Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 233-237).


SIXIÈME PARTIE


I


Daria Alexandrovna passa l’été avec ses enfants à Pokrovskoié, chez sa sœur Kitty Lévine. Elle avait accepté la proposition que lui firent Lévine et sa femme de passer l’été chez eux, car sa maison à elle tombait en ruines. Stépan Arkadiévitch approuva fort cet arrangement. Il exprima le regret d’être retenu par son service à Moscou et de ne pouvoir passer l’été avec sa famille, à la campagne, ce qui, disait-il, serait pour lui le comble du bonheur ; mais il y venait de temps en temps pour un ou deux jours. Outre les Oblonskï, tous leurs enfants et leurs gouvernantes, les Lévine eurent aussi la visite de la vieille princesse qui se croyait indispensable auprès de sa fille, à cause de sa situation. De plus, Varenka, l’amie que Kitty s’était faite à l’étranger, fidèle à sa promesse de venir chez elle quand elle serait mariée, passait l’été chez son amie. Tous ces hôtes étaient des parents ou des amis de sa femme, et bien que Lévine les aimât tous, il regrettait un peu les vrais Lévine, étouffés par « l’élément Stcherbatzkï », comme il disait. Parmi ses parents il n’avait chez lui, cet été-là, que Serge Ivanovitch, et encore celui-ci était-il plus Koznichev que Lévine ; de sorte que l’esprit des Lévine était complètement anéanti.

La maison de Lévine, déserte si longtemps, abritait maintenant tant d’hôtes que presque toutes les chambres étaient occupées ; chaque jour, en se mettant à table, la vieille princesse devait compter les convives afin d’éviter d’être treize à table, et elle installait à une table à part, en cas de nécessité, un de ses petits-fils ou une de ses petites-filles. Kitty, qui s’occupait beaucoup du ménage, mettait tous ses soins à faire une ample provision de poulets, de dindes et de canards pour satisfaire l’appétit des invités et des enfants excité par l’air de la campagne.

La famille était à table ; les enfants de Dolly avec leur gouvernante et Varenka projetaient d’aller chercher des champignons, lorsqu’au grand étonnement de tous, Serge Ivanovitch, que tous respectaient et vénéraient presque, pour son intelligence et sa science, témoigna du désir d’être de la partie.

— Permettez-moi d’aller avec vous. J’aime beaucoup la cueillette des champignons, dit-il s’adressant à Varenka. Je trouve que c’est une très agréable distraction.

— Avec plaisir ! répondit Varenka en rougissant.

Kitty échangea un regard avec Dolly. Cette proposition de l’intelligent et sérieux Serge Ivanovitch d’aller cueillir des champignons avec Varenka confirmait une idée qui depuis quelque temps préoccupait beaucoup Kitty.

Elle se hâta d’adresser la parole à sa mère afin que son regard ne fût pas remarqué.

Après le dîner Serge Ivanovitch s’assit pour prendre son café près de la fenêtre du salon, tout en continuant la conversation commencée avec son frère, mais il regardait sans cesse la porte par laquelle devaient sortir les enfants pour partir à la promenade. Lévine s’assit sur le rebord de la fenêtre près de son frère. Kitty, à côté de son mari, attendait la fin de la conversation qui, évidemment, ne l’intéressait pas, pour lui dire quelque chose.

— Tu as beaucoup changé depuis que tu es marié, et à ton avantage, dit Serge Ivanovitch, en souriant à Kitty, Il était sans doute peu intéressé lui-même par la conversation commencée ; mais il restait fidèle à sa manie de soutenir les thèses les plus paradoxales.

— Katia, ce n’est pas bon pour toi de rester debout, lui dit son mari approchant une chaise et la regardant d’un air important.

— D’ailleurs ce n’est plus la peine, ajouta Serge Ivanovitch apercevant les enfants qui accouraient.

En tête galopait Tania, avec ses bas bien tendus ; elle agitait un panier et le chapeau de Serge Ivanovitch en courant vers lui.

Elle s’approcha hardiment de Serge Ivanovitch, et avec des yeux brillants, les mêmes beaux yeux que son père, elle lui tendit son chapeau et fit même le mouvement de vouloir le lui mettre sur la tête, atténuant son audace par un sourire timide et doux.

— Varenka vous attend, dit-elle en lui mettant doucement le chapeau, voyant au sourire de Serge Ivanovitch qu’elle pouvait se risquer.

Varenka apparut dans la porte, en robe de toile jaune, un mouchoir blanc sur la tête.

— Me voilà, me voilà ! Varvara Andréievna ! dit Serge Ivanovitch avalant le reste de son café et enfonçant dans ses poches son mouchoir et son porte-cigarettes.

— N’est-ce pas qu’elle est charmante, ma Varenka ? Elle est belle, noblement belle, n’est-ce pas ? dit Kitty à son mari, dès que Serge Ivanovitch fut levé, mais de façon qu’il pût l’entendre, ce qu’évidemment elle désirait.

— Varenka ! cria-t-elle. Serez-vous dans le bois du moulin ? Nous irons vous rejoindre !

— Tu oublies toujours ton état, Kitty ; il est imprudent de crier ainsi, dit la vieille princesse, sortant précipitamment du salon.

Varenka, en entendant la voix de Kitty et la réprimande de sa mère, revint vivement sur ses pas. Son regard, ses mouvements, l’incarnat de son visage animé montraient qu’il se passait en elle quelque chose d’extraordinaire. Kitty savait ce que c’était et l’observait attentivement. Elle ne l’avait appelée que pour lui donner mentalement sa bénédiction, car un événement important, selon elle, devait s’accomplir ce jour même, durant la promenade dans le bois.

— Varenka, je serais très heureuse si certaine chose arrivait aujourd’hui, lui murmura-t-elle en l’embrassant.

— Venez-vous avec nous ? demanda Varenka à Lévine, feignant de n’avoir pas compris ce qu’on lui disait.

— Oui, jusqu’aux granges, et je resterai là.

— Quel plaisir trouves-tu à aller là-bas ? demanda Kitty.

— C’est nécessaire. Je dois examiner de nouvelles charrettes.

— Et toi, où seras-tu ?

— Sur la terrasse.