Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/08

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 281-287).


VIII

Le lendemain matin, avant que les dames fussent levées, une voiture de chasse et le break attendaient près du perron. Laska après avoir bien bondi et crié, s’était assise sur le siège près du cocher, tout émue, et, comprenant les projets de son maître, elle désapprouvait le retard des chasseurs et regardait sans cesse la porte par où elle les attendait…

Le premier qui parut fut Vassenka Veslovski, chaussé de bottes neuves montant à la hauteur de ses grosses cuisses, en blouse verte serrée à la taille par une ceinture à cartouches, coiffé de son bonnet à rubans, un fusil anglais à la main. Laska sauta vers lui pour le saluer et lui demander à sa façon si les autres allaient venir ; mais se voyant incomprise, elle retourna à son poste et attendit, la tête penchée et l’oreille aux aguets.

Enfin la porte s’ouvrit avec fracas pour laisser passer Crac, le pointer de Stépan Arkadiévitch, précédant son maître qui parut le fusil à la main et le cigare aux lèvres.

— Tout beau ! Tout beau ! Crac ! cria-t-il gaiement à son chien qui lui jetait les pattes sur le ventre et la poitrine et s’accrochait à la gibecière.

Stépan Arkadiévitch portait un pantalon usé et un paletot court ; il avait sur la tête une sorte de vieux chapeau, mais son fusil était du plus récent modèle et son carnier ainsi que sa cartouchière, qui cependant n’étaient pas neufs, étaient de la meilleure qualité.

Vassenka Veslovski comprit que le dernier mot de l’élégance pour un chasseur était d’être négligemment habillé, mais d’avoir un attirail de chasse d’une bonne fabrique. Il le comprit en voyant Stépan Arkadiévitch en vêtements usés qui gardait l’air d’un seigneur élégant et bien nourri, et il se promit d’en faire son profit à la prochaine occasion.

— Eh bien ! et notre hôte ? demanda-t-il.

— Il a une jeune femme, répondit en souriant Stépan Arkadiévitch.

— Et quelle charmante femme !

— Il était tout prêt ; il sera probablement rentré chez elle.

Stépan Arkadiévitch avait deviné juste. Lévine était retourné près de sa femme pour lui demander encore une fois si elle lui avait pardonné sa sottise de la veille et pour la supplier d’être prudente, de se tenir loin des enfants qui pourraient la pousser. Elle fut encore obligée de jurer qu’elle ne lui en voulait pas de s’absenter pour deux jours et dut promettre de lui envoyer le lendemain matin un billet, ne serait-ce que deux mots, afin de l’informer de sa santé.

Kitty, comme toujours, était mécontente de cette séparation de deux jours, mais voyant l’entrain et l’animation de son mari, qui lui paraissait particulièrement grand et fort avec ses grandes bottes de chasse et sa blouse blanche, elle oublia sa tristesse et lui dit gaîment au revoir.

— Excusez-moi, messieurs ! dit Lévine en se montrant sur le perron. As-tu mis le déjeuner dans la voiture ? Pourquoi as-tu attelé ce cheval roux à droite ? Enfin, qu’importe ! Laska, va-t’en ! — Laisse-le avec le jeune troupeau, répondit-il à un garçon de ferme qui l’attendait près du perron pour le consulter au sujet d’un bélier. — Pardon, voilà encore un brigand qui m’attend.

Lévine descendit du break où il était déjà installé pour s’expliquer avec le charpentier qui s’avançait, une sagène à la main.

— Voilà, tu n’es pas venu hier au bureau et maintenant tu vas me retarder ! Eh bien, qu’y a-t-il ?

— Autorisez-nous à faire encore un coude ; nous n’aurons qu’à ajouter trois marches et tout ira bien. Vous en serez bien plus satisfait.

— Tu aurais mieux fait de m’écouter, dit Lévine contrarié. Je t’avais dit de poser d’abord la charpente et ensuite de placer les marches. Maintenant il est trop tard. Fais ce que je t’ai ordonné, construis un nouvel escalier.

Le charpentier avait gâté l’escalier du nouveau pavillon qu’on bâtissait : il l’avait fait à part sans en calculer l’inclinaison ; si bien que quand on voulut le mettre en place toutes les marches étaient obliques. Pour y remédier le charpentier voulait ajouter trois marches à l’escalier.

— Ce sera beaucoup mieux.

— Mais où aboutira-t-il avec tes trois marches ?

— Excusez, répondit le charpentier avec un sourire dédaigneux : quand il prendra du bas, il montera, montera et arrivera juste, et il accompagna ces mots d’un geste de conviction.

— Mais ces trois marches augmenteront la hauteur, alors où aboutira l’escalier ?

— Il ira… c’est-à-dire du bas et alors il arrivera… répétait le menuisier obstinément convaincu.

— Il arrivera sous le plafond et dans le mur.

— Permettez… il commencera du bas… il montera, montera et arrivera.

Lévine prit un bâton et se mit à dessiner sur le sable un escalier.

— Eh bien, tu vois ?

— Comme il vous plaira, dit le charpentier dont les yeux s’éclairèrent soudain, car il venait de comprendre de quoi il s’agissait. — Évidemment il faut faire un autre escalier.

— Eh bien, alors, fais ce qu’on te dit, lui cria Lévine se réinstallant dans le break. Va ! Philippe, tiens les chiens !

Lévine, heureux de se sentir débarrassé des soucis de la famille et de l’exploitation, éprouvait une joie si vive qu’il aurait voulu se taire. En outre il éprouvait ce sentiment d’émotion que ressent tout chasseur en s’approchant du lieu de l’action. Ses seules préoccupations étaient celles-ci : Trouverait-on du gibier dans le marais de Kolpnia ? Laska tiendrait-elle tête à Crac ? Lui même ne se déconsidérerait-il pas comme chasseur devant un étranger ? Oblonskï ne tirerait-il pas mieux que lui ?

Oblonskï avait des préoccupations analogues. Seul Vassenka Veslovski ne cessait de causer gaiement, et Lévine en l’écoutant bavarder se reprocha son injustice de la veille. Veslovski était en effet un bon garçon, simple, aimable et très gai. Si Lévine eût fait sa connaissance avant d’être marié, il se serait certainement lié d’amitié avec lui. Ce que Lévine pouvait lui reprocher, c’était sa manière de regarder la vie comme une fête perpétuelle, sa recherche d’élégance, et l’importance qu’il attachait à ses ongles longs et soignés et à tous les autres avantages de sa personne. Mais on pouvait bien lui pardonner cela en échange de sa bonhomie et de sa bonne éducation. Il plaisait précisément à Lévine par sa bonne éducation (il prononçait admirablement le français et l’anglais) et parce qu’il était de son monde.

Le cheval de gauche, un cheval des steppes du Don, plaisait beaucoup à Vassenka ; il ne cessait de l’admirer. « Comme ce doit être bien de galoper sur ce cheval dans la steppe ! n’est-ce pas ? » disait-il. Il s’imaginait l’allure du cheval des steppes avec quelque chose de sauvage, de poétique, d’irréel. Mais sa naïveté jointe surtout à son joli sourire désarmait, et l’élégance de ses mouvements séduisait. Soit que son caractère fût sympathique à Lévine, soit que pour racheter son injustice de la veille, Lévine s’efforçât de trouver en lui quelque chose de bon, toujours est-il qu’il éprouvait un grand plaisir en sa société.

À peine eurent-ils fait trois verstes que Veslovski s’aperçut de l’absence de son portefeuille et de ses cigares ; il ne savait pas s’il les avait perdus ou laissés sur la table, et comme son portefeuille renfermait trois cent soixante-dix roubles il voulut s’en assurer.

— Savez-vous, Lévine, je vais prendre votre cheval du Don, ce sera très bien, dit-il déjà prêt à l’enfourcher.

— Inutile, répondit Lévine qui calculait que Vassenka ne devait pas peser moins de six pouds ; j’enverrai le cocher.

Le cocher partit sur le cheval de volée et Lévine prit les rênes.