Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/26

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 173-178).


XXVI

— Eh bien, Kapitonitch ! dit Sérioja rentrant rouge et content de la promenade, la veille de son jour de naissance, et donnant sa petite pelisse au vieux suisse qui souriait au petit bonhomme du haut de sa grande taille. — Est-ce que cet employé aux joues bandées est revenu ? Est-ce que père l’a reçu ?

— Oui, il l’a reçu. À peine le chef de cabinet est-il arrivé que je l’ai annoncé, répondit le suisse en clignant gaîment d’un œil. Permettez-moi de prendre votre paletot.

— Serge ! appela le précepteur, arrêté devant la porte qui conduisait aux appartements intérieurs ; enlevez vous-même votre pelisse !

Mais Serge, quoiqu’il entendît la voix grêle de son précepteur, n’y faisait aucune attention. Il était debout près du suisse, accroché d’une main à ses aiguillettes et le regardait bien en face.

— Et papa a-t-il fait ce qu’il demandait ?

Le suisse fit de la tête un signe affirmatif.

Cet employé aux joues bandées, qui était revenu sept fois pour voir Alexis Alexandrovitch, intéressait Serge et le suisse. Serge l’avait rencontré dans le vestibule et l’avait entendu supplier le suisse d’une voix plaintive de le faire recevoir, disant qu’il ne lui restait qu’à mourir avec ses enfants. Puis il l’avait rencontré une autre fois et dès lors s’intéressait à lui.

— Avait-il l’air content ? interrogea-t-il.

— Je crois bien. Il est parti presque en dansant.

— A-t-on apporté quelque chose ? demanda Serge après un moment de silence.

— Oui, monsieur, répondit à voix basse le suisse en hochant la tête ; on a apporté quelque chose de la part de la comtesse.

Serge comprit aussitôt qu’il s’agissait d’un cadeau pour son anniversaire.

— Que dis-tu ? Où ?

— Korneï l’a apporté chez votre papa ; ce doit être une belle chose.

— De quelle grandeur ? Comme ça ?

— Un peu moins ; mais c’est beau.

— Un livre ?

— Non, une machine quelconque. Allez, allez, Vassili Loukitch vous appelle, dit le suisse entendant venir le précepteur et détachant doucement la petite main qui se tenait aux aiguillettes, et de la tête il lui indiqua M. Vounitch.

— Tout de suite, Vassili Loukitch ! dit Serge avec un sourire aimable et gracieux qui désarmait toujours le sévère Vassili Loukitch.

Serge était trop gai, tout ce qui l’entourait était trop agréable pour qu’il n’ait pas le désir de partager avec son ami le suisse la joie de famille que venait de lui apprendre la nièce de la comtesse Lydie pendant leur promenade au jardin d’été. Cette joie lui paraissait encore plus grande depuis qu’il y joignait celle du fonctionnaire et celle du cadeau. Il semblait à Sérioja qu’en ce jour tout le monde devait être heureux et content.

— Sais-tu, papa a reçu la décoration d’Alexandre Newsky.

— Comment ne le saurais-je pas ? on est déjà venu le féliciter.

— Est-il content ?

— Comment ne pas être content de la faveur de l’empereur ? Cela veut dire qu’il l’a méritée, dit le vieux suisse gravement.

Sérioja devint pensif, tout en continuant à examiner le suisse dont le visage lui était connu dans les moindres détails, le menton surtout entre les favoris blancs et que personne ne voyait aussi bien que Serge qui le regardait de bas en haut.

— Eh bien ! et ta fille ? y a-t-il longtemps qu’elle est venue ?

La fille du suisse faisait partie du corps de ballet.

— Elle ne peut pas venir un jour de travail ; elle a aussi ses leçons, et vous, monsieur, vous devez aussi aller étudier.

En rentrant dans sa chambre, Serge, au lieu de se mettre à ses devoirs, raconta à son précepteur ses suppositions sur le cadeau qu’on lui avait apporté ; ce devait être une locomotive.

— Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il.

Mais Vassili Loukitch ne pensait qu’à la leçon de grammaire qui devait être préparée pour le professeur qu’on attendait à deux heures.

— Mais dites-moi seulement, Vassili Loukitch, demanda-t-il tout d’un coup, assis à sa table de travail et tenant son livre entre ses mains, qu’y a t-il au-dessus d’Alexandre Newsky ? Vous savez que papa a reçu Alexandre Newsky ?

Vassili Loukitch répondit qu’au-dessus d’Alexandre Newsky il y a Vladimir.

— Et plus haut ?

— Au-dessus de tout, Saint-André.

— Et encore au-dessus ?

— Je ne sais pas.

— Comment, vous ne savez pas non plus ? Et Serge, appuyé sur sa main, se mit à réfléchir.

Ses méditations étaient très compliquées et variées. Il s’imaginait que son père allait peut-être recevoir du même coup les décorations de Vladimir et de Saint-André, et qu’il serait, en conséquence, beaucoup plus indulgent pour la leçon d’aujourd’hui ; puis il se disait qu’une fois grand il recevrait toutes les décorations, même celles qu’on inventerait au-dessus de Saint-André. Dès qu’une décoration serait créée aussitôt il s’en rendrait digne.

Le temps se passa à ces réflexions et quand le professeur arriva, la leçon n’était pas prête, et le professeur parut non seulement mécontent mais affligé. Serge en fut peiné. Cependant il ne se sentait pas coupable ; il avait beau faire, la leçon n’entrait pas dans sa tête. Il paraissait et croyait comprendre ce que le professeur lui expliquait, mais dès qu’il était livré à lui-même il lui était impossible de se souvenir et de comprendre pourquoi tel mot était adverbe. Néanmoins il était triste d’avoir affligé son maître.

Saisissant le moment où le professeur, en silence, cherchait quelque chose dans le livre, il lui demanda :

— Michel Ivanovitch, quand sera votre fête ?

— Vous feriez mieux de penser à votre travail ; quelle importance un jour de fête a-t-il pour un être raisonnable ? C’est un jour comme un autre qu’il faut employer à travailler.

Serge regarda avec attention son professeur, examina sa barbe rare, ses lunettes, et se plongea dans des réflexions si profondes qu’il n’entendit rien de ce que lui expliqua le maître. Il sentait que son professeur ne pouvait croire ce qu’il disait ; au ton dont il parlait, cela paraissait impossible. « Mais pourquoi s’entendent-ils tous pour dire de la même façon les choses les plus ennuyeuses et les plus inutiles ? Pourquoi celui-ci me repousse-t-il ? Pourquoi ne m’aime-t-il pas ?» se demandait-il avec tristesse sans trouver de réponse.