Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/07

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 272-280).


VII

Lévine rentra lorsqu’on le fit avertir que le souper était servi. Sur l’escalier il trouva Kitty et Agafia Mikhaïlovna qui se concertaient sur le vin à servir.

— Mais pourquoi tout ce fuss ? Il faut servir ce qu’on donne d’ordinaire.

— Non. Stiva n’en boit pas… Attends, Kostia. Qu’as-tu ? demanda Kitty cherchant à le retenir ; mais lui, sans pitié, s’éloigna à grands pas du côté du salon et aussitôt prit part à la conversation animée que soutenaient là Vassenka Veslovski et Stépan Arkadiévitch.

— Eh bien ! allons-nous demain à la chasse ? demanda Stépan Arkadiévitch.

— Allons-y, je vous en prie, dit Veslovski penché sur sa chaise et assis sur l’une de ses grosses jambes.

— Volontiers ; avez-vous déjà chassé cette année ? répondit Lévine s’adressant à Veslovski, dont il regardait la jambe, avec cette fausse cordialité que Kitty lui connaissait et qui lui allait si mal. Je ne sais pas si nous trouverons des bécasses, mais les bécassines abondent ; seulement il faudra partir de bonne heure. Vous ne serez pas fatigués ? Cela ne te fatiguera pas, Stiva ?

— Moi, fatigué ! jamais. Si vous le voulez, ne nous couchons pas cette nuit, et allons nous promener.

— En effet, ce serait très bien ! approuva Veslovski.

— Ah ! oui ! tu en es capable, dit Dolly avec cette nuance d’ironie qui maintenant accompagnait toujours tout ce qu’elle disait à son mari, aussi bien que d’empêcher les autres de dormir. Mais voilà l’heure, moi, je me retire, je ne soupe pas.

— Non, Dollinka, reste un peu, dit Stépan Arkadiévitch allant s’asseoir auprès de sa femme à la grande table où l’on soupait. J’ai tant de choses à te raconter.

— Peu de choses sans doute.

— Sais-tu que Veslovski a vu Anna, et il retournera les voir en vous quittant. Ils ne sont qu’à soixante-dix verstes d’ici. Je compte y aller aussi. Veslovski ! viens donc là.

Veslovski changea de place et s’assit à côté de Kitty.

— Alors vous êtes allé chez elle ? Comment va-t-elle ? lui demanda Daria Alexandrovna.

Lévine, à l’autre bout de la table, tout en causant avec la princesse et Varenka, s’aperçut qu’entre Stépan Arkadiévitch, Dolly, Kitty et Veslovski s’était engagée une conversation animée et mystérieuse. Non seulement l’entretien lui parut mystérieux, mais la physionomie de sa femme regardant sans baisser les yeux le beau visage de Vassenka qui causait avec animation, lui sembla exprimer un sentiment sérieux.

— Leur installation est superbe, racontait Vassenka parlant de Vronskï et d’Anna. Bien entendu, ce n’est pas à moi de les juger, mais chez eux on se sent à l’aise.

— Que comptent-ils faire ?

— Passer l’hiver à Moscou, je crois.

— Ce serait parfait de se réunir là-bas. Quand y seras-tu ? demanda Stépan Arkadiévitch à Vassenka.

— Je passerai chez eux le mois de juillet.

— Et toi, iras-tu ? demanda Stépan Arkadiévitch à sa femme.

— Je le désire depuis longtemps et j’irai certainement, répondit Dolly. Je la connais bien et la plains beaucoup. C’est une femme admirable. Quand tu seras parti, j’irai seule, cela ne gênera personne, et c’est même mieux sans toi.

— C’est bien, dit Stépan Arkadiévitch. Et toi, Kitty ?

— Non. Pourquoi irais-je ? dit Kitty, s’empourprant tout d’un coup et se retournant vers son mari.

— Vous connaissez Anna Arkadiévna ? lui demanda Veslovski. C’est une femme charmante.

— Oui, répondit-elle, rougissant encore davantage, et elle alla rejoindre son mari.

— Alors tu pars à la chasse demain ? lui demanda-t-elle.

La jalousie de Lévine, en voyant la rougeur qui avait couvert ses joues quand elle parlait à Veslovski, ne connut plus de bornes, et il interpréta ses paroles à sa façon. Quelque douleur qu’il eût à se le rappeler après, maintenant il était convaincu que cette question était une preuve d’intérêt pour Vassenka Veslovski, dont, selon lui, elle était déjà amoureuse.

— Certainement, lui répondit-il d’une voix contrainte qui lui fit horreur à lui-même.

— Passez plutôt la journée de demain avec nous, sans quoi Dolly verra à peine son mari ; ne partez à la chasse qu’après-demain, dit Kitty.

Lévine traduisit ainsi les paroles de sa femme : « Ne me sépare pas de lui. Ton départ m’est absolument indifférent, mais laisse-moi jouir de la présence de ce charmant jeune homme. »

— Si tu le désires nous resterons demain, répondit Lévine avec une grande amabilité.

Vassenka, sans soupçonner l’effet produit par sa présence, s’était levé de table pour rejoindre Kitty, et, la suivant d’un regard souriant, caressant, il s’approcha d’elle.

Lévine remarqua ce regard. Il pâlit et pendant un moment l’émotion l’empêcha de respirer. « Comment ose-t-il se permettre de regarder ainsi ma femme ! » se dit-il avec colère.

— Alors à demain la chasse ? Nous irons, n’est-ce pas ? demanda Vassenka ; et de nouveau il s’assit de travers sur une chaise, une de ses jambes sous lui.

La jalousie de Lévine grandissait de plus en plus. Il se voyait déjà dans la situation d’un mari trompé, qu’une femme et son amant cherchent à exploiter pour en obtenir les agréments et les plaisirs de la vie. Néanmoins il causa aimablement avec Veslovski, le questionna sur ses chasses, son fusil, ses bottes, et lui promit d’organiser le départ à la chasse pour le lendemain.

La vieille princesse vint heureusement mettre un terme aux tortures de Lévine en conseillant à Kitty d’aller se coucher. Mais Lévine n’était pas à bout de tourments : Vassenka, en souhaitant le bonsoir à la maîtresse de la maison, tenta de lui baiser la main. Kitty, toute rougissante, avec une grossièreté naïve pour lequelle sa mère lui fit ensuite une observation, dit en retirant sa main :

— Ce n’est pas reçu chez nous.

Aux yeux de Lévine elle était coupable d’avoir permis une pareille liberté, et encore davantage d’avoir montré si maladroitement que ses manières ne lui plaisaient pas.

— Pourquoi aller se coucher par ce temps splendide ! dit Stépan Arkadiévitch, que le vin pendant le souper avait rendu d’une humeur charmante et poétique. Regarde, Kitty, ajouta-t-il montrant la lune qui se levait derrière les tilleuls, quelle beauté ! Veslovski, voici le moment de chanter la sérénade. Tu sais qu’il a une belle voix. Il a apporté deux nouvelles romances, très jolies, qu’il pourrait nous chanter avec Varvara Andréievna.


Longtemps après que chacun se fût retiré, Stépan Arkadiévitch et Veslovski se promenaient encore dans les allées du jardin, chantant les nouvelles romances. Lévine, enfoncé dans un fauteuil, les sourcils froncés, les entendait et gardait un silence obstiné aux questions de sa femme qui lui demandait ce qu’il avait. Mais quand enfin, en souriant, elle en vint à lui demander s’il y avait dans son attitude envers Veslovski quelque chose qui lui déplût, il n’y tint plus et s’expliqua. Ses paroles offensaient sa femme, ce qui augmentait son irritation. Debout devant elle, les yeux brillants sous ses sourcils froncés, les mains serrées contre sa poitrine comme s’il eût voulu comprimer sa colère, les lèvres tremblantes, il lui dit d’une voix entrecoupée et d’un air qui eût été dur si en même temps sa physionomie n’eût exprimé une souffrance qui la toucha :

— Ne me crois pas jaloux, ce mot me révolte. Je ne puis être jaloux et croire que… Il ne m’est pas possible d’exprimer ce que je sens, mais c’est horrible… Je ne suis pas jaloux, mais je suis blessé, humilié ; qu’on ose penser…, qu’on ose te regarder avec de tels yeux.

— Mais quels yeux ? demanda Kitty, cherchant de bonne foi à se rappeler les moindres paroles, les moindres gestes, les moindres incidents de cette soirée.

Au fond de son âme, elle trouvait bien que cette façon de la suivre à l’autre bout de la table était un peu familière, mais elle n’osait se l’avouer et encore moins l’avouer à son mari de peur d’irriter encore sa souffrance.

— Est-ce qu’une femme dans mon état peut être attrayante ?

— Ah ! s’écria Lévine se prenant la tête à deux mains. Tais-toi… Alors, si tu te sentais séduisante…

— Mais non, Kostia, dit-elle affligée de le voir souffrir ainsi. Que vas-tu imaginer ? Tu sais bien que personne n’existe pour moi en dehors de toi. Eh bien ! veux-tu que je me cloître.

Tout d’abord elle avait été froissée de sa jalousie qui lui gâtait jusqu’aux distractions les plus innocentes, mais maintenant elle était prête à renoncer à tout pour le calmer, pour dissiper les souffrances qu’il éprouvait.

— Comprends donc l’horreur et le ridicule de ma situation, continua-t-il d’une voix désespérée ; il est chez moi, et à vrai dire, à part cette sotte galanterie et l’habitude de s’asseoir sur sa jambe, je n’ai rien à lui reprocher. Il se croit certainement le ton le plus exquis, je suis donc forcé de me montrer aimable avec lui…

— Mais, Kostia, tu t’exagères les choses, dit Kitty, fière, au fond de son cœur, de cet amour passionné qui s’exprimait dans sa jalousie.

— Le plus terrible c’est que lorsque tu es pour moi une créature sacrée… que nous sommes si heureux, ce misérable… non, pas misérable… pourquoi l’insulterais-je… je n’ai rien à dire de lui… mais pourquoi notre bonheur serait-il à sa merci ?

— Écoute, je crois savoir ce qui t’a contrarié, commença Kitty.

— Quoi ! quoi ?

— Tu nous as observés pendant le souper, quand nous causions.

— Eh bien ? Eh bien ? fit Lévine troublé.

Et elle lui raconta le sujet de leur entretien. Elle suffoquait d’émotion. Lévine restait silencieux ; ensuite il regarda son visage pâle, effrayé, et, tout à coup se prit la tête à deux mains.

— Kitty, je t’ai fait souffrir ! Ma chérie, pardonne moi ! Je suis fou ! Kitty, moi seul suis coupable ! Comment ai-je pu me torturer l’esprit d’une pareille niaiserie.

— Non, tu me fais de la peine.

— Moi ! mais je suis fou ! Et toi ? C’est terrible de penser qu’un étranger quelconque peut troubler notre bonheur.

— Oui, et voilà ce qui est blessant…

— Non, et pour me punir, je vais l’inviter à passer tout l’été chez nous et je serai particulièrement aimable avec lui, dit Lévine lui baisant les mains. Tu verras demain. Oui, c’est vrai, demain nous partons à la chasse.