême-onction, le malade, tout d’un coup, se sentit mieux. Pendant une heure il ne toussa pas une seule fois. Il souriait, baisait la main de Kitty avec des larmes de reconnaissance, assurait qu’il allait bien, ne souffrait pas, se sentait de l’appétit et des forces. Il se releva seul quand on lui apporta sa soupe et demanda une côtelette. Quelque désespérée que fût sa situation, quelque impossible que fût la guérison, Lévine et Kitty passèrent toute cette heure dans une espèce d’agitation faite de bonheur et de crainte de se tromper.

— Il va mieux ? — Oui, beaucoup mieux. — C’est étonnant ! — Il n’y a rien d’étonnant ! — Cependant il va mieux, se chuchotaient-ils en souriant. Cette illusion dura peu. Le malade s’endormit, mais au bout d’une demi-heure il fut réveillé par une quinte de toux qui dispersa tout d’un coup les espérances de son entourage et les siennes. La réalité de la souffrance détruisait tout espoir aussi bien pour Lévine et Kitty que pour le malheureux lui-même.

Oubliant ce qu’il avait cru une demi-heure avant, semblant même honteux de se le rappeler, il demanda de l’iode à respirer ; on lui en apporta un petit flacon, fermé d’un papier percé de trous. Lévine lui tendit le flacon, et le même regard d’espoir passionné dont il avait regardé l’icône en recevant l’extrême-onction, se fixait maintenant sur lui, attendant la confirmation des paroles du docteur qui attribuait aux inhalations des vapeurs d’iode des propriétés miraculeuses.

— Kitty n’est pas là ? râla-t-il en regardant autour de lui quand Lévine lui eut confirmé les paroles du docteur. — Non. Alors je puis parler… C’est pour elle que j’ai joué cette comédie. Elle est si gentille ! Mais ni toi ni moi ne pouvons nous tromper. Voilà en quoi j’ai foi ! dit-il serrant le flacon dans sa main osseuse et aspirant l’iode.

Vers huit heures du soir, pendant que Lévine et sa femme prenaient le thé dans leur chambre. Marie Nikolaïevna accourut tout essoufflée. Elle était pâle et ses lèvres tremblaient.

— Il se meurt, balbutia-t-elle. J’ai peur qu’il ne meure à l’instant !

Tous deux coururent près du malade. Il était assis appuyé sur son bras, son long dos ployé et la tête baissée.

— Qu’éprouves-tu ? lui demanda doucement Lévine après un silence.

— Je sens que je m’en vais, dit Nicolas avec effort, tirant à grand’peine les sons de sa poitrine mais prononçant nettement ces paroles. Sans relever la tête, il tourna les yeux du côté de son frère dont il ne pouvait voir le visage. — Katia, va-t’en, prononça-t-il encore.

Lévine se leva et lui murmura impérieusement de sortir.

— Je m’en vais, répéta le malade.

— Pourquoi penses-tu cela ? demanda Lévine pour dire quelque chose.

— Parce que je m’en vais, répéta-t-il encore comme s’il aimait cette expression. — C’est fini ! Marie Nikolaïevna s’approcha de lui.

— Vous feriez mieux de vous coucher, dit-elle.

— Bientôt je serai couché… mort, dit-il avec une espèce de colère ironique. — Eh bien, couchez-moi si vous voulez.

Lévine remit son frère sur le dos, s’assit près de lui et sans bouger examina son visage. Le mourant était allongé les yeux fermés, mais les muscles de son front s’agitaient de temps en temps comme chez un homme dont l’esprit est tendu par des réflexions profondes. Involontairement Lévine cherchait à comprendre ce qui pouvait se passer en lui, mais malgré tous les efforts de sa pensée pour le suivre, il voyait à l’expression de ce visage calme et sévère, au jeu des muscles et des sourcils, que le mourant entrevoyait de plus en plus clairement des mystères qui restaient cachés pour lui.

— Oui, oui, c’est ainsi… prononça lentement le mourant. Attendez. — Il se tut de nouveau. C’est cela !… fit-il tout d’un coup d’un ton calme comme si tout était résolu pour lui. Ô Seigneur ! et il soupira profondément.

Marie Nikolaïevna lui toucha les pieds.

— Ils se refroidissent, dit-elle.

Très longtemps, comme il sembla à Lévine, le malade resta couché immobile ; mais il était toujours vivant et respirait par instants. Lévine était déjà fatigué de la tension de sa pensée ; malgré tous ses efforts, il se sentait incapable de le comprendre ; il sentait que depuis longtemps il était resté en arrière. Il n’avait plus même la force de penser à la mort, malgré lui il songeait à ce qu’il allait être forcé de faire : lui fermer les yeux, l’habiller, commander le cercueil. Et, chose étrange, il se sentait tout à fait indifférent et n’éprouvait ni douleur, ni regret, ni encore moins de pitié pour son frère. Le seul sentiment qu’il éprouvât c’était plutôt de l’envie pour la certitude que le mourant avait maintenant et à laquelle lui ne pouvait prétendre.

Longtemps il resta ainsi assis près de lui, attendant la fin. Mais la fin ne venait pas. La porte s’entr’ouvrit et Kitty parut. Lévine se leva pour l’arrêter. Mais à ce moment le mourant s’agita.

— Ne t’en va pas, dit Nicolas étendant la main. Lévine prit cette main et fit un geste à sa femme pour la renvoyer.

Tenant toujours la main du mourant, Lévine attendit une demi-heure, une heure, une heure encore.

Maintenant il ne pensait plus du tout à la mort ; il se demandait ce que faisait Kitty, qui habitait la chambre voisine, si le docteur avait une maison à lui. Il avait faim et sommeil. Prudemment il dégagea sa main pour toucher les pieds du malade. Ils étaient froids mais le malade respirait. Lévine essaya de se lever sur la pointe des pieds pour sortir mais de nouveau le malade s’agita et répéta : « Ne t’en va pas. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le jour parut. La situation du malade restait la même. Lévine dégagea doucement sa main, sans regarder le mourant, et alla dans sa chambre où il s’endormit. À son réveil, au lieu d’apprendre la mort de son frère comme il s’y attendait, on lui dit que le malade avait repris connaissance. Il s’était de nouveau assis sur son lit, toussotait, avait demandé à manger, exprimait l’espoir de la guérison et se montrait encore plus irritable et plus sombre qu’auparavant. Personne, ni son frère, ni Kitty, ne parvint à le calmer. Il se fâchait contre tous et leur disait des choses désagréables ; il accusait tout le monde de ses souffrances et réclamait un célèbre médecin de Moscou ; et à toutes les questions qu’on lui adressait sur son état il répondait d’un ton de colère et de reproche qu’il souffrait d’une façon intolérable.

Le malheureux souffrait en effet de plus en plus, principalement de plaies qu’il était impossible de guérir, et il ne cessait de se fâcher contre ceux qui l’entouraient, leur reprochant toutes sortes de choses mais en particulier de n’avoir pas fait venir un grand médecin de Moscou.

Kitty faisait tout ce qu’elle pouvait pour adoucir son mal, pour le calmer, mais tous ses efforts étaient impuissants, et Lévine s’aperçut qu’elle souffrait physiquement et moralement quoiqu’elle ne voulût pas en convenir. L’attendrissement causé par l’approche de la mort, lorsque, pendant la nuit, il avait appelé son frère à son chevet, avait maintenant disparu. Tous savaient la fin inévitable, voyaient le malade mort à moitié, et tous en étaient arrivés à souhaiter la fin aussi prompte que possible ; mais en dépit de ce sentiment, on continuait à lui donner des potions, des remèdes, à faire chercher le médecin, à se tromper et à le tromper lui-même. Ils vivaient dans une atmosphère de dissimulation, au milieu du mensonge pénible, vilain, sacrilège, et Lévine, en raison de sa nature et de l’affection qui le liait au mourant, le sentait plus vivement que les autres.

Lévine, que poursuivait depuis longtemps le désir de réconcilier ses frères, au moins avant la mort, avait écrit à Serge Ivanovitch. Il en reçut une réponse qu’il lut au malade.

Serge Ivanovitch écrivait qu’il ne pouvait venir, mais il demandait pardon à son frère en termes touchants.

Le malade ne dit rien.

— Que dois-je lui écrire ? demanda Lévine. J’espère que tu ne lui en veux pas ?

— Non, aucunement ! répondit Nicolas d’un ton contrarié. Écris-lui qu’il m’envoie le docteur.

Trois jours pénibles passèrent ainsi ; le malade restait dans le même état… Tous ceux qui l’approchaient : le domestique de l’hôtel, le patron, tous les locataires, le docteur, Marie Nikolaïevna, Lévine et Kitty n’avaient plus qu’un désir, sa fin. Seul le malade ne l’exprimait pas et continuait à se fâcher parce qu’on ne lui amenait pas le médecin, à prendre des remèdes et à parler de rétablissement. Dans les rares moments où, à force d’opium, il s’oubliait un instant, il confessait dans un demi-sommeil ce qui pesait à son âme plus encore qu’à celle des autres : « Ah ! si cela pouvait finir ! » ou « Quand donc cela finira-t-il ? »

Les souffrances augmentant graduellement faisaient leur œuvre et le préparaient à mourir. De quelque côté qu’on le tournât, il souffrait, le mal ne lui laissait plus un moment de répit, tous ses membres étaient douloureux. Les souvenirs même, les impressions, les pensées de ce corps lui inspiraient autant de dégoût que le corps même. La vue des autres hommes, leurs voix, ses propres souvenirs, tout cela ne provoquait en lui que souffrances. Ceux qui l’entouraient le sentaient et d’instinct s’interdisaient tout mouvement, toute conversation, toute expression de leurs désirs. La vie se concentrait pour tous dans le sentiment des souffrances du mourant et le désir ardent de l’en voir délivré. Il touchait à ce moment suprême où la mort devait lui sembler la réalisation de ses vœux, le bonheur. Jadis, chaque désir particulier provoqué par les souffrances ou par la privation, comme la faim, la fatigue, la soif, était pour lui une source de plaisir, une fois satisfait par les fonctions de son organisme ; maintenant les souffrances, la privation ne pouvaient plus être satisfaites et la tentative même de les satisfaire ne parvenait qu’à provoquer de nouvelles souffrances. Aussi tous ses désirs étaient-ils concentrés en un seul : être délivré de toutes les souffrances et de leur source, le corps. Mais pour exprimer ce désir de la délivrance, les paroles lui manquaient ; c’est pourquoi il n’en disait rien, et, uniquement par habitude, exigeait la satisfaction de ses désirs qu’il savait irréalisables.

« Couchez-moi sur l’autre côté », disait-il ; et aussitôt après il demandait d’être remis dans sa position première. « Donnez-moi du bouillon. Remportez-le. Racontez quelque chose au lieu de vous taire. » Et dès qu’on commençait à parler il fermait les yeux et son visage exprimait la fatigue, l’indifférence ou le dégoût.

Une dizaine de jours après leur arrivée en ville, Kitty tomba malade. Elle souffrait de la tête ; elle eut des vomissements et dut garder le lit toute une matinée. Le docteur déclara que c’était l’effet de la fatigue et de l’émotion, et lui prescrivit le calme et le repos. Cependant après le dîner elle se leva et se rendit comme d’habitude chez le malade avec sa broderie. Nicolas la regarda sévèrement quand elle entra, puis sourit avec dédain quand elle lui dit qu’elle était souffrante. Toute la journée il ne cessa de se moucher et de gémir plaintivement.

— Comment vous sentez-vous ? lui demanda-t-elle.

— Plus mal, répondit-il avec peine. Je souffre.

— Où souffrez-vous ?

— Partout.

— C’est pour aujourd’hui… dit Marie Nikolaïevna.

Bien qu’elle eût prononcé ces paroles d’une voix très basse, Lévine craignant cependant que le malade ne l’entendît lui fit signe de se taire et se tourna vers son frère. Nicolas avait entendu ces paroles, mais elles ne firent sur lui aucune impression. Son regard resta le même, grave et plein de reproches.

— Pourquoi pensez-vous cela ? lui demanda Lévine quand ils sortirent ensemble dans le couloir.

— Il se dépouille, dit Marie Nikolaïevna.

— Comment cela ?

— Ainsi, dit-elle en tirant les plis de sa robe de laine.

Lévine remarqua en effet que toute la journée le malade avait tiré la couverture comme s’il eût voulu s’en dépouiller.

Marie Nikolaïevna avait prédit juste. Vers le soir le malade n’eut plus la force de soulever les bras, et son regard immobile prit une expression d’attention concentrée qui ne changea pas même quand son frère ou Kitty se penchèrent vers lui afin qu’il pût les voir. Kitty fit venir le prêtre pour dire les prières des agonisants.

Pendant que le prêtre récitait les prières, le malade, qu’entouraient Lévine, Kitty et Marie Nikolaïevna, ne donna aucun signe de vie et garda les yeux fermés ; mais avant la fin des prières, soudain le mourant s’étira, poussa un soupir et ouvrit les yeux.

Quand le prêtre eut terminé ses prières, il posa la croix sur ce front glacé, puis roulant lentement l’étole il se tint silencieux près du lit, touchant de ses doigts l’énorme main refroidie et exsangue du moribond.

— C’est fini ! dit-il enfin, et il voulut s’éloigner. Mais tout à coup les moustaches collées du mourant s’agitèrent et du fond de sa poitrine sortirent ces paroles qui résonnèrent très nettement dans le silence :

— Pas encore… bientôt !

Une minute après, le visage s’éclaircit, un sourire se dessina sous la moustache, et les femmes se mirent à faire la toilette du mort.

La vue de son frère mort réveilla en l’âme de Lévine toute l’horreur qu’il avait ressentie devant l’étrangeté, la proximité et l’inévitabilité de la mort pendant cette nuit d’automne où son frère était venu le voir. Ce sentiment était encore plus vif qu’auparavant ; encore plus qu’alors il se sentait incapable de comprendre le sens de la mort, et plus horrible lui apparaissait sa fatalité. Cependant la présence de sa femme l’empêcha de tomber dans le désespoir, car malgré ses terreurs il éprouvait le besoin de vivre et d’aimer. Il sentait que l’amour le sauvait du désespoir et cet amour sous l’influence du désespoir devenait encore plus grand et plus pur.

À peine eut-il vu s’accomplir ce mystère de la mort, qui restait insondable pour lui, qu’un autre mystère, celui de l’amour et de la vie, lui apparut. Le docteur confirma ses suppositions sur l’état de Kitty : elle était enceinte.