Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/33

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 219-230).


XXXIII

Pour la première fois Vronskï ressentit un sentiment de dépit voisin de la colère, pour cette obstination d’Anna à ne pas vouloir comprendre sa situation. Il était d’autant plus irrité qu’il ne pouvait pas lui expliquer la cause de son dépit. En effet, pour être sincère il aurait dû lui dire : « Paraître au théâtre dans cette toilette, avec une personne comme la princesse, connue de tout le monde, c’est non seulement reconnaître sa situation de femme perdue, mais jeter le défi à l’opinion publique, c’est-à-dire renoncer pour toujours à rentrer dans le monde. » Il ne pouvait lui dire cela.

« Comment ne le comprend-elle pas ? Qu’est-ce qui se passe en elle ? » se disait-il. Et tandis que son estime pour Anna baissait, le sentiment de sa beauté grandissait. Il retourna dans son appartement, les sourcils froncés, et s’assit près de Iachvine qui, ses longues jambes étendues sur une chaise, buvait un mélange d’eau de Seltz et de cognac. Il se fit servir la même chose.

— Tu dis Mogoutchi, le cheval de Lankovski ? C’est une belle bête que je te conseille d’acheter, commença Iachvine, jetant un regard sur le visage sombre de son camarade. La croupe est un peu fuyante, mais quelles jambes et quelle tête ; on ne peut désirer mieux.

— Aussi je pense l’acheter, répondit Vronskï.

Cette conversation sur les chevaux l’intéressait, mais la pensée d’Anna ne le quittait pas ; involontairement, il écoutait ce qui se passait dans le corridor et regardait la pendule de la cheminée.

— Anna Arkadiévna fait dire qu’elle est partie pour le théâtre, annonça le domestique.

Iachvine versa encore un petit verre de cognac dans l’eau gazeuse, l’avala et se leva en boutonnant son uniforme.

— Eh bien ! Partons-nous ? dit-il souriant à moitié sous ses longues mgustaches, montrant par ce sourire qu’il comprenait la cause de la contrariété de Vronskï sans y attacher une grande importance.

— Je n’irai pas, répondit Vronskï sombrement.

— Moi, je dois y aller, j’ai promis. Au revoir ! Si tu viens, tu pourras prendre le fauteuil de Krasinski, à l’orchestre, dit-il en sortant.

— Non, j’ai à travailler.

« On a des ennuis avec sa femme, mais avec une maîtresse c’est encore pis », pensa Iachvine en quittant l’hôtel.

Vronskï resté seul se leva et se mit à marcher de long en large.

« C’est aujourd’hui le quatrième abonnement… Egor et sa femme seront là… avec ma mère probablement… c’est-à-dire tout Pétersbourg ! En ce moment elle entre, ôte sa fourrure et s’avance à la lumière. Touchkévitch, Iachvine, la princesse Barbe… Eh bien !… Et moi ?… Ai-je peur ? ou ai-je donné à Touchkévitch le droit de la protéger ? De toute façon c’est absurde, absurde ! Et pourquoi me met-elle dans cette situation ? » dit-il en agitant la main. Ce mouvement accrocha le guéridon sur lequel était posé le plateau avec l’eau de Seltz et le carafon de cognac. De dépit, il le poussa du pied et le renversa complètement. Il sonna.

— Si tu veux rester chez moi, dit-il au valet qui entrait, n’oublie pas ton service ; que ceci n’arrive plus ; arrange cela.

Le valet se sentant innocent voulut se justifier, mais un coup d’œil sur son maître lui prouva qu’il valait mieux se taire. Il s’agenouilla sur le tapis et se mit à ramasser les débris des verres et des carafes.

— Ce n’est pas ton affaire… appelle un garçon, et prépare mon habit.

Il était neuf heures et demie quand Vronskï entra au théâtre. Le spectacle battait son plein. Le contrôleur, un vieillard, ôta à Vronskï sa pelisse, et, le reconnaissant, l’appela « Votre Excellence » ; il lui dit de ne pas prendre de numéro mais tout simplement d’appeler Féodor.

Dans le couloir éclairé il n’y avait personne, sauf le personnel et deux valets de pied tenant des fourrures et écoutant aux portes. Par la porte entrouverte on entendait l’orchestre accompagnant une voix de femme qui articulait très distinctement une phrase musicale. La porte s’ouvrit, laissant passer un autre contrôleur, et la phrase chantée frappa l’oreille de Vronskï. Il ne put entendre la fin, la porte s’étant refermée, mais aux tonnerres d’applaudissements entendus au travers, il comprit que le morceau était terminé.

Quand il pénétra dans la salle brillamment éclairée d’un lustre et d’appliques de bronze, à gaz, les bravos duraient encore. Sur la scène, la cantatrice, les épaules nues, couverte de diamants, saluait en se penchant pour ramasser, avec l’aide du ténor qui lui donnait la main, de nombreux bouquets qui volaient sur la scène par-dessus la rampe : puis elle s’approcha d’un monsieur très pommadé qui allongeant le bras, lui tendait un écrin par-dessus la rampe.

Tout le public, des loges et de l’orchestre, s’agitait, criait, applaudissait. Le chef d’orchestre, de sa place aidait à passer l’objet et rajustait sa cravate blanche. Vronskï s’avança au milieu de l’orchestre, s’arrêta et examina le public, moins soucieux que jamais du spectacle qu’il connaissait bien, de la scène, du bruit de tout ce troupeau bizarre, peu intéressant, des spectateurs entassés dans la salle.

Dans les loges c’étaient les mêmes dames ayant les mêmes officiers derrière elles ; les mêmes femmes en toilettes voyantes, les mêmes uniformes, les mêmes habits noirs ; aux étages supérieurs la même foule malpropre et dans toute cette salle comble, dans les loges et les premiers rangs une quarantaine de personnes, hommes et femmes, représentant seules le monde. L’attention de Vronskï se porta aussitôt sur cet oasis.

L’acte venait de finir, c’est pourquoi, sans entrer dans la loge de son frère, Vronskï s’avança jusqu’aux premiers rangs des fauteuils et s’arrêta près de la rampe, à côté de Serpoukovskoï qui, l’ayant aperçu de loin, l’avait appelé d’un sourire.

Vronskï n’avait pas encore vu Anna et ne la cherchait pas ; mais, à la direction que prenaient les regards, il se douta de l’endroit où elle se trouvait. Il jeta un regard rapide autour de lui, sans l’arrêter de son côté. S’attendant au pire, il cherchait des yeux Alexis Alexandrovitch ; heureusement que celui-ci n’était pas au théâtre ce jour-là.

— Comme tu es resté peu militaire, lui dit Serpoukovskoï, tu fais l’effet d’un diplomate, d’un artiste.

— Oui, aussitôt rentré à la maison, j’ai endossé l’habit, répondit Vronskï souriant et prenant lentement sa lorgnette.

— C’est en quoi je t’envie. Quand je rentre en Russie, je t’avoue que je remets ceci à regret (dit-il, en roulant ses aiguillettes). Je regrette ma liberté.

Serpoukovskoï avait depuis longtemps renoncé à pousser Vronskï dans la carrière militaire, mais il l’aimait toujours et se montra ce soir-là particulièrement aimable avec lui.

Vronskï, l’écoutant d’une oreille, promenait sa lorgnette des baignoires au balcon, examinant les loges. Tout à coup, la tête d’Anna lui apparut fière et d’une beauté remarquable, dans son cadre de dentelle, auprès d’une dame à turban et d’un vieillard chauve. Elle occupait la cinquième baignoire, à vingt pas de lui. Assise sur le devant de la loge, elle causait avec Iachvine, en se détournant un peu. Sa tête, ses belles et larges épaules, l’éclat contenu et provocant de ses yeux et de tout son visage, tout la lui rappelait telle qu’il l’avait vue jadis au bal de Moscou. Mais les sentiments que lui inspirait sa beauté n’étaient plus les mêmes : ils n’avaient plus rien de mystérieux, aussi tout en subissant son charme plus vivement encore, en était-il presque froissé. Elle ne regardait pas de son côté mais Vronskï sentit qu’elle l’avait vu.

Quand Vronskï reporta de nouveau sa jumelle de son côté, il vit la princesse Barbe, très rouge, rire d’un air forcé en regardant fréquemment la baignoire voisine. Anna, frappant de son éventail fermé le rebord de velours rouge de la loge, regardait au loin avec l’intention évidente de ne pas voir ce qui se passait à côté d’elle. Quant à Iachvine, son visage avait la même expression que quand il perdait au jeu : les sourcils froncés, il ramenait de plus en plus sa moustache gauche dans sa bouche et regardait aussi la loge voisine.

Dans cette loge de gauche se trouvaient les Khartasov que Vronskï connaissait et avec lesquels Anna avait été aussi en relations. Madame Khartasov, une petite femme maigre, était debout dans sa loge, tournant le dos à Anna, et mettait une sortie de bal que lui tendait son mari ; son visage était pâle, mécontent ; elle semblait parler avec agitation. M. Khartasov, un gros monsieur chauve, jetait des regards sur Anna et tâchait de calmer sa femme. Quand celle-ci eut quitté la loge, le mari s’y attarda, cherchant à rencontrer le regard d’Anna pour la saluer. Mais elle ne voulut pas le remarquer et se pencha en arrière près de la tête rasée de Iachvine. Khartasov sortit sans avoir salué et la loge resta vide.

Vronskï ne comprit pas ce qui se passait entre les Khartasov et Anna, mais il se rendit bien compte qu’elle venait d’être humiliée. Il vit, à l’expression du visage d’Anna, qu’elle rassemblait ses dernières forces pour soutenir son rôle jusqu’au bout et garder l’apparence du calme absolu. Et ce rôle lui réussit. Ceux qui ne la connaissaient pas, qui ignoraient son histoire, qui ne pouvaient entendre les expressions de pitié, d’indignation ou d’étonnement de ses anciennes amies sur cette audace à se montrer ainsi, avec cette arrogance, dans tout l’éclat de sa beauté et de sa parure, ceux-là admirant le calme et la beauté de cette femme n’auraient pu soupçonner qu’elle vivait toutes les émotions d’une personne clouée au pilori.

Voyant qu’il était arrivé quelque chose mais ne sachant quoi, Vronskï éprouva une angoisse terrible, et dans l’espoir d’y recueillir quelques détails, il se rendit dans la loge de son frère. Il traversa avec intention l’orchestre du côté opposé à la loge d’Anna et se heurta, en sortant, à son ancien colonel qui causait avec deux personnes. Vronskï entendit prononcer le nom de Karénine et remarqua l’empressement du colonel à l’appeler à haute voix par son nom, en regardant d’un air significatif ses interlocuteurs.

— Ah ! Vronskï ! Quand te verrons-nous au régiment ? Nous ne te ferons pas grâce d’un banquet. Tu es notre doyen, dit le colonel.

— Je le regrette beaucoup, mais je n’en aurai pas le temps. Ce sera pour une autre fois, répondit Vronskï, et il monta rapidement à la loge de son frère.

La vieille comtesse, sa mère, avec ses boucles, était dans la loge du frère. Varia et la princesse Sorokine se promenaient dans le couloir et le rencontrèrent.

Varia reconduisit la princesse Sorokine auprès de sa mère, et, prenant le bras de Vronskï, aussitôt elle entama le sujet qui l’intéressait. Jamais il ne l’avait vue aussi émue.

— Je trouve que c’est lâche et vil. Madame Khartasov n’avait aucun droit de le faire. Madame Karénine… commença-t-elle.

— Mais qu’y a-t-il ? Je ne sais rien…

— Comment, tu n’as rien entendu ?

— Tu comprends bien que je serai le dernier à savoir quelque chose.

— Existe-t-il une plus méchante femme que cette Khartasov ?

— Mais qu’a-t-elle fait ?

— C’est mon mari qui me l’a raconté… Elle a insulté madame Karénine. Son mari lui a adressé la parole d’une loge à l’autre, et elle, sa femme, lui a fait une de ces scènes… On dit qu’elle a prononcé à haute voix une injure quelconque puis s’en est allée.

— Comte, votre mère vous appelle, dit la princesse Sorokine entr’ouvrant la porte de la loge.

— Je t’attends toujours, lui dit sa mère en souriant ironiquement. On ne te voit plus du tout.

Le fils sentit qu’elle ne pouvait dissimuler sa satisfaction.

— Bonjour, maman. Je venais chez vous, répondit-il froidement.

— Quoi ? Tu ne vas pas faire la cour à madame Karénine ? ajouta-t-elle quand la princesse Sorokine se fut éloignée ; elle fait sensation. On oublie la Patti pour elle.

— Maman, je vous ai priée de ne pas me parler d’elle, répondit-il en fronçant les sourcils.

— Je dis ce que tout le monde dit.

Vronskï ne répondit pas et après avoir échangé quelques mots avec la jeune princesse Sorokine il sortit. À la porte il rencontra son frère.

— Ah ! Alexis ! quelle lâcheté !… Une sotte, rien de plus… Je voulais aller voir madame Karénine. Allons ensemble, lui dit-il.

Vronskï ne l’écoutait pas ; il descendit rapidement l’escalier, sentant qu’il avait un devoir à accomplir, mais il ignorait lequel.

Il lui en voulait de le mettre ainsi dans une position fausse et d’autre part il était plein de pitié pour elle et ému de ses souffrances.

Il descendit à l’orchestre et se dirigea vers la baignoire d’Anna. Strémov était devant la loge et causait avec Anna.

— Il n’y a plus de ténors, disait-il, le moule en est brisé.

Vronskï salua et s’arrêta pour parler à Strémov.

— Vous êtes arrivé tard, il me semble, et vous avez manqué le meilleur morceau, dit Anna à Vronskï, d’un air qui lui parut ironique.

— Je suis un juge médiocre, dit-il la regardant sévèrement.

— Comme le prince Iachvine, dit-elle en souriant, qui trouve que la Patti chante trop fort.

— Merci, dit-elle prenant de sa petite main emprisonnée dans un long gant le programme que lui tendait Vronskï. Et au même moment son beau visage tressaillit. Elle se leva et se retira dans le fond de la loge.

Vronskï remarquant à l’acte suivant que la loge d’Anna était vide, se leva au milieu de la cavatine, ce qui provoqua des « chut ! », sortit de la salle et rentra à l’hôtel.

Anna était déjà rentrée. Vronskï la trouva dans sa toilette de théâtre. Elle s’était assise sur le premier siège venu, près du mur, et regardait devant elle. Dès qu’il entra, elle jeta sur lui un coup d’œil sans changer d’attitude.

— Anna… dit-il.

— C’est toi, toi qui es cause de tout ! s’écria-t-elle en se levant, des larmes de rage et de désespoir dans la voix.

— Je t’ai priée, suppliée de n’y pas aller ; je prévoyais quelque désagrément…

— Quelque désagrément ! s’écria-t-elle. C’est horrible ! Vivrais-je cent ans que je ne l’oublierai pas. Elle a dit qu’on se déshonorait à être assise auprès de moi.

— Ce sont les paroles d’une sotte… Mais pourquoi risquer de les entendre, pourquoi s’y exposer ?…

— Je hais ton calme. Tu n’aurais pas dû me pousser à cela ; si tu m’aimais…

— Anna ! Pourquoi mettre ici mon amour en jeu ?…

— Oui, si tu m’aimais comme je t’aime, si tu souffrais comme moi — dit-elle le regardant avec une expression de terreur.

Elle lui fit pitié, et malgré son dépit, il protesta de son amour, puisqu’il voyait bien que c’était le seul moyen de la calmer ; mais au fond du cœur il lui en voulait. Elle, au contraire, buvait ces serments d’amour qu’il croyait banal de répéter, et se tranquillisait peu à peu.

Le lendemain, complètement réconciliés, ils partirent pour la campagne.


FIN DE LA CINQUIÈME PARTIE